‹ Le livre d'un forestierChapitre 24 sur 42 · FUSAINS · texte numérisé non relu

FUSAINS

Il n'est pas tous les jours divertissant d'écrire. La pensée et la main se lassent à la fois, Quand l'oiseau de l'espoir a fait taire sa voix Et que Tobscur travail a fait fuir le sourire.

Le milieu naturel vous séduit, vous attire :

Il faut un rude effort sur la bête aux abois Pour résister aux frais chuchotements des bois Et ne pas envier le faune et le satyre.

Mes yeux voulant du vert, ayant trop vu de noir, La forêt m'entr'ouvrit son vaste promenoir Près du village où, pour Tété, j'ai jeté Tancre.

Et j'ai fait ces croquis moins doux que des pastels.. Hélas ! ils sont encor de la couleur de l'encre. Le poète se voue à des deuils éternels !

LE DESIGNEUX

Ut pictura poesis.,. et réciproquement.

poète, mon frère, s'il te prend jamais fantaisie d'aller, toi, chétif et seul, t'installer, pour paysager, dans quelque village, qu'il soit caché sous les rameaux des chênes ou au bord de l'Océan, à vingt Jieues de Montmartre ou à deux cents du boulevard Sainl-Michel, — si le hasard permet que tu réalises ce rêve, peu ambitieux, du reste, — munis-toi de tout ce qu'il faut pour peindre... ou, du moins, pour avoir l'air de peindre. Ce qu'il y a de matériel dans l'occupation de nos amis et connaissances, les porteurs de palette, frappe l'habitant des campagnes. Il commence à comprendre, cet homme, que des individus à face à peu près semblable à la sienne, — mais qu'il considère comme lui étant fort inférieurs, car ils ne possèdent pas de biens au soleil, — deman-

dent à la nature, quand viennent les beaux jours, les sujets nécessaires à couvrir de couleurs fines une toile sur châssis à clés ou un panneau du format du fond de la boîte. Cette toile, pense le rustique, ces messieurs Téchangeront plus tard contre de bons écus sonnants... à moins, — c'est là le mauvais côté de la médaille, môme de première classe, et que ne soupçonne pas quiconque n'est pas de la partie, — qu'ils ne la gardent, des jours et des jours, invendue, à Tatelier.

Oui, le paysan endure le peintre, le < désigneux > ; en temps de paix, surtout ; en temps de guerre, cest différent; il lui garde toutes ses méfiances, ses terreurs irraisonnées. Un mien ami, aux portes de Paris, vers la fin d'août 1870, fut bel et bien arrêté pour avoir voulu reproduire certains motifs qui l'avaient séduit dans les parages de Villejuif. La vieille expression campagnarde : tirer des plans, trouvait là, pour ces gens, sa justification. Bien des citadins, on s'en souvient, agirent un peu de la même façon à la même époque. Un autre artiste qui s'est essayé dans tous les genres, François Gais, mort il y a quelques années, en des jours moins troublés, cependant, se promenait une fois autour d'une ferme des environs du village de Gilocourt, regardant de tous côtés, s'approchant, s'éloignant, cherchant le coin à croquer, le point de vue à fixer, de ses deux mains levées traçant dans l'air les limites du cadre. Des villageois observaient ce manège. Ils finirent par

lui courir sus et Tempoigner au collet. On alla quérir le garde champêtre. On conduisit chez le maire r^ffrayant personnage, lequel n'eut pas grand'peine à se disculper de l'accusation de c bouteu d'feu » que ses allures incompréhensibles lui avaient value, car ce maire, le comte Doria, était justement son hôte, un véritable amateur d'art.

