‹ Le livre d'un forestierChapitre 28 sur 42 · LA RETRAITE MANQUÉE · texte numérisé non relu

LA RETRAITE MANQUÉE

A Ernest LeménoreL

Nlchol, le brigadier, — un grand vieux soldat bon vivant, robuste, doué d'un accent alsacien assez prononcé, souvenir jamais effacé du pays natal, accommodé au dialecte picard, possédant une belle barbe blanche et une jolie fille, — m'avait dit, pendant la dernière destruction de sangliers où nous nous étions rencontrés :

— Venez donc après-demain déjeuner à la maison. C'est le premier laisser-courre. Si l'attaque a lieu vers les Grueries, où je sais toute une barde : quatre biches et trois dix cors, dont un jeûnement, pour certain, le cerf viendra mourir dans Tétang, devant l'abbaye. C'est presque immanquable.

— A moins, avais-je objecté, qu'il ne se lance au diable au vert, jusqu'à la rivière d'Aisne, ou sous Saint-Pierre...

— Enfin, on verra. Venez tout de même. J'irai au petit jour visiter mes assommoirs. Ces braconniers me laisseront peut-être bien quelques lapereaux...

yâo LE LIVRE D'UN FORESTIER

^^ Sinon, une ou deux couples d'écureuils que ma petite

Mathilde nous fricassera... Et une salade arrosée d'huile de faîne... Hein? un régal d'hommes des bois!

Le rendez-vous était indiqué pour midi, à un poste dépendant de la brigade de Nichol, à quelques minutes de son chez lui, tout près de deux chênes de cinq ou six cents ans qui semblent, de leurs bras décharnés, protéger, bénir le hameau.

A une heure, les invités, hommes et femmes, militaires et amazones, en voitures, à cheval, étaient au complet. Les piqueux montés, les valets de chiens à pied, tenant les uns et les autres leurs six bêtes poitevines accouplées, marquées au chiffre du propriétaire, et les chasseurs gratifiés du bouton, portaient aux couleurs de l'équipage : habits blancs à revers roses, bombes à rubans indiquant les grades, bottes vernies dans lesquelles quelques-uns plaçaient leur fouet ou leur cravache.

Les paysans de forêt sont habitués à ce spectacle; mais une première chasse est toujours attrayante : c'est la saison d'hiver qui s'inaugure; la vie, les occupations vont changer. Mathilde était venue voir : — vingt ans, blonde, svelte, regards bleus; une fraîche plante des plaines transportée un jour ici; une douce fleur de lin épanouie dans l'enclave d'une clairière où le vent du hasard a semé la graine ; une chevrette légère et gracieuse.

Je l'aperçus. Je la rejoignis au milieu du remue-mé-

nage des curieux, des allées et venues des gens, du fourmillement bruyant de la meute. Tousdeux, nous admirions ce tableau, et, par là-dessuR, les superbes, les quasi éternels chênes, dans l'intervalle qui les sépare laissant se grouper ce monde grouillant; puis la maisonnette basse, blanche du poste, formant repoussoir, au fond.

Dans la salle de cette modeste habitation, pendant ce temps, le premier piqueux faisait son rapport à son maître, afin que celui-ci ordonnât à quelles brisées on irait frapper, en d'autres termes, choisît le cerf de chasse. Dès Taube, avec un limier muet, de bonne créance, après que l'aiguail eut été un peu pompé sur les feuilles et les herbes par le soleil, il avnit fait le bois, battu deux ou* trois enceintes, posé ses branchettes indicatrices, détourné les bêtes. Et en ce stylo spécial, si bien français qu'un veneur du temps du sieur Du Fouilloux, un contemporain de Charles IX, le comprendrait, il annonçait dans le Trou Jacquot une quatrième tête, bas-jointée et forte de corset. Le beau-revoir du matin clair et humide d'octobre ne laissait pas de doute à ses yeux experts à étudier les pieds et les fumées. Un autre cerf avec deux biches avait son fort dans un hallier d'églantiers, non loin de là. On décida de forcer le premier. Et le chef d'équipage donna le signal.

La trompe sonne. Les chiens deviennent de plus en plus turbulents. Ilstirentsur les laisses, — les bottes, — ■ à les rompre. Les petits domestiques éprouvent un

mal infini pour les retenir. Ils les cinglent en les interpellant vertement, chacun par leur nom : t Marcheà-mort, Néro, César, ici! ici! tas de canaillesl » C'est un entortillement de queues pareil à celui d'un nœud de couleuvres. On désigne les deux relais de la vieille meule et des six chiens. Et l'on part au galop.

