LE PKRE LA POLKA
Un drôle de type, tenez, c'est le père Ja Polka.
Pourquoi ce nom? Mystère! En sa prime jeunesse, fut-il plstonneux ou flûteux aux fêtes des environs et imporla-t-il parmi nos populations la danse. qui servit à le baptiser ironiquement? L'histoire n'est pas fixée sur ce point. Quoi qu'il en soit, ce sobriquet sautillant contraste bizarrement avec les allures un peu invalides de celui qui en fut gratifié par ses concitovens.
Oui, un drôle de bonhomme. La forêt a, voyez- vous, comme la ville, ses originaux.
Nous l'avons rencontré ces jours-ci, durant une destruction de sangliers. Pas toujours inoffensives pour l'espèce humaine, soit dit entre parenthèse, ces battues ordonnées par l'Administration dans le but de diminuer le nombre des rongeurs des récoltes et des jeunes plants. Il en cuit parfois aux assistants :
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témoin ce pauvre garde, l'un des plus estimés de ses chefs et de ses camarades, qui, récemment, à Tune de ces réunions, reçut dans la jambe une balle ayant ricoché sur une pierre et succomba promptement aux suites de sa blessure; témoins encore les coups de boutoir distribués rageusement par ranimai poursuivi aux chasseurs rencontrés sur son passage.
Ce jour-là, messieurs les invités à cette partie de plaisir parfois si mouvementée, paraissaient vouloir se réserver pour le grand jeu de l'automne les bêtes courables que le cahier des charges les obligeait à faire disparaître. Gibier nomade, le sanglier : aujourd'hui ici, demain là ; vagabond sans domicile &xe. Sans doute les amateurs craignaient que les bons ragots à leur quart an, les mères laies et leurs marcassins, dérangés de leurs quartiers d'été, passassent, sans intention de retour, dans la forêt voisine et devinssent la proie du locataire d*icelle... Si c'estlà un jugement téméraire, qu'ils vouent le coupable à la vengeance de Diane. Tant il y a qu'on avait fait buisson creux partout où Ton s'était porté. Et les dieux savent si Ton avait battu des enceintes en nombre respectable, si Ton s'était égosillé à faire en vain résonner les échos d'interminables < Tiens la voie! Vlaou! Vlaou! » lancés aux quatre ou cinq chiens amenés sans grande ardeur de part et d'autre.
Philosophiquement, quelques rebutés, quelques fatigués, dont un joli petit sous-préfet du Seize-Mai,
dépréfétisé et le fils d'un général très habile stratège sur le champ de bataille d'un billard, s'étaient assis aux talus des routes, roulant des cigarettes et parlant d'antre chose. Pas un coup de feu sérieux pendant trois heures. Plus le naoindre son de petite trompe, en ce moment. Les gardes surveillant l'expédition riaient sous cape. Ils savaient bien, eux autres, dans leurs triages, les marais d'aunes et de roseaux, les raques bourbeuses où baugeait du gibier. Ils les indiquaient. Toute une plantation était pleine de rongeurs de la nuit précédente. Mais c'était toujours trop loin. Il était trop tard. Ce serait pour la prochaine fois. Remise à trois semaines, l'exécution des solitaires et des bétes rousses!
Gracieusement engagé par quelqu'un de la. bande, j'avais suivi tout ça platoniquement, armé seulement d'une canne de néflier, engin à coup sûr inefficace en cas de danger.
Bien des fossés avaient été franchis, bien des carrefours traversés, bien des contre-lignes et des layons longés. On tournait sur soi-même; on sortait des fourrés et l'on y rentrait subitement, croyant entendre un signal, une voix, un coup de sifflet.
Enfin, dans une route embroussaillée, ébouriff'ce de branches, de recrus de futaie, de semis naturels, toute fleurie aussi de campanules bleues, de saponaires, de sureaux, un vieillard apparut.
Au crépuscule, on l'aurait pris pour un de ces diaboliques personnages qui vont jetant partout la déso-
lalion, un sorcier. Nous n'étions pas entre chien et loup. Il faisait clair : une belle lin d'après-midi de fin de juin. L'homme, muni d'une serpe et d'autres instruments tranchants, taillait, rognait devant lui, à môme cette chevelure des arbres qui lui cinglait la face. Dans la partie qu'il venait de parcourir, beaucoup de ramilles jonchaient de leurs feuilles vite flétries l'herbe foulée.
— Tiens î fis-je, m'adressant à un brigadier, vous faites élaguer vos routes ? C'est dommage : c'est bien plus agréable ainsi, avec ces frondaisons folles.
— Pas du tout... pour le moment, du moins. Cet individu, là-bas?... Un homme de journée, n'est-ce pas ? Il s'acquitte de quelque corvée due'à l'Administration, pour prix d'une permission de fougère ou de faîne, à l'automne, comme les usagers?
— Dame, on le croirait.
— C'est le père la Polka, ni plus, ni moins.
