SIMPLE FAIT DIVERS
A Camille Lemonnier,
— Eh! là-bas, monsieur, n'allez pas dans ces roseaux : vous pourriez brouiller cH'eau... Vaudrait mieux vous en revenir... On attend la gendarmerie.
— Ah! diable, fîs-je, c'est grave!
- — Dame, oui, vous savez : on est en doutance ed . quéque chose... C'est juste ilà Tendroit, près des fléchières...
— Ne craignez rien. Je n'ai pas envie d'entraver les investigations de la maréchaussée... Je rentre.
Mon interlocuteur, c'était un homme en blouse bleue, placé sur la berge d'un étang, au milieu d'un des massifs boisés qui rendent si pittoresques le sud et l'est du département de l'Oise, le territoire des antiques Sylvanectes. M'ayant lancé son avertisse-
ment, il m'indiquait de la main une place que seul il pouvait distinguer, dans les végétations hautes de la rive, non loin du platane pelé au tronc duquel il s'appuyait.
A quel propos cette sentinelle, extraordinaire ment postée en cet endroit? Sa présence, non remarquée tout d'abord, m'intriguait. Les gendarmes ici, où les gens ont rarement maille à partir avec la justice?... rien que, par-ci par-là, quelque contravention à un grumier ayant oublié d'emporter sa lanterne, un soïr qu'il comptait sur la lune;... quelquesaisie d' « engins prohibés » à de pauvres diables à court de lapins et que l'on condamnera sans rémission, en dépit des services qu'ils rendent au Domaine, en détruisant les rongeurs;... peu de batteries aux cabarets ou de voleries du bien d'autrui, — jusqu'à présent, du moins... Un crime, alors?... A coup sûr, l'auteur n'est pas de la localité !
D'un aviron, je dénageai. La grosse barque plate, bonne pour des pêcheurs de carpes, vira lentement, et j'allai l'attacher près de la route. Vivement, très aiguillonné, je me dirigeai du côlé où l'individu était à demi caché par les fougères déjà grandes. Une fillette de quatorze à quinze ans, la servante du garde dont le poste se voit aux environs, lavait du linge en chaulant monotonement, toute à sa besogne, indifférente à l'appel qu'on m'avait adressé, inconsciente de ce qui pouvait se passer à deux cents mètres. Un auvent de feuillages secs la garantissait à
peine des* rayons des premiers jours de juin. Tout près, mêlant ses glouglous et ses hoquets aux frappements du battoir et aux premiers coassements des coraches (les grenouilles) commençant à se dégourdir de la grande chaleur, le trop-plein de la pièce d'eau se déversait dans le ru courant sous bois.
L'homme, c'était un paysan des environs, un cantonnier. On échangea quelques mots : de sa part, des -excuses aimables d'interrompre ma navigation paisible; de la mienne, un étonnement, des interrogations. Puis, lui :
— Voyez-vous ce paquet, sur l'herbe?
— Oui. Eh bien?
— Regardez un tiot peu. N'ayez peur.
M'étant penché :
— Gomment? un enfant, un nouveau-né!
C'était un cadavre. Il était entortillé dans une chemise sanglante : une grande chemise à coulisse, en toile bise, comme en portent les paysannes. Le séjour dans l'eau avait à peine marbré les chairs flasques; mais le thorax était visiblement bombé par le liquide emplissant le pelit corps. Déjà l'odeur de décomposition humaine s'en dégageait.
— Le tiot à Naïs... Vous savez bien : Naïs la Rousse, comme ils Tappeliont.
11 cila le nom d'un village. Je ne me souvenais pas distinctement.
— Jeune ?
— Oh! non, un peu ancienne: trente^neuf ans, approchant... Une fille.
— Jolie?
— Peuh!... Les cheveux carotte, avec du bran de Judas plein la figure... Pas moins, qu'elle faisait encore envie à d'aucuns... La preuve...