Toi donc, digne amant des c neuf sœurs », revêts sans crainte le bon pantalon de velours rayé et le paletot idem. Chausse tes pieds de lourdes bottines lacées, pareilles à celles d'un charretier. Emprisonne tes jambes dans Tétau des houseaux de cuir, protecteurs contre la boue des chemins creux, l'eau des ruisseaux, les lises de sable, lés ronces des buissons. Il n'est pas nécessaire, ainsi que Font fait Bouvart et Pécuchet, de consulter le Guide du Voyageur géologue^ par Boue, où Ton voit qu'il faut avoir, « premièrement, un bon havre-sac de soldat, puis une chaîne d'arpenteur^ une lime, des pinces et trois marteaux passés dans une ceinture qui se dissimule sous la redingote et vous préserve ainsi de cette apparence originale, que l'on doit éviter en voyage ». Non, ne retiens de ce fourniment que le sac à bretelles. Si tu m'en crois, tu feras tout d'abord l-acquisition, en quelque bazar de voyage, de cet utile as de carreau du troupier et du rapin. Puis, dusses-tu ne jamais Torner du plus léger croquis jeté à la hâte, prends dans ta vaste poche qu'il dépasse encore un album à dessins. Seuls, des vers sans rimes.

des mots piqués au hasard, * — papillons, fleurs d'herbier, — des notes dans lesquelles personne autre que leur auteur ne verrait goutte, pourront en occuper les feuillets. Si tu veux, même, pour compléter rillusion, munis-toi de la légère boîte à aquarelle, pleine de couleurs moites, aussi peu embarrassante qu'un étui à cigares. Paye-toi une vieille pipe de racine. Ënfîn, couronne l'édifice en auréolant ta chevelure léonine d*un béret d'atelier ou d'un feutre mou, ad libitum. Ainsi armé, vas-y de ton voyage, mon garçon !

Ce travestissement, en somme, vaut bien celui de ces soi-disant chasseurs qui s'improvisent Nemrods de la plaine Saint-Denis à raison d'une soixantaine de francs et vont poursuivre un lièvre n'existant que dans la légende ou aux étalages des marchands de comestibles.

Grois-tu qu'il y ait là un renoncement de ta dignité, un oubli de ton sacerdoce, dont tu aies à rougir en ton for intérieur ? Non, non, en vérité, ami très cher, La robe ecclésiastique, le prêtre se hâte de la laisser de côté, l^quand il va courir la ville, le soir ; l'uniforme, TofRcier le remplace, en maintes circonstances, par l'habit du péktn ? La lyre et la couronne de laurier, accessoires indispensables des plus inconnus de nos devanciers, dans les frontispices gravés en taille-douce du xvu® siècle, seraient gênantes pour ton dos et ton front dans les halliers épais et sur le tapis blond des grèves.

La poésie et la peinture sont sœurs, bien que Tune soit la Benjamine, la préférée, Tautre, la Gendrillon, le souffre-douleurs de la Destinée, leur mère. Rien d'étonnant, n'est-ce pas ? si elles s entendent, qu'elles se prêtent, à Toccasion, quelques-uns de leurs ornements, de leurs attributs. Confondues dans un même embrassement, — tableau 1 — n'offrent-elles pas le comble de Tart? Quoi de meilleur pour le peintre quand il peut se vanter d'avoir mis de la poésie dans son œuvre? Quoi de mieux pour nous, quand nous donnons à nos vers et à notre prose la couleur de la vie et le mouvement ?

Voilà pour toi, camarade, tous scrupules levés : tu peux, sans déroger, avoir Tair d'un peintre; tu peux affirmer que tu Tes aux bonnes femmes que tu rencontreras et qui, toujours les lèvres et les yeux pleins d'interrogations matoises, jetteraient les hauts cris si tu prononçais ce vocable étrange : poète, — ou si tu l'inscrivais sur le registre de l'auberge.

En effet, généralement, pas de noms de littérateurs sur ces pages graisseuses, feuilletées réglementairement par le doigt des gendarmes, couvertes de signatures illisibles ; mais, à côté de celles de colporteurs, d'ouvriers charpentiers, de maçons, de marins, de marchands de bois, par-ci, par-là, j'ai vu la griffe de peintres, connus ou non, ayant passé jadis sur la même route forestière, s'étant arrêtés dans le même petit port de pécheurs de sardines.

