PÈLERINAGE A ERMENONVILLE
c Plessis-Belleville, — Ermenonville! » criait le chef de train de la ligne du Nord, le dimanche 21 juillet 1878, pendant que s'alentissait la file des wagons, devant la petite station, vers deux heures de l'après-midi.
Et Ton vit alors, parmi la cinquantaine d'arrivants, deux € messieurs bien mis », que rien ne pouvait faire prendre pour des poètes, — car il est de notoriété publique que les amants des muses portent une lyre en bandoulière et se vêtent de légères draperies aux nuances chatoyantes, mille fois plus agréables durant la canicule que les plus minces jaquettes d'alpaga, — gravir prestement le marchepied d'un omnibus de l'Union des Postes. Ce prosaïque char, peint en jaune, mais traîné par deux vigoureux coursiers, devait, moyennant une faible rétribution, épargner aux pèlerins le tourment de franchir la plaine sous un ciel de feu.
Ces jeunes hommes, — pourquoi retarder cette éclatante révélation? — n'étaient autres que deux
écrivains parisiens, — dont celui qui signe ceci, — partis à Tannonce, peu bruyante, du reste, d'une cérémonie quasi intime, organisée par les fidèles de Rousseau.
Un Sahara dont les avoines, les seigles et les blés éblouissants d'or sont les sables, une fois traversé, une oasis de verdure apparaît. Qu'elle est ravissante, la vallée festonnée de feuillages, ponctuée de maisons! Et que Ton oublie vite, à la voir, perché de haut, la longueur du chemin !
Encore quelques tours de roues, quelques claquetis dé fouet, et, par une pente rapide, — un casse-cou, — voici qu'on descend au milieu du petit village tout en liesse, devant l'auberge où a lieu la solennité, parmi le brouhaha des allante paysans et des venants citadins, à même les blouses bleues et les redingotes noires.
Une tente, dans la cour de Thôtellerie ermenonvilloise, se dressait, à l'intention des orateurs et des orphéonistes tenant leurs cahiers de musique chiffrée. A deux pas, sur là route, une tourelle en poivrière, de construction ancienne, faisait deviner le château.
Ce château partage la commune en deux parties assez distantes l'une de l'autre. Il n'offre rien de bien extraordinaire» en son architecture du xvii^ siècle. Une petite rivière, la Nonette, au nom souriant, qui descend du village de Ver, dont l'appellation éveille des idées de printemps, après avoir formé le lac de l'Ile des Peupliers, vient baigner de tous côtés cette vaste habi-
talion que la famille des Montmorency posséda autrefois. La belle d'Estrées, de galante mémoire, y fixa quelque temps sa résidence, comme paraît le témoigner une « Tour Gabrielle » qui existe encore... Mais dites où, en quel pays, ne se trouve pas un colombier ayant, selon le populaire, caché quelques nuits de cette pigeonne en blanche collerette!... Ici, du reste, rien d'invraisemblable, si Ton songe à Gœuvres, dans le Soissonnais. — Peut-être une étape pour se rendre à la cour, ou pour en revenir? Et en forêt de Villers- Gotterêts, Famoureuse du Vert-Galant n'a-t-elle pas aussi laissé son souvenir, avec des anecdotes à l'appui?
En 1763, le marquis de Girardin devint propriétaire de ces beaux lieux. Un aimable homme, à coup sûr, ce marquis-là I Chérissant les lettres et les lettrés, troussant agréablement les petits vers mythologiques, doué de goûts artistiques très raffinés, i[ entreprit de transformer son magnifique parc, où Ton sentait encore l'influence de Le Nôtre, en < un jardin-paysage », à Tinstar de ceux que les Anglais mettaient à la mode.
Tout fut bouleversé. On construisit une cascade, on imagina une grotte; on modifia quelque peu les lignes sinueuses des étangs et des ruisseaux. Le maître de céans, qui se choisissait lui-même pour architecte, s'en donna librement. Une porte gothique s'ouvrait sur le village : une singulière raison de symétrie, qui ne s'accorde guère avec ces projets d'embellissement, la fit supprimer.
On ne garda que deux autres tourelles moyen âge ayant appartenu à des édifices déjà détruits. Il y eut hieniàiVAutel de la fiêvene, VHermitage, la P?^airïe ùrcadienne, le Temple rustique^ VObélisque, le Temple de la Philosophie, VOrme heureux, les Monuments des anciennes amours, la Fontaine du Bocage, etc., etc. Les vers d'Horace, de Virgile, de Pétrarque, de Piron même, les phrases de Montaigne, se gravèrent sur les rochers, sur les entablements des colonnes, dans les pavillons à rocailles habités par d'invisibles naïades que le spirituel gentilhomme honorait de ses rimes tendres et caressantes.