Bran de Judas! Cette expression, désignant, dans les superstitions du peuple, le semis de taches de rousseur mouchetant les peaux fines, quoique ne sonnant pas pour la première fois à mon oreille, prenait ici je ne sais quelle importance néfaste. J'y voyais le sceau de réprobation imprimé sur le visage de cette femme, ainsi que, suivant les imaginations terrifiées, il l'était sur la face de l'apôtre maudit, du traître de Kérioth. C'était comme une vocation au malheur, par suite de celte soi-disant ressemblance fatale. Le décor de la scène, en ce moment même, prétait à l'exagération des pensées tristes : du noir montait dans le ciel, au-dessus de la ligné onduleuse des masses d'arbres, du côté de l'ouest; l'atmosphère s'alourdissait; le parfum des herbes devenait chaud, fiévreux; les iris jaunes pendaient, fripés, fanés, pareils à des langues de bêtes étranglées ou mortes de soif. Un orage menaçait. Le cri du tirelu (le courlis), qui annonce la pluie, se fit entendre par deux ou trois fois.
— Mais qui a noyé cet innocent?
— La mère, pour certain... On croit qu'elle s'est jetée aussi dans l'étang. Nous n'avons voulu rien dé-
ranger devant que les gendarmes arriviont... L'enfant, comme il a remonté, je n'ai eu qu'à l'amener avec une perche, pour qu'il ne soit pas entraîné plus loin. Mais, tenez, dans ce fouillis, vous voyez celte coulée, ces cassures, comme quand les cerfs y venont?... Elle est là, la pauvre biche, probablement enraquée dans la house du fond, empiergée dans les nénufars... qu'elle aurait mieux fait de s'en faire de la tisane!... Voilà deux jours au moins quelle a disparu de chez elle.
Il fallait des yeux de gens habitués à remarquer les passées des braconniers et les beau -revoir des bêtes forcées, pour s'apercevoir que les brisures des liges des roseaux étaient récentes : à peine les distinguais-je; mais à la surface, un petit espace allongé, formant miroir, était visible dans la nappe des lentilles d'eau et des màcres, comme trouée par la chute d'un objet pesant, — une sorte de « plainard » tonsurant la forêt des végétations aquatiques.
Quelque peu de temps que ce dialogue eût duré, l'heure du repas était arrivée pour moi; je pris congé du cantonnier, après ces premières explications ; et, prévoyant que les gendarmes, venant à pied du cheflieu, n'arriveraient pas avant une heure ou deux, je regagnai mon gîte situé non loin.
La petite laveuse savonnait toujours vaillamment et chantait encore. Au passage, elle me salua d'un gentil sourire d'enfant grandissante, coquette déjà, espiègle encore.
Après le souper, je trouvai la scène envahie de personnages de toutes sortes. Sans que j'eusse conté Taventure, mais peut-être parce que d'autres passants l'avaient ébruitée, une denii-douzaine de femmes étaient accourues, quittant tout, laissant les vaches rentrer seules aux élables, abandonnant à lui-même le maigre pot-au-feu que les maris, arrivant harassés des ateliers des ventes, se prépareraient sans l'aide de leurs ménagères. Deux superbes gendarmes, échantillons remarquables d'un corps d'élite, se promenaient de long en large, couverts de poussière.
De temps en temps de nouveaux venus grossissaient le groupe. On chuchotait, calmes, effrayés de l'événement : c'était tel qu'une veillée mortuaire.
A côté du corps de l'enfant gisait maintenant celui de la mère. Les prévisions s'étaient justifiées.