Et tout disparaît sous les grands hêtres des roules, tandis que j'offre le bras à Mathilde.

— Et votre père?

— Papa? Il est resté : lui et maman ont fort affaire avec les voitures des invités. Il a laissé remiser les calèches, attacher les chevaux; quant aux domestiques, il les a congédiés impitoyablement. C'est vrai, ils mettent tout en l'air, se grisent et tournent toujours autour de moi, que c'en est agaçant.

— Les monstres 1... Il a bien fait de mettre en fuite toute cette valetaille. J'aurais été jaloux.

— Oh ! vous, vous êtes raisonnable, vous êtes sage 1

— Hum! c'est selon... Après boire... La liqueur de prunelles, ça peut troubler l'esprit. M"°^ Nichol excelle à la préparer.

Je regardai la jeune fille bien en face; je lui pressai le bras un peu plus; elle se prit à rire à belles dents, à bon cœur.

Nous arrivions.

Pas d'écureuils sur le menu, mais seulement un certain filet de sanglier... Et des poires du grand verger du couvent. C'était jour de cuitée pour la femme du

brigadier et avec son bon pain bis elle avait mis au four une petite galette, à Tinstar d'une flamiche picarde, composée di^ restant de pâte.

Tout, dans ce repas, m'était poésie : les récits de Nichol; le beau temps bleuissant le ciel par les portesfenêtres du grand logis; le vent secouant les buses et les tiercelets d'autour, suspendus, ailes ouvertes, aux solives du plafond et leur donnant une apparence de résurrection momentanée... et surtout les yeux de Mathilde, myosotis tombés sur des roses.

Envahi, à la longue, par la mélancolie de Tarrièresaison, je me mis à regretter les oiseaux qui ne chantent plus^ les fleurs qui disparaissent.

— Dame I fit la belle forestière, nous n'avons à vous ofîrir, pour faire un bouquet à remporter, que des fleurs de tue-chien : il y en a plein l'herbe du petit îlot, à la queue de l'étang.

Ils rirent tous, croyant à une bonne farce.

— Ah I des colchiques... Je veux bien. C'est d'un rose pâle et maladif, d'une douceur de crépuscule d'automne. On appelle aussi ces fleurs des veilleuses : car ça éclate au temps où vont commencer les longues soirées.

— Eh bien! fît l'Alsacien, allez prendre les avirons du canot qui sont rangés là, dans le bûcher. Mathilde vous guidera.

Nous entrions dans la lourde barque, un moment après.

Quelle gentille idée elle avait eue là, la jolie fîUe!

A son père qui, de la berge, nous regardait, je criai :

— Vous savez, je l'enlève.... Nous partons pour Gyihère.

L*air gaiement indifférent, haussant les épaules, ne connaissant pas cette localité-là, il bourra une pipe de son tabac régimentaire gros comme de la fougère et rentra en plaisantant, assuré que je n'abuserais pas de son hospitalité.

Quelques coups de rames nous mettaient au beau mitan de la grande pièce d'eau couverte en maints endroits de roseaux fanés où, maintenant, se taisaient les grenouilles, si insupportables au printemps. Dans l'espace resté libre, non envahi des mâcres et des tiges flottantes des nymphéas, la maison forestière, aux feux calmés du soleil déclinant, se reflétait d'une façon superbe, avec ses murs, sa chapelle , ses toits de tuile rousse , ses hauts arbres d'ornement. Tout cela formait un ensemble tranquille, bien en rapport avec les adieux des clartés fu3^antes du ciel. Un peu de brouillard montait, me rappelant ce tableau du peintre anglais Millais : Cold ociober>

Nous étions restés longtemps à table. Le café s'était prolongé d'une série de pousse-café. La chasse, qui avait dû se porter très loin, vers Torée- de la forêt, devait, selon mes prévisions, s'avancer. Le cerf de meute serait bientôt sur ses fins. Mathilde mo fit écouter attentivement : elle entendait une sonnerie.

Je lâchai les avirons ; le courant était si faible que la barque s'immobilisa.

Slle avait dit juste. Le corrésonnait, bien indistinctement parfois ; mais d'autres fois il se rapprochait. Puis les abois des chiens bien gorgés, collés aux voies, reprenaient. Nous suivions ainsi tous les épisodes de la poursuite ; le vent nous les apportait en bruits divers.

