‹ Le livre d'un forestierChapitre 30 sur 42 · AU PAYS DE DUMAS · texte numérisé non relu

AU PAYS DE DUMAS

« Je suis né à Villers-Gotterels , petite ville du département de l'Aisne , située sur la route de Paris à Laon, à deux cents pas de la rue de la Noue, cil mourut Demoustier, à deux lieues de la Ferté- Milon, où naquit Racine et à sept lieues de Château- Thierry, oii naquit La Fontaine, > écrit, au commencement de ses Mémoires, le romancier populaire. — Pendant qu'il était en train, il aurait pu ajouter, pour continuer les rapprochements : « à huit ou neuf lieues d'Ermenonville, où mourut Jean-Jacques I »

A l'alinéa suivant, dans une phrase qui finit à la Chateaubriand, il exprime le désir, — désir qu'il ne lui fut pas donné de réaliser, — d'acquérir un jour la maison où vint s'établir sa famille, pour que, dit-il, «j'aille mourir dans la chambre où je suis né, et que je rentre dans la nuit de l'avenir, au même endroit d'où je suis sorti de la nuit du passé ».

Elle est aisée à trouver, cette maisoa : Tex-rue de Lormet,où elle est située, portant à présentie nom de Técrlyain, de la gare, conduit droit au centre de la ville. Jolie rue de province, proprette, paisible, rien n'y ferait arrêter le promeneur devant ses petites constructions, n*était la plaque de marbre rappelant la date de cette naissance : 24 juillet 1802, et posée sur la façade d'un premier corps de logis ouvert d'une grande porte cochère. Cette entrée laisse apercevoir la cour et, au fond, Tbabitation même, pavillon à deux étages avec perron orné de fleurs.

Si Dumas note avec un certain plaisir, — faisant ainsi l'éloge de la fertilité intellectuelle de ce coin de l'ancienne France, — la proximité où se trouve son pays de ceux du poète tragique et du fabuliste, il faut avouer que la réputation locale du galant Demoustier, ne gagne pas, elle, au voisinage. Nul ne songerait, autrement qu'avec un sourire, en foulant le sol où le sort mit le berceau de l'auteur des Trois Mousquetaires y qu'il est, suivant l'expression des dictionnaires biographiques, dans la patne de lauteur des Lettres à Emilie. Ajuste titne, pour Yillers-Cotterets, celui-là a tué celui-ci, ou l'a, du moins, singulièrement obombré !

Il faut avoir parcouru l'ancien parc ; s'être assis sur les bancs des longues allées, près des sauls de loup, des tourelles en poivrière ; s'être attardé sous les tilleuls et les marronniers régulièrement alignés des promenades ; avoir meublé tout cela, par la

pensée, d'un demi-monde de demi-dieux et de demidéesses, pour que les petits vers libres du m3'thologue aimable, reviennent, par bribes, à l'esprit, ainsi qu'en ces chapitres desouvenirs ils reviennent sous la plume de Dumas :

Ce bois fut Tasile chéri

De Tamour autrefois fidèle :

Fidèle ?... Hum I... Hum !... C'est pour la rime. La raison n'a rien à voir là dedans !

Tout l'y rappelle encore, et le cœur attendri Soupire en se disant : < C'est ici qae Henri Soupirait près de Gabrielle. >

Quoique remplis, à dessein, de longueurs, de répétitions de faits cherchant midi à quatorze heures, de rappels inutiles d'événements lointains, de coups d'œil rétrospectifs à n'en plus finir, les premiers volumes de ces Mémoires sont d'une lecture obligée, ayant une excursion en ces parages. Ils contiennent une page de poésie attendrie : celle qui retrace l'existence des jeunes gens, compères et compagnes du futur dramaturge, les promenades sentimentales des cinq ou six groupes amis dans des avenues infréquentées, vraiment faites pour des amoureux, à deux pas du logis familial. C'est peu de chose et c'est délicieux. Le souvenir des heures d'adolescence écoulées A l'ombre des grands arbres, en société des belles

demoiselles qui seront des fiancées, empoigne Tinépuisable pondeur de copie, et trempe sa plume, cette fois, dans une larme d'émotion.

Où qu'on se dirige : sous les antiques futaies pittoresques, en marchant le long des laies tortueuses et montueuses ; par les carrefours superbes ; au nord, à Test, au sud, les parties de chasse dont il fait le récit vous sont présentes : € Vous y croyez être vousmême ; » — car avec quelle verve il raconte, facile, rapide, intarissable I... un peu gasconne, parfois, ainsi qu'il sied à tout Nemrod grisé de ses hauts faits. Les noms des villages : -^ Haramont, Vivières, Fleury, Dampleux, Boursonne, d'autres encore, — vous disent chacun une petite aventure de l'enfant ou de l'homme.