Tout humide encore, ruisselante, Nais était là, étendue sur le matelas des herbes drues. Malgré l'abandon de la vie, sa face blanche ne présentait rien de terrible à regarder : une statue emmaillotée dans du linge. Ce visage à l'ovale régulier paraissait même empreint d'une certaine grâce relative. L'arrêt du sang figé au cœur, n'animant plus ces joues, donnait
LE LIVRE iN'UN FORESTIER 153
une quasi-noblesse à la tête blêmie : on n'eût pas cru être en présence d'une femme de « ces loups de bois », ainsi que les paysans de la plaine désignent ceux de la forêt. En s'approchant, on distinguait Tespèce de fleur de son que la nature avait répandue et fixée sur son épidorme délicat. Les cheveux, plaqués par Teau, y mettaient ironiquement le cadre roux de deux bandeaux à la vierge. Mais ce que les commères remarquèrent avec une admiration apitoyée, c'était l'une de ses mains mise à jour, élégante, effilée, — une main de Madame Tire-Monde, quoi! — blanche, mais si blanche, si blanche, que les bonnes femmes, extasiées, la comparaient à du savon de toilette. On la saisissait, celte main, ainsi que pour une caresse posthume; on la soulevait; et une sensation pénible, un frisson vous parcourait, au toucher de la chose morte, froide et gluante, où les doigts s'enfonçaient. En s'en allant de ce corps de paysanne, l'existence, à laquelle elle renonçait violemment, y laissait de la sorte un attrait bizarre que n'avaient, bien sûr, pas connu les rustres l'ayant possédée daiis leurs brutalités passionnelles.
. D'aucunes, afin de la nïieux examiner, la retournaient presque, après avoir demandé au brigadier sa haute autorisation pour toucher à un objet inerte appartenant à la police.
On la délaça.
— Ma chère! elle a un corset à buse!
Cette constatation d'une des vieilles fit partir des
exclamations. C'était presque du luxe. Où diable avait-elle pu, malheureuse comme les pierres, se procurer ça? Elle avait dû faire de Tœil à quelque bonnetier ambulant. Parbleu! elle était très bien glorieuse pour son âge, la gaillarde. — Et Ton ouvrit, ainsi qu'un triptyque, ce corset qui l'avait tant fait souffrir, fit observer une autre spectatrice, en rappelant sa grossesse dissimulée le mieux possible. On s'aperçut alors d'une chose assez étrange : c'est que Nais s'était bourrelé la taille d'un jupon en loques comme tout le reste de ses vêtements.
— C'est pour que son ventre ait toujours la même rondeur, expliqua quelque jeune curieuse, pour qu'on ne croie pas qu'elle était dans cet état là et qu'elle avait fait disparaître le tiot chérubin.
Un homme s'était détaché pour aller quérir une charrette. Il tardait à revenir. On avait tout loisir de continuer à commenter. Personne, toutefois, ne mêlait la moindre récrimination à son caquetage. Les femmes étaient frappées de ce suicide, mais aucune ne proférait de paroles haineuses contre l'infortunée qui avait peut-être été, quelques instanta, sous les futaies, sa rivale dans l'amour d'un mari, d'un amant.
L'odeur devenait de plus en plus forte, s'ajoutant à l'état irrespirable de l'air étouffant L'étang même dégageait une sorte de pestilence montant de la vase remuée où grouillent les sangsues.
Le gendarme supérieur eut un mot trivial: < Crislil
ça commençait à ne pas fleurer le benjoin... Et leur sacrée voiture qui n'arrivait pas ! »
Il roula méthodiquement une cigarette et T.alluma; puis il conclut :
< Elle s*est fait justice elle-même, la particulière. Pas besoin, conséquemment, de sévir contre elle avec toute la rigueur des lois. Ça évite les formalités et les paperasseries. »
Le gendarme inférieur sourit, comme il convient, aux railleries du chef; et les assistants approuvèrent la réflexion, pleine de sens pratique, émise par le représentant de Tautorilé.
Sans être positivement pervertie et plutôt par rage sensuelle que par vénalité, Nais s'était ofl'erte, depuis sa toute jeunesse, à bien des hommes de son pays. Deux générations de bûcherons avaient été demander à cette grande belle fille des moments de joie extralégale. Le casseur de cailloux à cinquante spus le mètre cube, sur les routes départementales; le valet de chiens du châtelain grand veneur et candidat au conseil général ; les gardes des triages voisins ; d'autres encore, bien sûr, avaient mis sur ses joues plus de
baisers gloutons que la nature n'y avait fis^é de petits
points jaunâtres, d'ineffaçables éphélides dont sa récente maternité exagérait encore le nombre et la couleur.