Ah! si la vie n'était si dure aux gens de lettres,

aux débutants, à tous ceux qui n'ont souci que de leur art et Taîment jusqu'à en mourir, nul doute que quelques-uns s'en iraient ainsi s'isoler pour écrire un livre ou pour se reposer de la publication d'un ouvrage ayant coûté beaucoup de peine, ne rapportant, pour le présent, que peu de gloire et pas d'argent. Le bureau, Tenciploi dans une administration, le journal politique, retiennent emprisonné le misérable à qui échut le don fatal de l'invention littéraire. Le peintre-paysagiste, humant l'air sain des champs, loin, bien loin de l'empestement des pièces closes, passe à un travail agréable les heures que l'écrivain doit dérober à ses plus chers désirs. Le premier voit naître, sans effort, rapidement, une œuvre qui fera, suivant l'expression vulgaire, venir de l'eau au moulin, bouillir la marmite; le second, péniblement courbé sur des papiers dépourvus d'intérêt, quand arrive la fin de la journée, à grand mal reprend une autre plume, — une plume d'aile, celle-là, — pour formuler quelques pensées € dans le silence du cabinet », sur ses feuilles volantes. Encore, si d'assez longues vacances lui permettaient, à ce forçat, à cet éternel traceur de lignes noires, de fréquentes échappées dans le clair!... Mais certaines directions industrielles en sont avares, de ces jours bénis de congé, et l'instant arrive de reprendre le collier de misère tout juste alors qu'on se sent suffisamment entraîné, tout prêt à abattre de la besogne.

La considération du peuple pour chacun paraît en raison inverse de Teffort que le métier demande. Nous qui connaissons les dessous, qui savons la vie, nous apprécions, nous jugeons, en tenant compte de la masse de difficultés soulevées, du coup d'épaule donné dans Tes barrières franchies, de l'océan de mauvais vouloirs traversé malgré vents et marées. Mais le bonhomme mal dégrossi, Tinéduqué ?... D'ailleurs, tout se passe en plein jour, aux yeux de tous, chez le peintre : assis au milieu d'un cercle de badauds grands ou petits, toujours gênants, mais qui finissisnt par s'éloigner, et qu'enfin il s'apprend à supporter, il ébauche, il frotte, sans souci des commentaires, s'ils sont grotesques, en faisant son profit, s'ils sont sensés. Ce public-là, c'est parfois pour lui la servante de Molière. Au contraire, il y a quelque chose de mystérieux dans l'action de couvrir de pattes de mouches un carré de papier blanc : occupation de greffier,., ou d'amoureux. Pour plus d'un de nous, la présence de quelqu'un est nn empêchement de penser. Et glisser des notes dans sa poche ressemble au mouvement louche d'un espion ou d'un policier.

Toi, je le sais bien, de tout cela tu n'as cure, mon bel ami. Tu laisseras les étrangers s'inquiéter, autour de toi. Que t'importent les regards inquisiteurs des sots de table d'hôte, le mépris hautain des touristes se faisant voiturer du matin au soir dans les landaus des louagers, n'admirant que d'après le livre cartonné à l'anglaise ?

Parbleu ! tu en prends ton parti ; les tiens mêmes riront de toi, t'accuseront de fainéantise : ton modeste logis n'est guère encombré des preuves de ton travail; ton manuscrit se cache dans le tiroir aux billets doux. Tu ne saurais suspendre au mur tes études, pour les leur montrer. Trop heureux seras-tu si ton cœur ne te dit pas qu'ils souffrent de te voir mal tourner, alors que les plus belles espérances t'attendaient dans le ministère paternel ou la recette avunculotire.