Si Flaubert était inconnu aux plus notables des Rouennais, il n'est pas ici un paysan de la lisière de la forêt ou de la plaine qui ne soit fier d'avoir vu le grand écrivain. Et je sais, du côté de la ferme de Brassoire, souvent nommée par lui, près du chemin qui fait le trait d'union entre les deux massifs de Villers et de Compiègne, un excellent curé, très lettré, très parisien, au franc parler, — de ceux-là dont la graine est rare, — qui aime à vous entretenir du chasseur dont il a apprécié en son temps la rondeur, l'entrain communicatif et le coup de fusil impeccable.

Il y a une vingtaine d'années, à Béthisy-Saint* Pierre, dans la riante vallée arrosée par la rivière

d'Automne, au delà de Grépy, vivait encore, me diton, sa nourrice, la mère Auriol, — forte vieille, gaillarde et réjouie, et quelque peu moustachue, dont la maisonnette était tapissée des portraits de son illustre nourrisson. Au physique, il semblait qu'avec son lait elle lui eût inoculé sa santé robuste, les éléments de solidité de son individu. Ah ! comme elle eût lestement remis à sa place le mauvais plaisant qui se serait permis de critiquer les œuvres du tiot ! La mère Auriol n'a-t-elle pas, vraiment, mérité de la patrie?

Dans un de ses nombreux drames, il a choisi pour héros des gardes forestiers ; les Mémoires en contiennent quelques types croqués plus sérieusement, empreints d'une vérité plus intense. On les retrouve en leurs successeurs d'à présent, pleins de bonhomie, ou avec leurs mines sombres,... pas bien terribles.

C'est avec la reconnaissance du voyageur exténué aya^t trouvé bon repas et bon repos dans un asile imprévu, que je me rappelle la longue station faite <;hez l'un de ces modestes employés de l'Etat dont le gouvernement a le tort de ne pas améliorer la position, véritablement digne de tout intérêt. C'était au poste de Saint-Hubert, près du regard d'où se distribue l'eau à la ville, à une centaine de mètres d'élévation au-dessus de laquelle il est situé, à trois quarts de lieue des habitations : « un des rendez-vous les plus usités, et en même temps, un des plus charmants endroits de la forêt >. (A. Dumas.)

Des fenêtres et de la porte du petit pavillon genre Louis XIII, la vue, après avoir embrassé l'étendue des bois épars, déchiquetés, étirés de droite et de gaucbe, s'abaisse vers la large avenue qui descend en pente rapide; elle suit cette ligne obstinément droite, s'y laisse couler et file comme la flèche d'un compagnon de l'arc ou la balle d'un joueur de longue paume, pour s'arrêter tout là-bas, tout là-bas, dans l'axe du château, à la barrière que lui opposent les murs.

En 1535, occupé par François P% qui venait de le faire construire et de qui l'on voit partout la salamandre et le chififre rapproché des trois croissants enlacés de Diane ; ancienne propriété des princes apanagistes de la maison d'Orléans f complice de toute une agréable série de fredaines grand-seigneuriales ; restauré en 1750, très înartistiquement, du reste, car, à l'extérieur il ne subsiste guère de l'époque que l'aile gauche de la façade; dépouillé de ses beaux arbres — premier découronnement! — par ordre de Louis-Philippe, un jour que le, roi-citoyen souffrait, ni plus ni moins qu'un faiseur de livres, de la maladie < faulte d'argent », le domaine de Yillers*

Cotterets était destiné à recevoir les pauvres diables qui n'ont pas même un grenier pour mourir tranquilles.

Le contraste est assez marqué entre ce passé et ce présent, entre ce luxe de jadis et cette misère d'aujourd'hui!

Dépôt de mendicité ! Ce titre fait frissonner, n'est-ce pas ? Quelles affreuses visions il évoque î Rassurezvous : les choses, ici, ne s'imprègnent pas de la tristesse des mots. Une extrême propreté règne partout : rien de la cour des Miracles ; une entière liberté est laissée aux pensionnaires ; rien de la prison ; un asile pour la vieillesse, tout bonnement.

C'est qu'aussi ceux-là, hommes et femmes, que le département de la Seine y envoie, ne sont que des malheureux, non des coupables. Les autres, ceux qui ont subi des condamnations, trouvent un refuge,^ sous clé, à Saint-Denis.

La population s'en renouvelle à peu près tous les trois ans, le chiffre des décès annuels étant d'environ trois cents et mille pauvres y pou vant trouver place . On leur donne toute latitude d'aller travailler en ville et gagner quelque argent. Dans ce cas, les personnes qui désirent les employer doivent effectuer un dépôt d'un franc es mains de l'Administration. La moitié de cette somme minime reste acquise à la caisse de la maison : vingt-cinq centimes sont donnés tout de suite au sortant, et les autres vingt-cinq centimes lui sont conservés pour accroître sa masse.