Et des louveteaux lui étaient venus, à la louve ardente. — De qui? — Au juste, elle ne le savait mie. De tous, parbleu ! et de personne. Est-ce que le sol, réchauffé de Thumus des feuilles, peut dire de quel hêtre porte-graines lui vient la faîne qui germ-e en lui, au printemps ? Un garçon lui était né, il y avait cinq ou six ans. Pour sa fille déjà grande, — celle-là même, — on venait de me l'apprendre à Tinstant, — que j'avais vue tantôt à sa lessive, — elle élait tout le portrait de sa mère : deux sœurs, quasiment...
Et celui-ci, ce petit être ayant à peine vécu, étendu, tout blanc aussi, dans les myosotis et le petit trèfle, évoquant l'image d'un jeune faon que la chevrette met bas sur un liteau bien douillet, dans l'embrassement de quel amant le souffle lui avait-il été donné, pour lui être repris, une nuit, parmi le mystère de la forêt dormante ?... Les suppositions circulaient. On cherchait curieusement, avec des rapprochements de cancans, de ouï-dire, en gardant toujours pour cette suicidée une pitié qui était, à tout prendre, le meilleur requiescat.
Depuis loftglemps, — depuis toujours, pour ainsi dire, — elle était réduite à la misère, n'osant plus fréquenter les siens, déjà soupçonnée d'une faute du genre de celle qu'elle venait de commettre.
Aux pays de boisetiers où les terres sont rares, où les biens ne peuvent s'étendre, tenus en respect par l'Administration, chacun conserve jalousement sa part d'héritage ; mais chacun, aussi, en possède un lopin, de cette terre convoitée : peu de pauvres inscrits au bureau de bienfaisance. Elle, Nais, elle n'avait rien. Rien que sa personne et une masure : une chambre surmontée d'un grenier. Pas de vache que le vacher lui eût menée avec celles des autres ; pas de veau à vendre de temps en temps, après que « la Rousse », et < Robin >, le taureau, auraient bien fait leur devoir ; ni poules au perchoir, ni lapins dans le clapier. Elle se louait à la journée, chez l'un, chez l'autre : — des journées de vingt sous. Elle allait travailler aux prés, dans les enclaves particulières; aux moissons, aux betteraves, dans la plaine; elle liait les fagueltes sous bois, faisait les bourrées, sarclait les pépinières. Cette besogne, du moins, assurait la
soupe. Mais venu le chômage, et il venait souvent, le besoin réempoignait mère et enfant. Ça avait des faims terribles, déjà, ce fieu î Dans sa marmite, elle préparait, de farine grossière, une bouillie épaisse et peu appétissante, sentant le moisi; tous deux se bourraient de ce couscoussou d'Arabe du désert, buvant de l'eau du puits banal, pour faire couler. Des fois, elle envoyait le tiot, dressé à cette chasse, dérober du pain qu'un parent laissait chez lui, dans la huche. Quelques légumes : des pommes de terre, des choux, volés à la nuit, par-ci, par-là, apportaient un maigre appoint aux repas. A l'automne, la forêt leur donnait quelques fruits : les pommelots, les fourdraines, les nèfles, les murons, — des champignons en tout temps, — comme elle leur jetait du mort-bois en abondance, ne voulant pas les laisser périr de froid.
Accablée de cette famille que le mauvais sort lui donnait, dont ses amants ne lui allégeaient pas la charge, la malheureuse s'abandonnait de plus en plus au découragement.
Quand elle se vit enceinte pour la quatrième ou cinquième fois, ce fut bien pis. Maudit soit ce ventre trop fécond ! Maudits soient les hommes ! Qu'allaitelie faire de cette chair qui remuait en elle, malgré elle ? Pourquoi, puisque la nature inintelligente, d'une étreinte dont subsistait à peine le souvenir, créait un être sans la volonté de la femme chez qui s'opérait cette création, ne pouvait -elle, elle, la
victime passive, empêcher celle œuvre mauvaise?... Ce qu'elle tenta, les secours qu'elle demanda aux plantes des chemins cueillies en cachelte, ne réussit point. Elle craignit pour son existence, à elle. Elle y tenait, tout de même, à celle vie de peines sans trêve; — peut-êlre, qui sait? pour le peu d'amour qu'elle y goûterait encore; par quelque espoir d'amélioralion de sa deslinée; par on ne pourrait dire quoi, enchaînant, parfois, les plus inforlunés, peu séduits à la perspective illusoire des bonheurs qu'on leur promet au delà de la fosse commune, en compensation des épreuves endurées en deçà. Elle laissa alors s'écouler le temps trop rapide, ne cherchant qu'à dissimuler aux yeux des voisins et voisines. Elle engraissait !... C'était l'âge, voilà tout I... Et elle se serrait tant et plus.
