‹ Le livre d'un forestierChapitre 7 sur 42 · SOIR DE FÊTE · texte numérisé non relu

SOIR DE FÊTE

Même jour.

Quelle soirée 1 Je n'en oublierai jamais la douceur reposante.

Laissant les gens festoyer dans le cabaret, — non bruyants, cependant, car la forêt rend calme, — sombre, disent ceux de la plaine, — mais encombrants pour qui cherche Tisolement, très interrogateurs devant une figure nouvelle, — mon dîner pris, je suis retourné dehors.

Le crépuscule venait lentement, paresseusement, comme pour se faire mieux goûter. Le soleil, disparu, laissait après lui une lueur tendre, d'une nuance jaunâtre de rose-thé, qui couvrait tout Foccident.

Un petit chemin s'offrait, longeant les prés, vers l'est. Il entre un peu sous bois, laissant, à droite, un mince rideau qui le sépare des terres cultivées. Des ronds-points formés par des hêtres magnifiques, de ces arbres qui, selon la belle expression locale, poussent avec orgueil, se dessinaient de loin en loin dans une coupe commencée. Ainsi placés, cinq ou six de ces fûts étaient parfois à demi perdus dans l'ombre

tombant peu à peu, tandis que d'autres, à ma droite et à ma gauche, s'éclairaient magiquement du reste de jour. J'aurais pu me figurer voir une décoration théâtrale, avec des piliers, des colonnes aux diffé^ rents plans, s'effaçant, s'atténuant à mesure qu'ils s'éloignaient du spectateur. Quelle féerie s'y jouerait, quel songe d'un soir de printemps, sans acteurs réels, comme il vous plairait, en mettant en scène le fantastique des légendes !

C'était prodigieusement beau ; cela tenait de l'enchantement. Je ne sais quelle poésie fraîche, faisait s'épanouir le cœur à la façon d'une fleur nocturne, m'enveloppait d'un manteau de rêves. Les fonds, embarrassés de broussailles, de choses qu'on nedevine pas, restaient mystérieux.

Je songeais à la musique de Berlioz, appelant, pour bercer le sommeil de Faust, les esprits de l'air, personnrfications, ou grotesques, ou charmantes, nées dans les mythologies du Nord. La musique, en effet, la grande et sérieuse musique des maîtres, des Beethoven et des Weber, avec ce qu'elle a de non précisé, peut, mieux que la phrase littéraire, rendre quelque chose de cette sensation, parce qu'elle flotte et qu^ les pensées ne s'y formulent pas strictement. Plutôt encore, elle pourrait s'harmoniser avec l'état de l'âme, si on Tentendait juste au moment oij la sensation même est ressentie.

Du côté du paj^s quitté tout à l'heure, le ciel demeurait toujours faiblement lumineux. Les buissons, de

place en place, ouvraient des fenêtres, formant cadres à des tableaux de soirs irréproductibles. La lune, invisible jusqu'ici, montra bientôt son croissant audessus de la clairière. Gomment, la voyant dans ce champ d'azur fleuri d'astres, ne pas se rappeler le beau vers qui la compare à une faucille d'or?

Des hêtres encore, gisaient, débités, placés en stères réguliers. J'allais, éprouvant un oubli des préoccupations de la vie que je n'avais jamais connu aussi complet. Je revins, ayant parcouru tun chemin circulaire, par l'extrémité de la rue du village opposée à celle d'où j'étais parti.

A l'auberge, on s'apprêtait à danser : un violoneux montait sur une vieille huche, dans le coin d'une grande pièce carrelée. Jusqu'au matin, les maîtresgarçons, ceux qui conduisent le bal, s'en sont donné à pieds joie.

Mon sommeil, nécessairement, s'en est quelque peu ressenti. Mais j'avais de quoi m'occuper durant cette veille forcée : ma promenade m'avait mis plein l'esprit de songeries d'amours sublimes et vigoureux, face à face avec la nature, s'en imprégnant, la buvant par tous les pores.

YI

Page 1