‹ Le livre d'un forestierChapitre 6 sur 42 · LA SAINT-HUBERÏ DES GARDES · texte numérisé non relu

LA SAINT-HUBERÏ DES GARDES

Saint-Jean, 1881.

— Bah ! soyez; sans crainte, monsieur, me dit une bonne femme rencontrée, après m'avôir entendu exprimer des incertitudes sur l'état de Fatmospiière : il ne pleut jamais le jour de notre fête de Saint-Hubert. Le temps s*était un tiot peu débauché, mais ce n'est rien. Vous auriez tort de repartir, croyez-m'en.

Je l'ai crue, et je m'en suis bien trouvé.

Hier dimanche, jour de la Pentecôte, deux minuscules pièces d'artillerie ont annoncé, vers le soir, la solennité de ce matin. Des gardes du voisinage avaient emprunté ces joujoux à quelque bourgeois d'un château de la plaine. A la grande joie des enfants, les canons, placés au plus prochain carrefour, — celuilà même où, tantôt, toutes les brigades réunies festineront fraternellement sur des tables de planches posées à la hâte dans l'hémicycle de feuillage, — envoyaient leurs détonations se répercuter de futaie en futaie jusqu'à l'orée des grands bois.

A deux pas de mon hôtellerie est Féglise, haute, majestueuse, presque une cathédrale, placée au milieu de l'enceinte de Tabbaye indiquée par les murailles très ébréchées et par les fossés convertis en jardins et en jeu de boules. Un pont enjambe ce sautde-loup et Ton passe sous une porte de véritable petite forteresse, percée en plein ceintre, — flanquée de deux tourelles et surmontée de mâchicoulis, s'il vous plaît ! lesquelles vont s'efl'ritant et servent de violon, de poste, pour les vagabonds, les pauvres, les pensionnaires de TEtàt regagnant un séjour forcé, ayant en poche leurs frais de déplacement qui n'excèdent guère trois centimes par kilomètre. Ponllevis, herse, etc., rien ne manquait à la défense du moutier. En temps de troubles, d'invasions de seigneurs, les paysans, sans doute, se réfugiaient dans ce lieu bien clos, bien protégé, à l'ombre du grand édifice : — la poule et ses poussins. Ils leur devaient bien cette sauvegarde, à ceux dont le travail leur était tout consacré, à leurs vassaux, à leurs serfs, les heureux de la mense abbatiale î A présent encore, l'école, la mairie, une auberge, des chaumières assez nombreuses, le petit cimetière meublent cet espace embrassé jadis de fortifications et dont une partie s'appelle toujours le couvent.

Aujourd'hui, fête carillonnée, déjeunes bouleaux dont le tronc a la blancheur des cierges et de sveltes sapins couverts de diamants de résine, forment une double haie depuis le pont jusqu'à l'entrée de la

consiruction religieuse. On s'est hâlé de les planter pour quelques heures dans du beau sable jaune épandu nouvellement. Une pancarte, enjolivée de feuilles de peupliers qui font un cadre de cœurs, met ce mot au-dessus de la porte, entre les rainures par où passaient les chaînes, autrefois : Saint-Hubert *.

L'église est ogivale, de la fin du xii'' siècle ; on y sent en maints endroits le souvenir du style roman. On procède, car elle est classée parmi les monuments historiques, à sa restauration. A l'intérieur, vers le bas, montant jusqu'à la nef, un gigantesque échafaudage se dissimule à demi derrière un voile léger de branches d'un joli effet.

Mais ce qui, en cette matinée, produit une impression délicieuse, là dedans, c'est un vol, un pépiement, un affolement d'oiseaux entrés par les vitres brisées, cachés dans les trous, sur les corniches des piliers de Féglise même, ou sous les arcades des ruines de la salle capitulaire voisine. Moineaux, hirondelles, pinsons zigzaguent avec de petits cris, courent après les moucherons dans les rayons de soleil. C'est un réjouissement pour les yeux et les oreilles. Des ailes s'abattent sur les chandeliers de

* La vraie Saint-Hubert, plus officielle, celle des veneurs, des piqueux qui suivent la loi du sieur Du Fouilloux, a lieu en pleine époque des chasses, le 3 novembre. Elle est célébrée par des dîners de châteaux et la bénédiction des meutes. Lhabitude est excellente, de ces rendez-voug de printemps entre collègues, de ces pique^niques dont l'initiative privée fixe les conditions. Il serait regrettable qu'elle disparût.

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l'autel et sur la cuve baptismale, couverte de vêtements sacerdotaux prenant l'air après un long enfermement dans les armoires trop fraîches de la sacristie. D'autres ailes aussi quittent un entablement et l'on croirait qu'un oiseau sculpté, qu'une colombe apocalyptique, des ornements, soudain animée, s'envole dans un froufrou.

Une odeur de poussière se répand dans ce grand vaisseau quasi abandonné , mêlée à l'odeur des pierres et de l'humidité. On se croirait dans une grange vide, avant la moisson, une de ces retraites où , pendant les guerres de Vendée , les Blancs célébraient l'office mystérieusement , au fond de quelque bois. Le bon saint , fils de Hugberne d'Aquitaine et époux de Ploribane de Herstal, guérisseur en titre des hydrophobes et des possédés ; le patron des chasseurs, des gardes et sans doute un peu des braconniers, doit être aux. anges dans ce temple antique, sauvagement habité, modestement orné. Coureur des solitudes ardennaises, il y respire encore la solitude qui lui fut chère ; celte voûte ressemble plus ou moins aux arceaux des vieux chênes sous lesquels le cerf légendaire lui apparut, la croix d'or plantée sur le massacre.