Elle évita de sortir dans la journée. Elle demeurait inoccupée au fond du pauvre lojçis, couchée, anéantie. Le garçon allait rôder pour elle, obéissant et ignorant.
Cette claustration fit jaser. Son étal, si peu qu'on la vît, devint appréciable.
— T'es enceinte. Nais, lui dit un soir Man Lisa, une vieille grand'mère dont la chaumière touchait à la sienne. Voyons ! avoue-le, à c't' heure. Ça se devine assez.
— Non !
— Tu mens ! Tu sais bien que tes parents, ton frère, si tu disais la chose, lâcheraient seulement
de te tirer d'embarras... Pas moins, t'aurais mieux fait de rester tranquille avec ces hommes.
— Les hommes ?... Ah ! bien, pour certain, j'en ai soupe !!!... Quand je vous dis encore, Lisa, qu'il n'y a rien.
— Ça te regarde, ma fille. Mais, là, vrai comme y a un bon Dieu, t'as l'air ed vouloir faire quéque bêtise.
La bonne femme, maigre, les petits yeux clignotants, se détourna sans insister davantage.
Elle ne put, cependant, s'empêcher de babiller. Ce qu'elle raconta ne faisait, du reste, que corroboier l'opinion générale.
On s'étonnait de ne plus voir Nais aller et venir. Un peu de fumée, pourtant, mettait sur son toit une indication de sa présence dans la maisonnette. Mais chacun ayant, en ces jours-là, à se préoccuper, de sa fanasse, du vivre des bestiaux, qu'on coupait vivement dans les prés, par crainte de quelque averse soudaine, on ne pensait guère à elle que le soir, en rentrant.
Huit jours plus tard, les bavardages arrivèrent aux oreilles du maire : on disait Nais accouchée depuis longtemps. Le garde champêtre lui fut dépéché. Amenée à la maison commune vers la tombée de la nuit, elle fut interrogée par le brigadier de gendarmerie, prévenu de son côté. Elle nia énergiquement, obstinément. Gomme sa taille semblait toujours au même point, on ne pouvait croire qu'elle fût délivrée. Une perquisition chez elle ou une visite personnelle
n'eût pu être faite qu'en vertu d'un mandat en forme, après qu'une preuve quelconque eût fait soupçonner un infanticide déjà accompli. Tout témoignage manquant, on dut se borner à lui intimer Tordre de se tenir prête à se représenter à une nouvelle réquisition . On l'observa ; on surveilla les enlours de la maison, où il lui eût été facile de faire disparaître le nouveau-né.
La vérité, c'est qu'elle avait mis au monde un garçon la veille du jour de sa comparution à la mairie. C'était un mardi. Le mercredi, dans la journée, elle avait eu la force inouïe d'aller demander de l'ouvrage cbez l'épicier. On l'avait envoyée, l'échardonnoir en mains, arracher les raveluches d'une pièce d'avoine en herbe. Elle avait travaillé pendant plusieurs heures, en plein soleil, le ventre tout sanglant encore, tout meurtri de la terrible, plaie I
L'enfant ?... Oh î à celui-là, son sort était écrit depuis des mois!... Elle l'avait élouffé, sitôt venu, entre ses deux paillasses de fougère.
