‹ Le livre d'un forestierChapitre 18 sur 42 · DE VILLERS-COTTERETS · texte numérisé non relu

DE VILLERS-COTTERETS

Poème dit par Fauteur à V inauguration de la statue d'Alexandre Dumas

le 24 mai 1885

Un garde, en grande tenue, est censé s'approcher du monument et poser sur le piédestal une couronne de hêtre *.

Je l'ai connu, celui dont voici la statue :

J'ai pris part à ses jeux ; j'ai fait mainte battue Près de lui, car, — voilàlongtemps... oh! bien longtemps, Presque le môme mois nous eûmes dix-sept ans, Et mon père servit le général, son père.

Brigadier forestier en retraite, j'espère,

' Dans la pensée première, cet hommage au « Père Dumas » devait être rendu eifectivement par un agent de l'Administration : — Vexcellent brigadier Hénold, un vieux soldat né en Alsace, décoré de nombreuses médailles... Durant la cérémonie, il se fût avancé vers la statue, eût apporté son poétique présent de branches en fleur et cédé la parole à un acteur de Tun de nos théâtres de drame... Le comité local d'inauguration, quoique cette mise en scène lui eût souri tout d'abord, en décida autrement, en sa sagesse.

Bien que venant de loin et bien qu'étant très vieux,

Afin de saluer son bronze glorieux,

Quitter plus d'une fois encore ma chaumière

Et regagner à pied nos plaines de Vivière.

Vraiment, vous Tavez bien campé, le bon Dumas : Debout, la plume en main, non courbé sous Tamas Des livres entassés par sa verve féconde ; Robuste, col ouvert, et souriant au monde.

Si le sort a trompé son espoir le plus doux

En ne lui fermant pas les yeux auprès de nous.

L'art, du moins, l'art, avec sa puissante magie,

Le fait renaître au lieu natal, en effigie.

Tel ainsi, regards vifs et gestes triomphants,

Le connaîtront les fils de nos petits enfants,

A nous qui l'avons vu, ses anciens camarades.

Dans son grand régiment conquérir tous ses grades.

Bien d'autres ont conté quel écrivain il fut : Ardent, actif, du soir au matin à l'affût De l'idée, oiseau bleu qu'il savait mettre en cage ; Beau tireur augmentant partout son lourd bagage De triomphes, nombrant par autant d'hallalis Les chasses occupant ses jours si bien remplis. Pour moi, l'inéduqué, l'homme des bois, le rustre Encore ému d'avoir serré sa main illustre, Fier d'être de la ville où son étoile a lui, Puisque Ton me permet de vous parler de lui.

Très familièrement, par mon seul droit d'aînesse, J'évoque les premiers bonheurs de sa jeunesse, L mslant où le futur auteur, le cher gamin Apprenait ses leçons, couché dans le chemin, Où Técolier, sentant déjà son ardeur croître, Démontait les fusils paternels dans le cloître. Je songe à cet avril gazouillant à Villers, Temps des premiers amours naïfs, des premiers vers : Epoque, voyez-vous, que jamais on n'oublie, Dont on cause plus tard avec mélancolie.

Son enfance, elle est bien à nous seuls, à nos bois, A nos champs, au château qu'ont élevé des rois... Hors d'ici, loin des siens, de la maison bénie, Il appartient à tous : — c'est Thomme de génie î

Saint-Rémy, les Fossés, Fleury, Boursonne, Ivor, Son nom chante chez vous dans la chanson du cor.

Comme il les adorait, les fourrés, les ramures! Sanglots du vent, gaités des nids, confus murmures Perçus, la nuit, dans la loge des charbonniers, Que tout cela charmait ses instincts braconniers ! Pour engluer pinsons, bouvreuils, chardonnerettes, Quelles veilles, avec Boudoux, près des marettes. Muets et frémissants, tous les deux, de désir! Bcheveaux des layons embrouillés à plaisir, Routes en pente où vont les charrieurs de grume, A vos halliers, mieux qu'au latin il s'accoutume.