La Bruyère écrit : « Il faut, en France, beaucoup de fermeté et une grande étendue d'esprit pour se passer des charges et des emplois, et consentir ainsi à demeurer chez soi à ne rien faire. Personne, presque, n'a assez de mérite pour jouer ce rôle avec dignité, ni assez de fonds » (l'auteur des Caractères entendait

ce dernier mot dans une acception autre que celle employée par les financiers)... c ni assez de fonds pour remplir le rôle du temps, sans ce que le vulgaire appelle les affaires.

€ Il ne manque pourtant à Toisiveté du sage qu'un meilleur nom, et que méditer, parler, lire et être tranquille, s'appelât travailler. >

Eh bien ! tu Tas, cette fermeté, cette sagesse. Ton indépendance, tu as raison de la qualifier de chère : tu l'acquiers au prix des tourments qu'ils ne soupçonnent pas, eux autres ! Oui, tu préfères ton originalité improductive aux appointements d'un chef de bureau ! De bonne heure, je le parie, suivant le mot d'un écrivain qui, vieuî; déjà, modeste et honnête érudit, ne verra jamais, malgré son labeur, luire le soleil d'or d'une large aisance, tu as fait un pacte avec la pauvreté, — avec la médiocrité, tout au moins. Les joies intellectuelles, — jouisseur égoïste ! — te consolent de tout, te tiennent lieu de ce qui te manque. L'étude des choses et des hommes, éternel écolier, voilà ton but et ton moyen.

Ainsi, tu t'en iras par les chemins, à l'instar de Glatigny, avide de fouler sans cesse un nouveau territoire, d'augmenter ton acquis de notions diverses, — moisson que tu moudras plus tard, quand la saison sera venue de rester au coin du feu, — avançant toujours plus loin, poussé par cet ardeur qu'avait bien sentie notre La Fontaine : < le désir de voir et l'humeur inquiète ».

Tantôt, te transportant d'un endroit à l'autre dans un wagon de la dernière classe, celle des bohèmes de ton espèce ; tantôt, grimpant sur Tétagère de la diligence, ou t'asseyant à côté du courrier, dans le vieux cabriolet à banquette éventrée, tu traverseras plaines et vallées, rivières et bois. Bien plus souvent, ta bourse et tes goûts vagabonds t'y contraignant impérieusement, n'ayant pas l'âge où l'on voyage sybaritement, tu choisiras le mode de transport le plus économique : il a le mérite d'être le plus antique de tous : la marche, un bâton à la main, avec la chance rare d'une < occasion », de la charrette qui vous épargne une lieue de peine, dans les pays dont les indigènes sont aimables.

Les ouvriers, jadis, faisaient leur tour de France ; fais le tien, apprenti poète. Traverse les longues rues des villages : les habitants viennent sur leurs portes regarder cette bête curieuse, se demandant entre eux si tu n'es pas un conducteur de travaux du chemin de fer en construction. Dans une ferme hospitalière du Ponthieu ou du Valois, sous les ruines de quelque ferté démantelée par Henri IV ou Richelieu, entre boire du bon lait et manger du pain bis ; évoque, pendant ton goûter, la figure de l'ancien seigneur du lieu, que remplace aujourd'hui ton hôte d'une heure. Repose-toi au poste de garde perdu dans les futaies ; sèche au grand feu prodigue de fin d'automne tes habits mouillés par l'ondée. Va coucher dans les auberges bretonnes, au fond d'une baie

paisible, dans les hôtelleries des bourgs normands que n'a pas envahis le flot toujours montant des baigneurs mondains. Dans un hameau de Bourgogne, sur le chemin de halage, devant les péniches amarrées en attendant leur tour à l'écluse, fais une halte au cabaret marinier adorablement ombragé de trembles et adossé aux coteaux couverts de vignes. Séjourne dans ces demeures tant que le sourire des belles filles servantes t'y retiendra; tant que ton gousset, du moins, ne sera pas trop allégé et qu'il te restera de quoi regagner le logis parisien.