L'interrogatoire, quoiqu'elle l'eût affronté courageusement, l'effrayait par les résultats dont il la menaçait. C'était une descente de justice, prochainement, chez elle. Le petit cadavre serait découvert. Les médecins et les juges pousseraient plus loin l'enquête que ne l'avait fait le maire. Sa figure exsangue, ses traits décomposés : autant d'accusateurs accablants. Que devenir?... Ne pouvoir aller jeter l'être tombé
d'elle, comme d'un arbre un fruil mûr, aux mains de 1 auleur présumé de son infortune!... Quelque homme marié, ou quelque garçon près de partir au service. Pas plus que les autres fois, elle ne Tosait. D'outrageantes dénégations l'auraient repoussée. Aucune promesse ne lui avait été faite, aucun dédommagement consenti. Il n'y avait eu que des caresses pour contrat. Et les caresses s'enfuient encore plus vile que les paroles.
La fièvre de lait commença bientôt à bouillonner. Sa poitrine s'alourdissait. Elle éprouvait des battements terribles aux tempes. La vision de la prison, avec ses tortures, perpétuelles peut-être, lui passa devant les yeux, dans des éclairs rouges, au songer des magistrats de cour d'assises.
Qu'importe la vie, cette fois, pour la traîner ainsi dans les cellules et les ateliers des maisons centrales ?... Livrée à la lâcheté de l'homme, plus malheureuse que les femelles des cerfs et des sangliers qui trouvent, elles, toute poussée la nourriture de leurs jeunes, — que les mâles, du moins, défendent, protègent, elle s'en débarrasserait, de cette existence menacée de toute façon !...
Que devint-elle alors ? Nul témoin, depuis ce moment, qui pût l'affirmer. Il fallait appeler à mon aide l'intuition, l'imagination, pour compléter sa pénible histoire. Les causeries diverses me permettaient de donner une suite à cette aventure. Je fermai les yeux, me figurant assister aux dernières heures
de la malheureuse, la suivre pas à pas, — voyant ce que personne n'avait vu.
Si bien gardée qu'elle fût par les uns et les autres, elle pouvait cependant profiler, durant la nuit courte, de quelques heures pour s'échapper. Vers minuit, sans doute, elle se leva, courut embrasser, sans réveiller, son fils vivant, confié au hasard, à la sollicitude de parents dévoués, déjà chargés de famille ; et, ayant enveloppé Tenfant mort, elle partit sans bruit.
Tout le monde dormait. Elle fit un long détour, après s'être glissée près des maisons, avec une prudence dont elle avait l'habitude, et, afl*olée, abandonnant la route, entra sous le couvert.
Le ciel était opaque. Pas une étoile... pas plus que de bonheur dans ses jours, à elle. Elle se heurtait souvent à des fûts d'arbres, dans les gaulis de jeunes chênes. Elle allait vers le grand étang. Peut-être la présence de sa fille chez le préposé forestier qui l'avait recueilllie un peu par charité, l'altirait-elle, par on ne saurait deviner quelle lueur de sentiment maternel, bizarre en un pareil moment. Le froid la faisait frissonner. La fièvre augmentait. Il lui semblait sentir le lait monter, monter, puis ruisseler sur sa gorge pantelante. Des miaulements de chouettles dérangées lui causaient des terreurs vagues, quoiqu'elle fût accoutumée à parcourir à toute heure les futaies. Même, une ou deux fois, une faible plainte de chat-huant la remplit de crainte. Quoi donc ? On
aurait dit un cri humain !... Et, instinctivement, sans raisonner, elle se courbait vers le fardeau qu'elle portait, croyant que la plainte partait de là î
Une cclaircie se fît enfin au-dessus de sa tête, après presque une lieue de circuits dans tous les sens : c'était la pièce d'eau.
Elle n'hésita pas, car aucun piétinement ne fut constaté aux abords de l'endroit d'où on l'avait tirée à terre. Elle s'avança résolument dans les prêles et les roseaux. Puis, avant même que le flot lui montât jusqu'à la ceinture, heurtée sans doute à quelque obstacle, ou se laissant tomber, suante et glacée tout ensemble, elle disparut.
Et, seule preuve d'une sorte de lutte involontaire, d'une peur instinctive de la mort qu'elle avait cherchée, quand on la retrouva, dans l'une des mains si blanches de cette Ophélie villageoise, une tige rompue de nymphéa, charnue, molle, était demeurée depuis le moment suprême, semblable à un fragment du lien naturel qui sert de trait d'union entre la mère et Tenfant à venir.
