CAUSERIE AU PIED D'UN CHÊNE
16 septembre 87.
Un bruit singulier, étrange, surprenant, — qui mériterait encore un plus grand nombre d'épithètes, si l'ermite de la Chaussée Brunehaut ne craignait de plagier la Sévigné des Rochers^ — circulait, ces jours derniers, aux entours du logis d'où le vent emporte ces feuilles manuscrites, moins légères et moins douces que la soyeuse pellicule argentée des bouleaux sveltes. Gomme c'était invraisemblable, il n'était pas impossible que cela fût. Boileau a fait, pour des cas pareils, un de ces alexandrins-proverbes dont il avait le secret.
En plusieurs phrases, voici la chose : vous jugerez si les amoureux de nos bois avaient tort de s'inquiéter.
On avait vu récemment un monteur, les jambes armées de griffes, se hisser tout en haut de la bille du chêne de Yaudrampont, ce produit si curieux de la végétation de notre sol, qu'on cite en plus d'un
ouvrage spécial, but de promenade des gens des environs. — Parvenu à cette situation élevée, notre homme, sous les yeux d'agents supérieurs, assemblés au pied du géant, à Tinstar des notables de Lilliput toisant Gulliver, jetait à Taréopage les dimensions de la tète, des bras, de la taille du patienta Tauscultait, le percutait, rendait compte de son état de conservation, constatait que, malgré un ou deux petits défauts véniels, le cœur est encore bon chez lui, etc., etc. Et ces messieurs, ensuite, cubaient, estimaient l'individu objet de leurs études.
Tout cela produisait des allées et venues. C'était comme une descente de justice sur le lieu d'un crime. Il ne passe pas tant de monde, d'habitude, en ces parages, pour qu'une réunion d'une dizaine d'hommes aux allures graves et aux bottes élégantes n'y fasse un peu sensation... Mais voyez les folies de l'imagination, même dans des cerveaux qui n'ont pas accoutumé de bouillonner ainsi que ceux des écrivains !... On s'émut, on se tourmenta. Cela, je vous assure, prenait des proportions dignes du bel arbre soi-disant menacé. — Il n'y avait plus à se le dissimuler. Cette fois, ça y était : le chêne allait être abattu. D'aucuns affirmaient qu'on l'enlèverait pour le porter, pieds et poings liés, j'entends : racines et branches, à l'exposition de 1889!... Voyez- vous ça! Un concurrent naturel à la ridicule, inartistique et dix fois plus haute tour Eiffel I — Une curiosité comme l'arbre antédiluvien qu'on montrait pour dix sous, ces mois
derniers, aux Parisiens, au bas du Gours-la-Reine. — Et, nouvelle forêt déambulant par les routes, à la façon de celle de Macbeth, sur un chariot construit ad hoc, il aurait, en son voyage, défoncé quelques ponts, brisé quelques coins de murs, traîné par tous les percherons qui conduisent les grumes au port de la Croix. M. Alphand ne se serait jamais vu à pareille fête. Mais la forêt de Gompiègne, elle, aurait perdu une de ses merveilles.
Gomme il y a toujours un peu de vrai dans les légendes ; comme il n*y a guère, sous bois, de fumée sans feu de <;harbonniers, les courses d'étrangers venant contempler l'arbre paraissant plus fréquentes depuis peu, on en concluait à Tarrêt prononcé. On avait dû apprendre de côté et d'autre ce qu'il en était; et chacun, sans nul doute, se hâtait auprès du pauvre condamné. C'étaient ces visites m extremis qu'on fait aux êtres chers près de disparaître»
Et quelqu'un vint me trouver, me remplissant d'épouvante. (Ici, entre parenthèse, je prie qu'on m'excuse de n'employer pas, en cette fantaisie, un procédé plus objectif. J'essaie à rendre mon moi le moins haïssable possible.) Puisque je m'étais improvisé un jour, sans mandat, le protecteur des vieux arbres, l'occasion, me dit-on, se présentait à nouveau de rompre une lance contre le vandalisme, le manque de tact de nos administrateurs !... Un précédent dont j'avais à me féliciter et que nos boquillons n'évoquent jamais sans me causer une véritable joie.
m'indiquait, cette fois encore, la marche à suivre. Les chênes de la Brevière s'étaient, jadis, bien trouvés de ma faible intervention. Celui-ci valait bien une plaidoirie pareille, en bonne et due forme, une pétition au Ministre, au besoin.