Il déconcerterait bientôt un vétéran.

Il sait le marécage où bauge le tiéran,

La trace qu*a laissée un ragot solitaire...

Vrai, comme nous disait son patron, le notaire,

Si le hardi garçon n'avait pas tourné mal,

Il eût pu faire un très bon garde général.

Tout cela, pour le grand Dumas, c'était Taurore, La fleur d'émotion dont l'âme se décore, Le début de la vie en liberté, l'entier Contentement. — Gomment n'être pas forestier. Alors qu'un forestier signe à votre baptême, Et qu'on apprend à lire, après, dans Buffoa même C'était l'aube du jour grandissant. Le jour vint. Il n'avait que douze ans, quinze ans. Il en eut vingt Il aima !...

Moins d'exploits de veneur ; plus d'histoire Que racontait Moquet... et que l'on devait croire. Ce furent de secrets rendez-vous dans le parc Et des bals où dansaient les chevaliers de l'arc ; Des tourments, des baisers, des brouilles. beaux arbres, Chers complices, ainsi que les murs, que les marbres. Des méfaits séduisants d'amoureux couronnés, Vous fûtes bons pour nous : vous êtes pardonnes I

Un groupe gracieux de tendres demoiselles, Pour quitter le logis, le soir, ayant des ailes, Venait s'abandonner au bras des jeunes gens.

miracle ! les doux rossignols indulgents Entendaient un concert plein de mots d'espérance Quand on disait Cécile ou qu'on disait Laurence !

Dans le verger, la fleur rose fait place au fruit.

L'anobilion succède à l'amour. L'âge fuit.

A Paris l'appelait une autre bien-aimée,

Sirène aux bras sans cesse ouverts : la renommée.

Mais le cœur sait rester fixé, sinon Tesprit :

Les amis d'autrefois, toujours il les chérit ;

Ses compagnes, il s'en souviendra dans ses pièces :

Belles comme aujourd'hui sont leurs petites nièces,

Elles lui passeront souvent devant les yeux.

Deuils intimes !... Pourquoi faut-il devenir vieux ?

Ma femme n'est plus là qui, mettant ses lunettes.

Me lisait ses romans parus dans les gazettes,

Les exploits d'Aramis et de Monte-Ghristo,

El des guerriers casqués assiégeant un château ;

Drames de politique et de galanterie.

— Et tous, ils défilaient dans la salle assombrie.

Près du feu, près des chiens, les tiots sur nos genoux,

Ses héros grands seigneurs ou gardes tels que nous.

On rangeait la brochure, à regret terminée,

Sur la planche couvrant l'antique cheminée,

El nous en reparlions quelquefois tout un jour.

Maintenant, attendant que vienne enfin mon tour, Alexandre, mon fils, me relit ses Mémoires.

C'est pourquoi j'ai repris au fond de mes armoires Mon sabre d'ordonnance habilement fourbi, Ma vareuse aux galons d'argent et mon képi, Et qu'au matin, partant par la Roule du Faite, Tout rayonnant, la joie au cœur et l'âme en fêle, J'ai voulu, près de lui, près de vous tous, aussi, Revivre un peu les ans qu'il a vécus ici, Exubérant et fort, tel qu'un arbre exotique Qu'un bon hasard sema sur la terre celtique : Jours où son avenir germait parmi la paix De la cité modeste et de ses bois épais.

C'est pourquoi j'ai voulu que ma petite fille Lui tressât ce présent, cueilli dans la ramille D'un beau hêtre où la faîne a promis son trésor, Où novembre, lui seul, mettra des feuilles d'or. Et j'ai cru, lui sonnant ma suprême fanfare, — Pardonnez à l'aïeul trop verbeux, s'il s'égare, - Que, m'inspirant un peu d'audace, cetle fois, L'âme de la forêt l'honorait par ma voix !

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