C'est d^ ces longues excursions qu'on garde peutêtre les meilleurs souvenirs : l'amour de la campagne calme et fortifie le cœur qu'a troublé la passion de la femme.

N'emportant dans le mince bagage qui pèse à peine sur tes épaules, ni encyclopédie, ni manuels Roret,ni dictionnaire de Larousse, où l'on trouve tout et même davantage, tu t'enrichiras de connaissances facilement emmagasinables en ton cerveau :.tu sauras comment pousse le grain; tu apprendras en quoi consiste l'opération du hersage des champs prêts à être emblavés de nouveau par le semeur : science que ne t'a donnée ni Virgile, ni Saint-Lambert; tu deviendras habile à distinguer le trèfle de la luzerne, le hêtre du bouleau, le daim du chevreuil, le cotre du chassemarée; tu comprendras ce que les matelots entendent par prendre un ris, ou larguer les amarres ; plus fort

que le fabuliste qui fut maître des eaux et des forêts, tu t'expliqueras ce qu'est le bois en grume et le bois marmenteau ; et, pareil au malade Jean-Jacques, tu posséderas sur le bout du doigt les propriétés des mauves et des jusquiames, des baumes et des mélisses, des valérianes et des pervenches, des oignons de colchiques et des graines de bardanes qu*aiment, en hiver, les chardonnerets. Le chant des oiseaux te sera familier : tu le parleras comme ta propre langue. Les termes de métiers, les patois locaux t'intéresseront : tu y suivras, en remontant, les traces du parler des aïeux. En Touraine, tu retrouveras les phrases de Rabelais; en Ardenne, dans le pays wallon, c'est aux vieux chroniqueurs, aUx ménestrels, que tu songeras. Tu salueras au passage, sortant d'une bouche illettrée, des archaïsmes bizarres, des vocables datant des Celtes et des Kimris : ces mots respectables qui n'empruntent rien au glossaire dès envahisseurs, qui sont les fleurs du sol même et qui demandent tout un travail pour être découverts sous l'étouffement des parasites. Les noms de lieux, aussi, te feront saisir des rapports, t'indiqueront des pistes de souvenirs historiques...

Toutes choses exerçant ton jugement, ouvrant ton esprit à l'inconnu plein de fraîcheur, épanouissant tes facultés..., mais qui, du reste, ne te seront de nulle ressource pour plaire aux belles dames se piquant, — pas comme toi, jusqu'à faire jaillir le sang! — de littérature, et aux jeunes demoiselles à marier, quand,

en janvier, appuyé au chambranle de la cheminée du salon, tu feras ronfler les r et prendras des attitudes, à la façon d'un élève du Conservatoire, pour dire des strophes baudelairesques»

Oui, certes, tu t'intéresseras à tout: < Heureux qui peut savoir la cause de toutes choses » ; tu t'empreindras de couleur locale ; tu te mettras dans la peau du bonhomme de la contrée, flamand ou jurassien, alsacien oubasque; et si tu retournes par là, Tan prochain, tu ne passeras plus pour un étranger, ô faux désigneux ! aux yeux de ces gens dans les mœurs de qui tu pénètres.

Marche, marche, rêveur errant! La route est longue. Ne compte pas trop les bornes que l'administration des Ponts et Chaussées semble multiplier pour te narguer ; ne te tâte pas trop le pouls, non plus, pour constater que tuas la fièvre 1 Ne lis pas... pas même le journal... si ce n'est une feuille politico-agricole de l'endroit, où tu apprendras peutêtre des expressions nouvelles. — Tu as assez à voir autour de toi. — Fais des articles et des sonnets tout en allant. Traduis tes impressions d'une façon littéraire, aussi définitive que possible^ en présence des

objets qui les font naître, certain, ainsi, d'attraper le mot exact. Gela vous reste dans la mémoire par sa précision même et son cachet spécial ; ou bien on le marque de temps en temps sur \,*album aux croquis, assis le long des dizeaux, les pieds dans les éteules dures, couché à demi au revers d'un fossé.