Tout, au dehors, flamboie. Cette risette de soleil m'a remis de mon mal d'esprit.

Au hasard, je vais.

Voici l'emplacement des étangs, à l'époque « des seigneurs >. Le marécage est converti en prairies, en

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cultures : le terrain labourable est rare dan^s les enclaves forestières.

Quelques chaumines, gardées par un mâtin féroce, adorableraent placées au point de vue du paysagiste, mais qui doivent être terriblement enveloppées par les brouillards d'octobre , se montrent au fond de cette cuvette, à l'ombre d'une hêtrée où s'enfonce une sente large comme les deux mains.

Une nuit verte se fait au-dessus de moi, avec de brusques infiltrations de lumière tombant sur la mousse et Therbe rare. Carrefour des Naïades, m'indique un poteau aux ailes multiples désignant des routes. Ce nom d'êtres fabuleux ayant pour domaine les ruisseaux, les lacs, les fontaines, perpétue évidemment le souvenir de l'étang voisin. Certes, ça manque de divinités, aquatiques ou autres, pour le boulevardier. Mais étant donné que ces diaphanes figures n'existèrent jamais que dans l'imagination des poètes d'un peuple déifiant toutes choses, rien n'empêche un poète, par pure fantaisie, de les évoquer un instant et de les voir aussi réellement que les ont vues les Virgile et les Ovide.

Si les déesses sont aussi absentes que les belles mortelles, les oiseaux, eux, emplissent en foule les branches. Quels motifs embrouillés et compliqués ainsi que des arabesques de notes claires, pleuvent en pluie joyeuse 1

Près d'un autre hameau, j'ai longé la palissade d'une plantation, enclos protégeant la croissance des

jeunes arbres de la gourmandise des chevreuils, friands des pousses tendres. Les cris rauques des coqs faisans dominent tout autre bruit, tandis que les faisandeaux, nouvellement sortis de leur coquille, font des repas d'œufs de fourmis. Des lapins traversent le chemin, dérangés par mon passage de leur toilette ou de leur régal de serpolet.

Les cloches annoncent la fin de la messe. Sans pratiquer la poésie fausse des romances de piano, comment n*en pas trouver agréable, durant un instant, le son qui arrive, régulier, à travers les vibrations onduleuses de Pair? On songe à Rousseau : il aimait cette chanson des cloches.. Et une pensée à Rousseau est de circonstance dans cet isolement où l'homme, débarrassé pour un temps des soucis, jouit du loisir de se replier sur soi-même, d'analyser ses sentiments.

Cette musique, jetée par bouffées, me fait me rapprocher du village. Voilà qu'un point noir se montre, grossit, augmente, sur la clarté blonde du caillou lis. Gela devient presque une foule. C'est la procession qui termine la cérémonie par une visite à un calvaire sous bois. Tout le monde se prosterne autour de la croix, au milieu d'un cercle de sapins et dans l'entaille du talus. Le curé de la paroisse, renforcé d'un prêtre venu des environs pour sermonner extraordinairement et conter la légende du loup enragé tué par un chasseur d'ici qui avait foi en saint Hubert, et les chanlres, dont les pantalons noirs dépassent

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les surplis blancs, appellent sans doute les bénédictions du patron sur les préposés forestiers et sur le gibier, les deux parties adverses.

Puis on revient. Les pompiers en grande tenue sont précédés de deux sapeurs étranges, à bonnets à poil, à barbes rébarbatives, à haches qui ont Tair de vouloir, d'un coup, pratiquer un abatis général. Onn'en fait plus, de ses sapeurs-là ! Seule, par bonheur pour les archéologues, certaine enseigne qui se voit à Paris, au-dessus de la boutique d'un marchand de vîn^ du côté de la halle au blé, en reproduit Timage fidèle. Je les regarde à deux, à trois fois, ces sapeurs et ces barbes, les uns portant les autres. Muse des bois et des accords champêtres I il semble qu'elles sont postiches, ces barbes prodigieuses, prestigieuses!... Elles le sont en effet ; rien n'est plus certain. Les gaillards ont la face plus glabre, plus lisse que la bille d'un beau hêtre. Mais puisque, de toute éternité, qui a dit sapeur a dit barbu, énormément barbu, en coiffant le classique cylindre de peau de lapin, ils ont paré leurs joues et leurs mentons de cet ornement hirsuteux les douant d'une gravité comique.

Quelques bourgeois, une quarantaine de gardes, dont les uns portent la châsse aux reliques et tiennent les cordons du dais, les membres de la Société de secours mutuels, des boquillons endimanchés suivent le clergé. On tire de nouveau quelques salves, et les excellents agents commis à la police de la forêt, ces braves soldats-paysans à qui l'Administration ne

donne pas les moyens de renouveler souvent un pareil extra, vont s'attabler, tout en liesse, trinquant, rieurs, libres, dans Timmense salle de verdure.

Moi, j'ai été ouïr, de mon côté, sous le couvert, la messe du bienheureux saint Hubert, chantée par les nids.

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