Pauvre bran de Judas, pauvre Rousse I on la hissait péniblement, à présent, entre les ridelles de la
petite charrette, enfin arrivée, au grand soulagement des gendarmes, tout en nage dans leurs uniformes boutonnés.
La place se dégarnit peu à peu, tandis que le funèbre cortège disparaissait âmes yeux à un tournant de route. Alors, brusquement, dès que la solitude se refit, éclata, bruyant, ennuyeux, Tinfernal, l'incessant chœur des grenouilles, railleur De profundis saluant le départ du corps de la malheureuse femme.
J'étais atterré par le spectacle qu'il m'avait été donné de voir, par le tableau de cette misère terrible. Certes, bien d'autres que celle-là, dont on connaît la fin tragique par une nouvelle de quelques lignes dans un journal parcouru indifl'éremment, sont aussi dignes d'un peu de sympathie, que nous ne leur accordons pas toujours. Mais ici, j'assistais, ému, au dénouement d'un drame ignoré et il me semblait que la nature environnante s'associait elle-même à cette tristesse.
J'allai m'asseoir sur un chablis ofl'rant un banc au travers d'une sente. Par delà l'enchevêtrement des rameaux s'apercevait le ciel d'orage éloigné , d'un ton violacé vers le zénith où la nuit commençait à s'étendre ; plus bas il se colorait de rouge rose, puis devenait, d'une façon étrange, jaune verdâtre, d'une teinte cadavérique, malsaine, désagréable à regarder. Tout cela se fondit bientôt, pâlit, devint d'un gris triste endeuillant tout le couchant. Les der-
femme portant la santé de la France ; vous auriez délicieusement respiré les odeurs du foin, — cette moisson verte, — que le blond soir de messidor faisait monter de la prairie !
Voilà qu'animé par Tallégresse générale, le camarade Sylvain s'imagina de demander la parole : les dames la lui accordèrent, sans trop se plaindre de cette indiscrétion, de cet attentat à leurs prérogatives, de cette quasi-gravité d'orateur de comice agricole. Il voulait, rimprudent, faire pour ses quelques auditeurs, — n'en eût-il eu qu'un seul, c'eût été pour celui-là, tant il avait bonne envie de causer, — l'historique rapide et simple de l'idée qui a donné naissance à notre fête nationale. Il nous fît assister à la prise de la Bastille et c'était aussi juste que le panorama qu'on en voit au pont d'Austerlilz. Il nous montra cette aurore, cette renaissance dont furent charmés tous Jes esprits, en cet été de 89. — Entre nous, je crois que cette image employée par mon compagnon est un ressouvenir d'Henri Martin, le saintquentinois. — Qu'importe, en somme? En tous cas, ce bout de discours n'était pas préparé : aucune note : rien dans les mains, rien dans les poches. Un instant auparavant, le t sympathique » conférencier lisait encore du Théophile Gautier ! — • Il continua en décrivant l'état des gens de la campagne avant la Révolution; en rappelant d'un mot la journée du 10 août. Puis, comparant le jadis et Tà-présent, il constata quel pas nous avons fait sur le chemin de la
liberté ; dans quelle forêt inextricable de droits iniques, de vexations, de tourments inimaginables là cognée des boquillons, nos pères, aiguisée sur les pierres de la formidable prison d'Etat mise à bas, a dû opérer des coupes sombres pour nous éclaircir la route. Nous traversons de temps en temps des phases cruelles au commerce, à Tagriculture ; la réaction tente d'exploiter à son profit ces crises qu'elle-même a suscitées, aidée par ses financiers. A l'entendre, le gouvernement dont elle nous gratifierait enrichirait les plus pauvres. Pour nous ramener Tâge d'or rêvé, peut-être irait-elle jusqu'à conseiller à ses princes, — cruel, mais nécessaire sacrifice ! — une restitution provisoire aux caisses publiques des millions dont ils les allégèrent au lendemain de l'invasion, — ayant suivi, en ces traditions de charité bien ordonnée, les • traces de leurs ancêtres du xvii® siècle, qui