Quand même tu ne ferais rien, crois-tu que ta journée serait perdue? Oh ! que non dà!... Ta vue, lassée de la nourriture des livres aurait mangé du vert; tu aurais approvisionné dans la besace de tes poumons Toxygène vivifiant ; ton corps, courbé vers la table des bibliothèques publiques, à en garder un pli, se serait redressé, ton front aurait pris un bain d'azur. . . Quand tu te serais contenté de penser. . . un tout petit peu?... Eh bien! mais c'est bon, c'est profitable, de faire de loin en loin l'examen sincère de son moi, de se rendre compte des fautes commises en art et en amour, de se rappeler, pour ne plus retomber dans les mêmes vices, les mauvaises rimes employées, les chevilles et les lieux communs dont on s'est chargé la conscience par paresse, — les rendezvous dédaignés !

Marche encore, avance toujours! Parbleu, oui, c'est interminable. Quoi donc 1 tu as un bien autre chemin à avaler avant d'arriver à la gloire rêvée, — ou, plus modeste, à un peu de renommée ; — non le repos dans une cité splendide, seulement dans une simple bourgade.

Ah ! cet endroit idéal où niche le succès, qu'il est

malaisé deTalteindre î... Ah ! ces petites villes cachées, enfouies, enterrées dans leurs vallées, près de leurs rivières minuscules ; ces agglomérations de maisons à peine indiquées par un tuyau d'usine qui dépasse rhorizon uni comme ceux de la' Beauce, ou le coq d*un clocher qui perce le ciel, qu'elles sont longues à gagner ! Combien leur présence devant nous, tout là-bas, tout là-bas, seulement devinée en consultant une carte, impatiente la vue chercheuse ! Lentement se fait ainsi la course de la vie dans le sentier que nous nous sommes choisi. Un but, quelque distant qu'il puisse être, si, du moins, on Taperçoit, tout petit, puis plus grand, puis augmentant encore quand on en approche d'un pas ou deux, encourage, donne des forces : cette cheminée, c'est un gigantesque jalon ; ce clocher, il vous fait signe ; ces ruines haut perchées, elles vous guident. Mais rien que la falaise, ou la forêt, ou la plaine, devant soi, rien qu'une ligne sèche terminant le ruban clair de la route départementale !...

La fatigue est venue. Vite, une chanson ! Tout un répertoire spécial s'offre à toi. Une de ces complaintes sans queue ni tète, qu'on sifflote sans trop savoir ce qu'on dit :

Je me suis-t-engagé

Pour l'amour d'une blonde.

les belles filles de Gennevtlliers, la Fille à Pierrot y bon drille, ou bien encore cette rengaine qu'entonnent

les fantassins et dont ils n'ont à modifier qu'un mot de chaque couplet :

Maréchal, bon maréchal, A la Jleur de ton âge, Forgerais-tu bien un fer Sur le nez de ma femme ?...

C'est de la folie pure, le plus souvent ; c'est d'une littérature blâmable à tous égards... Eh bien, c'est souverain, ces airs-là, pour faire activer le pas, je t'en réponds, et ça te rendra plus de services, en cette circonstance, que le Zac, YAndalouse et Gastibalza réunis. Demande plutôt à ces gens rencontrés, qui s'en retournent vers le Nord ou le Pas-de-Calais, par bandes, la moisson faite, les betteraves arrachées, souliers en main, crochet et sape à l'épaule, et qui chantent à tue-tête des complaintes de leur pays...

Ah ! comme tu dormiras bien par là-dessus, tout à l'heure, après le souper, à Saint-Hubert ou à la Pèche miraculeuse^ au Sauvageon au Grand Monarque !

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