On soupçonnait une randonnée de la bête, quand les chiens, revenus au même point, donnaient de la voix comme un instant auparavant. C'était parfois un valsivari ou un voUce-Fest qui semblait nous les rapprocher, les éloigner, les rapprocher encore. Des cris d'hommes se faisaient ouïr en même temps, et Ton devinait des « Tayau ! tayau t — Tiens la voie ! tiens la yole I » poussés par le Bégueux, un individu prenant part à toutes les chasses et que nous connaissions bien.

— Tenez 1 tenez! s'écriait Mathilde, très au courant des expressions techniques, c'est le bien-aller. Les chiens sont dessus... Âh I la trompe du marquis, de l'autre côté, dans la direction du Pont-de-l'Auge... Ils sont séparés... Les chiens auront fait bondir du change... Ah! tout s'éloigne... Bon! voilà qu'on envoie un relai, là-bas, à notre porte. Ils espèrent encore amener l'animal ici.

En effet, un valet, avec ses chiens sous le fouet, s'était posté près d'un gros hêtre, devant l'entrée de la maison du garde.

Mais au loin, plus rien.

La forêt reprenait son silence solennel, imposant, qu'à peine troublait près de nous un saut de carpe brisant la surface de l'eau, un frou-frou d'ailes d'échassier.

Je fis des difficultés pour reprendre les rames, tant je goûtais délicieusement cette joie de rester là, avec cette jeune fille, comme isolés du monde. Il fallut qu'elle me menaçât de ramer elle-même, si je ne bougeais, trouvant peut-être embarrassante mon admiration pour sa personne si bien encadrée dans le paysage feuille-morte.

Alors la terre promise à nos efforts, Tîle, objet de notre voyage, fut abordée. Ombragée d'un grand platane jauni, elle se continuait vers la rive en une sorte de chaussée, en prairie s'affermissant chaque année par le peu d'entretien qu'on accorde à l'étang. Les calices au ton de safran des colchiques s'y enlr'ouvraient par milliers, au bout de leurs minces gaines molles et vertes. Au fur et à mesure que nous les cueillions, nous les jetions en fouillis au fond de la barque, à l'emplir, à en couvrir les bancs.

Quand nous revînmes, ma joyeuse compagne, placée en face de moi, voulut tout de suite me faire un bouquet. Les fleurs formèrent bientôt, dans l'écartementde l'index et du pouce de sa main gauche, une jolie gerbe qu'elle attacha, n'ayant pas d'autre lien à sa disposition, de quelques-uns de ses cheveux blonds. Elle me tendit, tout heureuse, son chef-d'œuvre.

Pour le coup, ma foi, je n'y tins plus ! Tant pis ! Je laissai brusquement les rames, dont Tune, quittant le système, s'en alla à vau-l'eau. Je me levai et j'embrassai la bouquetière.

Vrai, j'aurais voulu lui compter sur les joues le nombre des fleurs éparpillées. Dans l'impossibilité où j'étais d'en agir ainsi, je tâchai de mettre dans cette unique caresse toute la force d'affection qui eût été éparse dans tant d'autres.

Oh! non, ce ne fut pas un baiser du bout des lèvres, posé au bout des doigts effleurés ou sur le duvet du visage; pas un baiser cérémonieux ; mais un bon gros baiser sonore, — un baiser paysan. Toute la forêl dut l'entendre et en frissonner.

La ravissante figure de la blondine devint subitement de la couleur des fleurs que tous les deux nous tenions encore.

Je n'eus pas le temps d'implorer son pardon ; elle n'eut pas le loisir de se remettre de son trouble charmant :

— Le cerf I le cerf I cria-t-elle.

Je m'attendais à une gronderie aimable. Cette folle exclamation me parut étrange. Je tournai les yeux dans la direction de son regard.

Un beau jeune cerf, à la robe claire, narines au vent, tète haute, ramures à vif sur le feuillage brunissant, plongeait les deux pieds de devant dans les roseaux du bord, tout prêt à se mettre à la nage et à traverser l'étang. Mais au bruit, à la vue de cette

barque montée par ce couple, il s'était soudain détourné et, maintenant, agile, fuyait, longeant la » berge.

Une seconde plus tard, les broussailles nous le cachaient.

— Nous lui avons fait peur, fit la jeune fille.

— Mon baiser?...

— Oui, méchant que vous êtes !

— Mais c'est son salut. Une fois à l'eau, il était pris. Il s'oubliait, lassé, n'en pouvant plus : c'en était fait de lui.

— Oh ! assurément. Seulement... écoutons... En- -tendez-vous quelque chose ?...

— Rien, absolument rien.