Tout cela sentait bien un peu la prétention, la fausse rusticité des éventails, ce que Ton a appelé le rococo ; mais c'était pourtant un acheminement vers la passion de la nature réelle. Les idées de Jean-Jacques allaient percer progressivement. — Et nous tous, aujourd'hui, peintres et écrivains paysagistes, après la lignée des Bernardin, des Chateaubriand, des George Sand, nous en continuons la filière, de ces idées-là, quelque petit que soit le trou par où elles entrent en nos cerveaux I — Si la gentille bergère Collette, le gracieux et enrubanné berger GoUin passaient leur temps, inemployé à la tonte de leurs ouailles frisées au petit fer, à danser la gavotte ou le menuet sous les ormeaux, à chanter des. variantes du Donec gratus eram tibi, convenons que la réception faite par M. et M™*' de Girardin, au mois des aubépines de 4778, à Rousseau et à Thérèse, à ce
pauvre grand homme malade et à cette coquette vulgaire, prouve en faveur de leur largeur de vues, de leur admiration sincère pour le génie et de leur mépris des préjugés de caste.
Il sufûsait, en ce temps-là, quand on sonnait à la grille et qu'un jardinier venait ouvrir, de donner son nom et dlndiquer ses qualités. M. René de Girardin, s'il reconnaissait un artiste, ne laissait pas à ses gens la joie de le guider à travers ce dédale de merveilles.
Etaient-elles donc perdues, ces habitudes d'urbanité, ou modifiées singulièrement à leur désavantage? On aurait pu le croire, en vérité, ce dimanchelà. Scrupuleusement verrouillées, les clôtures du parc; chastement fermées, à l'instar de celles d'un couvent, les fenêtres du logis. Le propriétaire s'était absenté, en laissant des ordres sévères aux gardiens. Impossibilité de s'approcher de l'îlot consacré. Défense de pénétrer dans la grotte. — Heureusement pour moi, je connaissais tout cela depuis une visite antérieure. — Sans doute, l'actuel seigneur, installé là depuis une couple d'années, jaloux des faveurs que lui prodiguaient les charmantes divinités aquatiques, craignait qu'un regard profane scrutât les mystères de ce séjour enchanteur... Ou, bien plutôt, ainsi que uous l'affirmait un paysan rencontré devant la pelouse, le descendant de l'ami du citoyen de Genève voyait d'un mauvais œil, d'un œil clérical, la réunion projetée en mémoire de celui qu'estimait son ancêtre au point de lui faire édifier un simple asile de penseur
à l'ombre de ses propres murailles. — Depuis, la terre d'Ermenonville est passée en d'autres mains, — lesquelles, sans doute, s'efforcent à renouer, au profit d'inoffensifs visiteurs, les bonnes traditions de bienveillance.
Pourtant, on ne pouvait nous empêcher de mettre un peu de poésie dans notre hommage au poète des Rêveries,
Les discours écoutés, nous gagnâmes la campagne.
Un sentier accidenté court, à travers les hêtres, parmi les fougères, dans la direction de l'île. Au bas, les eaux claires de la Nonette, séparée du lac par une sorte de petite digue, s'embarrasse ntde roseaux à massue, de sagittaires, de nénuphars, de plantes aux longs filaments flottants. Un délicieux fouillis d'arbres, de \ rochers, qui rappelle un peu les cascades de Cernay, conduit jusqu'à un petit pont franchissant la rivière. Hélas ! ce pont est intercepté par une porte défendue des deux côtés de véritables chevaux de frise, aigus, menaçants. Mais les audacieux touristes ne connaissent pas d'obstacles I Nous aidant des pieds et des mains, sans rien dégrader de la propriété d'autrui, mais au risque de faire un dangereux plongeon ou de gâter nos hauts-de-chausses, nous traversons la passerelle récalcitrante. Fiers de notre exploit, nous arrivons à un rond-point sablé, l'endroit le plus proche du tombeau, dont aucune barque ne s'offre pour nous faciliter l'abord.