Et le bonhomme me fut expliqué :
— Tenez! regardez-le. Il ne bronchera pas, même si nous lui adressons la parole... Eh ! père la Polka !... Rien!... Va, va, mon brave, va toujours... S'il veut nettoyer de la sorte nos cinq cents routes, approchant, il ne chômera pas d'ouvrage et ne se mettra pas en grève comme les mineurs. Coupe, coupe, père , Goupe-toujours... Il aurait dû naître sous Louis XIV; on aimait les arbres taillés en bilboquets ou en flambeaux, dans ces temps-là, paraît. Il a la rage de Talignement et de la propreté. Figurez -vous quï/
s'imagine être commis par le chef de cantonnement au soin des chemins, dans les environs de sa commune, dont il était jadis un des notables. — Alors, très régulièrement, dès le matin, absolument comme s'il était payé pour ça, il se met au travail. Et il lient scrupuleusement registre de toutes les journées employées à sa tâche. A l'heure qu'il est, l'Etat lui doit, prétend-il, quelque chose comme huit ou neuf mille francs. Il est sûr qu'il ne lui fera pas défaut, qu'un jour viendra oii tout lui sera remboursé; le Gouvernement ne laissera pas protester la signature de ses agents. Puisque, en somme, sa douce folie ne lui fait commettre aucun dégât, aucun délit de nature à nuire à la croissance des arbres, et qu'au contraire elle rend quelques services, car des sentiers osbtrués sont ainsi dégagés, débarrassés grâce à son croissant, à sa serpe sans cesse en mouvement, on le laisse faire. Un peu moins de ronces et de prunelliers éclaircit la marche à ceux qui s'en vont sous bois par les traverses. Il vous détruit les champignons mauvais, les nids de frelons. Il vous abat les taupinières... Ah ! il fera chaud, oui, quand il touchera le prix de ses sueurs, l'amateur I... Mais c'est le dimanche, encore, qu'il faudrait le voir : il chante au lutrin. M. le curé l'endure, malgré tout. S'il a la voix un peu cassée, ça n'écorchera pas les oreilles du bon Dieu : il en entend bien d'autres ! Seulement , croiriezvous ? un jour de Saint-Hubert, une fête solen^ nelle, dame, par crainte de quelque frasque, on lui
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fit retirer son surplis et on le pria d'aller s*asseoir au banc des paroissiens. Maugréant, grommelant, il sortit. Il alla revêtir une chemise de sa femme, et, ainsi accoutré, revint. Vous pensez les cris, la sur^ prise des assistants. On le mit dehors, de vive force^ cette fois, mais n*m sans peine, je vous le certifîc.j Pas braconnier le moindrement, le pauvre d'esprits Dans toutes ses expurgades gratuites, mais non obliga^ toires, il ne volerait pas un lapereau ni une belette dans les broyons des gardes. Les fdgueltes, les brin' dilles, il les laisse sur le sol, sans les fagoter pour son compte en se payant e^ nature de ses prestations volontaires... Eh bien ! ça va-t-il, la besogne, père la Polka ?
Mais le père la Polka restait bouche close et con^ tinuait, sans souci des passants, sa coupe à la mal content des cheveux des buissons. Jamais écrivais au travail ne s*isole à tel point du monde qui Tentoure, ne reste aussi indifférent aux bruits et auï causeries.
Mon interlocuteur jasait toujours à propos du personnage.
La corne du vacher qui mène paître le troupeau di village résonna tout à coup.
Aussitôt le vieillard, déjà un peu éloigné du groupej cessa son labeur : sans doute c'était là, pour lui, 1( signal de plier bagage. Il s*en fut, grave et digne, diminuant à notre vue, peu à peu, entre les murailles vertes. Il semblait, appuyé sur sa crosse
d'évéque, ainsi qu'il appelle 8on bâton recoarbé, un de ces ermites des légendes, regagnant, d*un pied alenti par les années, sa caverne, près d'une fontaine miraculeuse.
Ghampfleury, dans les Amants de la nature, s'est ' raillé de ces gens qui, à la façon du Dennecourt de Fontainebleau, arrangent, selon leur mauvais goût, les choses du règne végétal et minéral , qui donnent des formes humaines aux rochers et les peinlurelurent, qui enlèvent, par manie de symétrie béte, les goitres et les gibbosités des charmes et des hêtres. Je songeais à cela devant le bonhomme au sécateur.
Peut-être croit-il remplir une mission en extirpant une bardane ou un chardon-roulant; peut-être se tigure-t-il exercer un sacerdoce en redressant les torts d'un genévrier ou d'un houx récalcitrant. Devoir de censeur, de châtreur, de magister. Les exubérances, les outrances doivent lui causer de la peine. Critique, c'eût été un cerveau éminemment classique, propageant les saines doctrines de Boileau, de l'abbé Delille, citant < nos maîtres : Esménard, Lebrun, Ghénedollé i. Il eût prisé les vers dont un hémistiche n'empiète pas sur l'autre, rectilignes, architecturaux; il eût estimé la peinture de Gabanel et exécré le naturalisme, tout homme de la nature qu'il est.
Un monomane, un toqué ?... Qui sait, après tout? Simplement un amoureux de la forêt, sans doute,
de la forél où il a vécu, aimé, vieilli; intimement intéressé, ainsi qu'à un bien personnel, à son bon entretien, à son sage aménagement ; voulant la beauté, la régularité de cette maîtresse feuillue...
Seulement, voilà, tout le monde n'a pas la même esthétique, quoi !