— Ils sont loin, alors. Il a plus d'un quart d'heure d'avance sur eux... Oui, il est sauvé I La nuit vient. Les chiens de meute sont à bout de voie, sans doute.

— Appelons le piqueux, là-bas ; il découplera soa relai et, s'il la rejoint, il servira la bête.

— Oh ! mais non : il n'a pas reçu d'ordre. Il n'en ferait rien. Il faut que tout se passe selon les règlements, vous savez.

En ce moment deux ou trois chiens apparurent à l'endroit où le cerf s'était montré.

— II est suivi de près, dis-je.

— Bah I des bilbaudeurs. Ils ont quitté la meute sur quelque fausse piste.

Ils disparurent, après avoir erré de droite et de gauche.

- Il se passa encore quelques minutes. Nous attendions, anxieux. Mathilde palpitait. Était-ce seulement dans l'impatience du résultat de la chasse? L'expression soudaine de mon amitié était-elle pour quelque chose dans ce qui faisait battre son cœur ? — Peutêtre ces deux impressions se confondaient- elles pour causer cet état passager.

Enfîn^ un groupe de cavaliers déboucha sur la rive, au galop. C'étaient des invités et le marquis.

Cachés par les roseaux, nous ne' fîmes plus un mouvement. Nous entendîmes distinctement ce bout de dialogue :

— 11 a dû traverser l'étang.

— Non pas, Ernest, là-bas, nous aurait prévenus par un bat-l'eau.

— Mais était-ce bien le cerf de chasse ?

— Oh î je vous en réponds.

— Il a pris son parti par le carrefour, au bout du ru, et filé dans les marais par la route octogone.

— Sans doute. Mais il est bien tard pour parvenir à le forcer. Je crains bien, messieurs, que nos chiens ne le jambonnent pas aujourd'hui.

— Cependant, il allait traverser... C'était un hallali superbe... C'est bizarre. Il avait de l'avance... Il faut qu'il ait été effrayé.

Et la voix du marquis s'éleva :

— Ma foi, à mardi prochain, messieurs. Nous essaierons le vautrait. Nous serons plus heureux peutêtre. Je sonne la retraite manquée 1

Il prit sa petite trompe à trois tours et fit répercuter à Técho cet air de défaite qui replie vers leur chef les chasseurs vaincus, découragés.

Nous restions cois.

Devant l'abbaye, les gens se rassemblaient. Le rappel des chiens retentit» Des piqueux, dans plusieurs directions, se lançaient après les fourvoyés. On se séparait, chacun tirant de son côté, à la ville, aux châteaux.

Quand la place fut vide, nous revînmes, ayant évité les interrogations qui eussent plu sur nous si Ton nous eût vus dans la barque. Malhilde n'avait guère ouvert la bouchç, tout ce temps.

— Vous m'en voulez ? demandai-je en abordant et en liant la chaîne.

— Non, puisque votre... vilaine action a protégé cette pauvre bête. Tenez, malgré le beau spectacle des honneurs et de la curée, je les aime trop, nos cerfs et nos biches. Je voudrais les sauver tous.

— A ce prix-là ?

— Eh bien 1... oui!

— A la bonne heure !

— Mais c'est le chef d'équipage qui doit enrager... Et papa donc !... Ne le dites pas, au moins...

— Oh 1 chère Mathilde, vous êtes bonne pour les hôtes de ces bois, j'en suis un, soyez indulgente pour moi... Vous le voyez : un baiser peut avoir un résultat charitable, et rendre heureux plus d'êtres vivants qu'on ne se l'imaginerait... Votre main.

Elle me la lendit pour sauter à terre et je la retins longuement.

Son père était là.

— Groyez-vous? maugréa-t-il, une occasion magnifique ! J'aurais eu mon filet à vous offrir pour un de ces jours... Ces jeunes chiens, voilà, pas de sentiment, pas encore entraînés... C'est de leur faute. Sacrés mêitins !... Parbleu, j'aurais bien juré qu'il viendrait à l'étang. Toutes les nuits, de chez moi, j'en entends raîre. N'est-ce pas, Mathilde ?

Mathilde me regarda en dessous. Elle semblait dire, malicieuse et ravie :

— Laissons-lui son illusion. Elle n'est pas manquée pour nous, la retraite. Le baiser est pris, hallali courant. Et si quelque belle dame n'a pas eu les honneurs du pied, tant pis pour elle 1 la forestière vous a laissé mordre aux honneurs de ses bonnes joues roses... tant mieux pour vous.

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