2i4 LE LIVRE D'UN FORESTIER

Au rez-de-chaussée, les chaufifoirR où l'on joue, où Ton mange. Â onze heures et à cinq heures la pitance est distribuée au beau milieu des cours et chacun s*en va, son écuelle en mains, s'asseoir où le cœur lui dit. Le manque de réfectoires, avec ce système primitif, a le tort de rappeler trop à ces indigents les attentes aux casernes parisiennes, les stations à la queue le leu, le malin, devant les restaurants de nuit. Il y a là une amélioration qu'on peut souhaiter prochaine et définitive. Rien, autre part, ne fait songer à la mendicité : pas même un tronc pour les employés, où le visiteur, par habitude, est tenté de déposer une pièce blanche en s'en allant.

Cette urgence d'une salle spéciale pour les repas, le conseil municipal de Paris y répond en proposant d'y consacrer la chapelle, placée immédiatement sous le Palais-Royal. De bizarres peintures : verdures, berceaux, arbres en fleurs, décorent, du côté de l'entrée, cette chapelle un peu nue. Ces fresques sont l'œuvre de pensionnaires. Dame ! ça n'a pas la valeur des Puvis d'Amiens, par exemple; mais ça répond, autant qu'il a été possible aux auteurs, à la primitive destination de la peinture : l'ornementation des monuments.

Peu de bruit, peu de remuement, dans les promenoirs ; une sorte d'abattement sur bien des visages. Que de mystères enfouis! que d'infortunes muettes! On se cause à voix basse. Quelques parties de dominos et de loto, — passe-temps éminemment paisibles.

— sont engagées sur les bancs, entre les pensionnaires mâles, coiffés de la casquette ronde d'uniforme. Des sœursen cornette passent; des cuisiniersfont sonner les casseroles. Au fond de la grande cour, accroupi dans un coin, un malheureux se rase, tandis qu*un autre lui tient le miroir : groupe comique, aux postures bizarres, qui, malgré tout, fait sourire ; tableau qui n*aura pas son Murillo, et qui le réclame, cependant. D'autres individus se couchent sur le gazon, faisant le lézard au soleil. Un grand, sec, en tenue correcte, digne, va, vient, de long en large, seul, monologuant avec des gestes télégraphiques : pauvre homme ! c'est un ex-notaire ruiné, lésé d'un héritage considérable par la mort de sa femme, peu de jours avant le parent qui lui laissait, à elle, son bien !

Car tous les rangs sociaux sont représentés : des peintres à qui n'a manqué qu'un hôtel avenue de Villiers pour avoir du talent ; des comptables peutêtre trop probes pour faire filer la caisse sur Belgique; et, m'a-t-on affirmé, on a vu là des écrivains... publics ou non.

Soyons donc sans craintes, poètes, artistes, tas de vaincus de Texistence : si la maison Dubois nous est close, nous trouverons à Villers-Cotterets un refuge dernier. Le monde où nous nous agitons faisant du bienvivre une exigence, donnant des désirs insensés, des tentations folles, aux rares heures dorées, doit bien cela h ses invalides, dont beaucoup, au demeurant, peuvent avoir une honorable misère. Aucune idée lugubre ne

vient à l'esprit ici. Mieux vaut, en somme, une fin là dedans qu'à un barreau de fenêtre d'une rue de la Vieille-Lanterne, comme pour ce pauvre Gérard de Nerval, — ou dans un cabanon, comme pour Taliéné Armand Barthet ! Ainsi qu'à l'hôpital,

Pégase est un cheval qui porte Au dépôt de mendicité.

Les agrandissements dont on voudrait faire profiter l'établissement consistent à prendre du terrain sur la pelouse du petit parc et sur les bosquets latéraux. Le Conseil municipal de Villers-Gotterets désirerait, lui, qu'on laissât intactes les promenades, le rond-de- I danse, qu'on respectât les endroits où se tiennent les ^ fêtes et les concours de toutes sortes.

Sans prendre parti dans l'incident édilitaire, on peut seulement souhaiter à la petite ville d'avoir bientôt, au milieu de ces belles allées où il dansait à vingt ans, en sortant de l'étude du notaire dans laquelle on l'avait placé, une statue d'Alexandre Dumas. Il demeurerait, en effigie, du moins, parmi les siens, salué encore par quelques vieux camarades ayant pris part à ses chasses, à ses galantes intrigues d'adolescent, à ses projets de célébrité, en un mot, à ses premières impressions, — les meilleures I

Novembre 1883.

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