De maigres arbres remplacent les hauts peupliers
d'autrefois et ombragent à peine le cénotaphe où Ton aperçoit vaguement les sculptures de Lesueur. Mais sur le monument brille au soleil la couronne d'immortelles qu'un étudiant, aussi empêché, mais plus habile que nous, traversant à la nage, est allé y suspendre, une des nuits précédentes. Une blanche flottille de cygnes, comme f>our fêter à sa manière le mort illustre, évolue, se masse, s'éparpille devant nous, entre les deux rives. L'étang miroite. Les arbres se courbent avec dessaluts. Les pinsons, les fauvettes, les mésanges chantent à cœur joie. A nos pieds, des campanules fleurissent: — les pervenches sont passées depuis longtemps! Nous cueillons une tige chargée de ces fleurettes bleues. Nous nous exaltons mutuellement, et, prenant en main le texte d'un court poème : La Nuit d'Ermenonville y composé par mon compagnon, Jules Christophe, à tour de rôle, ayant de l'émotion à défaut de talent dramatique, nous en lisons tout haut, tournés vers l'île inaccessible, les strophes alternées, écrites sur le mode lyrique. Des promeneurs, hommes et femmes, attirés par cette partie de la fête non inscrite au programme, et obligés de rester sur le chemin que nous avons quitté, nous applaudissent.
Nous revenons sur nos pas. Nous nous rendons, à travers des taillis éclaircis récemment, vers le petit Temple de la Philosophie. Un énorme pied de lierre, tordu, noueux, ébourifle ses feuilles sur le mur de la rotonde oii poussent l'ortie et la pariétaire. De hauts sapins, qui font songer à des mâts de navire, assora-
brissent un peu le fond du décor.Âssis sur les marches, nous admirons le merveilleux paysage : le château , là-bas ; le lac encore ; les chaudes frondaisons messidoriennes, s*étalant, variées imperceptiblement, sous le bleu de l'atmosphère pure. Un enchevêtrement de ronces bronzées, de viornes grimpantes, de légers houblons, de végétations touffues, met un premier plan intéressant au grand tableau.
Et nous nous disons que Tâme du < contemplatif > dut être réjouie, quand, il y a cent ans, par un beau clair du lune, une barque chargée d'un cerceuil passa, escortée des sarcelles réveillées, égratignant Teau lumineuse, et se dirigea vers le rideau des peupliers...
Le souvenir de Tile de Saint-Pierre, où il semblait à Rousseau qu'il prenait congé de son siècle, nous revint à l'esprit. Nous le voyions c errer dans la campagne, prendre machinalement, çà et là, tantôt une fleur, tantôt un rameau », s'asseoir sur une pierre et longuement rêver à ses malheurs imaginaires, — causes de souffrances réelles, — bercé par le floflotement des vagues du lac de Sienne.
Et Gérard de Nerval, aussi, surgit, évoqué d'un mot dans ce milieu qu'il aimait tant, amenant à notre mémoire les noms des pays voisins, où de si bonnes impressions souriaient à son enfance de Parisien en congé, où de si naïves chansons sortaient de la bouche des filles : les mêmes que le philosophe, sans doute, entendit des grand'mères, pendant ces trois
mois passés à travers les sentes zigzaguant des hauteurs boisées à la route de Ghaalis.
Le temps s'écoulait rapidement, à étudier ainsi, familièrement, Tbomme et l'œuve, à examiner par quelle magie de style neuf et émule solitaire ouvrit les voies de tous les désasservissements... Au loin, du c5ié du village, des fanfares exécutant des airs patriotiques nous firent regarder vers les endroits où nous espérions trouver à souper.
Près des bois, un restaurant rustique, au jardin converti en salle de bal, nous offrit un asile. Il y avait là une véritable kermesse à la Téniers, — ou mieux, une de ces fêtes champêtres à la Jean-Jacques, avec un peu de réalisme en plus : la jeunesse des environs buvait, mangeait, bacchanalisait. C'était plein d'une gaieté folle. Involontairement, nous pensions encore à l'amoureux de Sylvie, à Gérard, amenant par la main sa douce belle, simplement parée, et fredonnant « Au jardin de mon père... » Il manquait cependant la musique du Devin, jouée par un ménétrier, sur l'estrade ornée de fleurs, et les ensemble des villageoises endimanchées :
Allons danser sous les ormeaux, Animez-vous, jeunes fillettes :
Allons danser sous les ormeaux, Galans, prenez vos chalumeaux...
Répétons mille chansonnettes, Et pour avoir le cœur joyeux, Dansons avec nos amoureux, Mais n'y restons jamais seulettes...
Oh ! combien oubliés, maintenant, les chalumeaux et les ormeaux, et les tendres vers aux faibles prosodies, mais à la poésie enveloppante, enlaçante, ainsi que des bras de jeune forestière ne connaissant ni la nouvelle^ ni Tautre Héloïse/.,.
Les deux amis, les coudes appuyés sur les madriers servant de table, furent bientôt gagnés par l'allégresse générale, et, le clairet aidant, la Chanson de Musette vint < mouiller son aile » dans leurs verres, en s'envolant de leurs lèvres.