C'était donc mon devoir : protester, protester énergiquement, député intransigeant des faunes et des hamadryades, faire respecter encore les droits imprescriptibles de l'art et de l'histoire!...
Ah! bonnes gens, quel four vous m'alliez faire commettre 1 Et qu'il est bon de tourner sept fois et plus sa plume entre ses doigts avant de formuler de semblables revendications ?
Certes, oui, il y eut bien, en haut lieu (sans jeu de mots) un semblant d'intention, une vague idée de tailler en plein dans notre géant pour en enlever les beaux morceaux, le bois de première catégorie, comme échantillon. Mais les conseils de la sagesse prévalurent : combien d'autres offriraient un diamètre plus considérable que celui-ci, sans être d'une telle élévation, qualité qui fait toute sa gloire !... Que de frais inutiles, à notre époque d'économies !... Que dirait, en somme, ce cylindre, aux visiteurs d'une exposition?... Pourrait-on leur présenter aussi le milieu ambiant, l'atmosphère, l'humus fécond où germa, dans de si bonnes conditions, le gland initial, durant un lointain printemps qu'ont connu peut-être seulement les grands pères de nos aïeux ? La véritable exhibition d'une forêt se fait dans cette forêt même. Les naïfs qui rappor-
tent de la mer une bouteille d'eau salée ne suggèrent
pas à leurs amis et connaissances, en leur en offrant
une goutte, la notion approximative de l'étendue de rOcéan.
Donc, remettons-nous, forestiers, mes camarades, d'une alarme si chaude. « Nous vivons sous un prince ennemi de la fraude», en matière électorale ou autre. Le forfait, un instant appréhendé, ne sera pas perpétré. Même, je suis autorisé à démentir officiellement les méchants bruits, à couper les ailes au canard. La vérité rassurante vient de m'étre affirmée, bien sympathiquement, par l'un des agents supérieurs qui pousse jusqu'à la vénération raisonnée l'amour des arbres. Et je vous la communique bien vite, par le journal, cette bonne nouvelle.
' Il demeurera là, le grand chêne, escorté de deux hêtres, sans doute aussi âgés que lui^ pareil à un roi qu'accompagnent les plus importants seigneurs de sa cour. Pour les derniers jours de ses semblables, ii faut le feu du ciel. Ce serait un sacrilège, la cognée de l'homme. Bien d'autres promeneurs viendront, ainsi queje le fais, s'asseoir sur l'herbe d'où il s'élance, dominant ses voisins, regardant de toute sa hauteur ancestrale l'humble hameau, si pittoresque, lorsqu'il conservait encore ses chaumières de paysans, avant qu'aucune construction aux tons criards ne le déshonorât. Pendant plus de siècles qu'il n'en a vécu, on admirera sa stature superbe.
Et remarquez-vous, à ce propos, combien l'adjectif
séculaire, qu'on accouple invariablement au mot chêne» signifie peu de chose ? Un chêne de cent ans, qu'est cela, vraiment ? Un enfant, un adolescent.
C'esl égal, nous l'avons échappé belle, tout de, même. Lui parli, qu'eut-il resté à ce groupe de maisons, pour attirer l'attention?... Une simple enseigne d'auberge, sur la route? Le souvenir de quelque rêveur inconnu qui aime à y vivre en loup de bois î... C'est peu, convenons-en, et ne justifierait pas la halte des équipages...
Si pourtant j'inspirais aux excursionnistes à Champlieu le désir de se mesurer auprès du géant en question et de faire une courte station devant la table rustique des excellentes gens qui, chaque été, m'accueillent avec un sentiment devenu à la longue de l'amitié, cette prose n'aurait pas paru inutile à tout le monde '• Et ça démontrerait victorieusement l'utilité des grands chênes et des petits poètes.
À propos dç ces bains, de ce temple et de ce théâtre de Ghamplieu, plus intéressants que tant d'autres, parce que moins connus, moins banalisés, je constate l'intention, déjà parlée avec quelques personnes amies, d'une représentation, d'une restitution d'art antique, parmi ces ruines superbes, trop peu entretenues et respectées.
Puisse la note épinglée ici provoquer en ce sens un petit groupement de délicats, d'amateurs, soit à Compiëgne même, soit à Paris.