demandaient de nouveaux biens, de nouvelles places, de nouvelles pensions en pleine époque de la Fronde où le paysan de Flandre, de Picardie, de Champagne, ruiné par les soldats étrangers et par les troupes des deux partis, était réduit, dans ses villages brûlés, à vivre d'herbes et de racines. tNon, pas de désespoir, mes amis, disait Sylvain, en s'animant. Vous l'avez lu dans vos journaux : ce mal dont nous soufl'rons, toute l'Européen soufl*re également. Regardons nos voisins : même les plus enchaînés aux vieilles routines, les plus courbés sous un sceptre ne sont pas exempts de ces malheurs. L'argument est misérable. Le salut,
nous l'avons en nos propres mains. Croyons-en noire force; ne nous abandonnons pas aux craintes puériles qu*on nous inspire perfidement; croyons surtout en celte terre que nous fouissons, que nous remuons sans discontinuer, pareils au laboureur de la fable ; ne la délaissons pas; restons-y, sur ce sol natal; n*allons pas encombrer les villes, par un fallacieux espoir de lucre exagéré; demeurons ouvriers des champs, si c*est aux champs que nous sommes nés. Gomment cette glèbe ne nous ferait-elle pas expier le mépris que nous éprouverions pour elle ? »
« Oui, d'autres bastilles sont encore debout, (Oh ! mon cher Sylvain, voici une pensée qui date de quelques années et a déjà servi quelquefois, convenez-en ! Vos confrères parisiens vont vous trouver un peu... Homais, pour votre âge.) Gardées, comme Taulre, par une troupe d'invalides, elles ne résisteront pas à ce projectile pacifique : notre bulletin de vote contenant des noms dont le passé nous assure, par sa sagesse et sa modération, l'avenir tranquille, éloigné de^ excès extrêmes ; l'avenir que rêvaient les gens de 89, — la jurande année glorieuse que nous fêlerons avec les élus du prochain scrutin. »
Bien entendu, je ne fais que transcrire de mémoire les périodes de l'ami Sylvain. Il dit, sans doute, d'autres admirables choses encore ; mais je n'avais pas pris de crayon pour sténographier son éloquence impromptue. Et, je lui en demande pardon : ses beaux mouvements oratoires sont ainsi perdus pour la pos-
térité t Ajoutez que, par là-dessus, nous avons chanté... et dansé !
Oui, dansé. Elle était étincelante, Tenceinte de Tancien couvent de Saint-Jean-aux-Bois, quand nous nous y rendîmes. Un feu de Bengale bien conditionné éclairait la splendide église : c'était féerique, vraiment. Et des lumières partout, des cordons de feu courant sur le bâtiment de la mairie ; et des musiciens n'épargnant pas leurs peines : à preuve qu'ils nous ont gratifiés d'une polka tout exprès pour nous. Soyez bénis, ô piston, ô ménétrier 1 Nous vous revaudrons ça à la prochaine rencontre au Bon Accueil l
Dans la journée, des tirs, au profit des blessés du Tonkin, — les gardes forestiers et les pompiers y luttaient d'adresse, — des « jeux pour les garçons et les demoiselles » avaient été organisés. Et, ainsi que dans tous les pays enclavés, on avait gaiment festoyé.
Il était deux heures, ce matin, quand nous regagnâmes notre ermitage. Sylvain ne tarissait pas en éloges sur le calme et la dignité de ces loups de bois qu'il paraît bien connaître. Quel contaste avec la joie grossière et bruyante des individus de la banlieue parisienne î En sautant, jeunes gens et jeunes filles, parfois enlacés très étroitement, sont sobres de gestes. Pas de ces cris, de ces déhanchements de cannibales effrontés, de nos bals des fêtes foraines. Pas de bousculades, de batteries ; tiots et tiotes s'entendent en bons camarades qu'ils sont. On devine que c'est là comme
une grande famille, se réunissant devant la maison commune, pour glorifier, sous les yeux du maître d'école et du maire, — ces deux dispensateurs des biens si précieux à Texistence rurale [moderne : l'instruction et la justice, — la longue vie de l'aïeule : la République !