PANORAMA
Dans l'évangile du premier dimanche de carême, le Diable, le Maliriy pour tenter Jésus, le mène sur une haute montagne, et lui montrant tous les royau mes de la terre, — elle devait être très élevée, en effet, cette montagne I — il les lui offre à des conditions humiliantes pour un fils de Dieu...
Sans exiger autre chose de toi que ton bras glissé sous le mien, un grand amour de la campagne, et, par oubli volontaire de toutes les parisienneries, des bottines de touriste protégeant tes pieds des ronces et des flaques d'eau, je veux t'entraîner, ma chère petite amie, jusqu'à la c Tournante sur les Petits- Monts », d'où nous apercevrons toute noire forêt.
Il est bon, pour juger Tétendue d'un nouveau domaine, de chercher à l'embrasser d'un seul coup d'oeil, ainsi que dans une vue cavalière, dans un plan en relief. Le panorama des environs de Gompiègae apparaît là, de l'extrémité méridionale, mieux que
de partout ailleurs. C*est tout ce côté et celui de Test qui mouvementent la contrée peu accidentée.
Avant tout, j*aime les coins intimes et discrets, les endroits où Ton peijit se cacher, être seul, — ou seule à seul; — ce qui demande un pinceau délicat, se pliant aux moindres difficultés d'exécution du détail, sans négliger l'impression d'ensemble, et non la large brosse destinée à remplir une immense toile. Pourtant, un peu d'espace, de temps en temps, quelque chose comme l'étendue contemplée d'une falaise, agrandit le champ de la pensée, fait voir du ciel.
C'est ici la préface de joies que nous allons feuilleter sous les grands bois. Nous saurons ensuite où nous diriger, par où commencer notre bonheur agreste. C'est une prise de possession. Tout cela nous appartient : forêt de l'Etat ; — l'Etat, c'est nous !... Nous allons, délicieusement, jouir de notre bien.
Par une bonne fortune inespérée, il semble que cette perspective ait été ménagée d'hier seulement pour le plaisir de nos yeux : du plateau où nous sommes, au-dessus de la Maison bleue, endroit où fut construite jadis une habitation couverte d'ardoises, la première en ces parages, ce qui lui valut ce qualificatif, — à plus de cent cinquante mètres d'altitude, — une coupe récente laisse tout à découvert jusqu'au bas de la colline. Il présente encore un grand mérite, ^e point de vue : c'est de n'être pas indiqué sur la carte. Nous en avons la virginité... ou peu s'en faut. Et c'est une douceur singulière, par le
temps qui court, de découvrir quelque chose d'inédit, qu'on puisse gratifier d'un nom à sa guise, comme font les explorateurs de l'Afrique centrale ou du pôle nord.
La belle forêt s'étend tout entière à nos pieds : rien que de la verdure, encore des feuillages, toujours des arbres I Avec une lenteur délicieuse, le regard se promène dans un hémicycle de six ou sept lieues de rayon. Le point de vue du camp de Chailly, qu'on fait admirer, aux environs de Fontainebleau, à l'extrémité des monts de Fays, au-dessus du Bas-Bréau, est loin de valoir celui-ci.
Le cirque dont on peut suivre les contours commence à notre droite, et un peu en arrière, aux hauteurs de la Tète Saint-Jean qui forment un superbe promontoire. Dans une large dépression du sol, inaperçue du point où nous sommes, est Saint-Nicolas de Gourson, l'antique abbaye transformée en poste de garde ; et derrière nous, le hameau du Four-d'en- Haut qui rappelle peut-être une installation de gentilshommes verriers. Ces quelques maisons, on les devine seulement, cachées qu'elles sont par les arbres et les ondulations du terrain ; car rien ne vient troubler, par des tons de pierre ou de brique, le splendide camaïeu des futaies. Le mont Saint-Marc, ensuite, se montre à droite, près de la vallée invisible de Vieux-Moulin. Dans une embrasure, entre deux collines, tout là-bas, un pan de la forêt de Laigue se distingue; et la tour carrée de Chiry-Ourscamps brille
par instants sous an coup de lumière, au-dessus d'une éniinence. En allant toujours vers la gauche, voici lès Beaux-Monts, le Mont-du-Tremble, la naontagne de Glairoix. Gompiègne est en face de nous, devant les plaines de Picardie, à plus de deux lieues. Venette est par là, sur la route de Glermont, au delà de la ligne du chemin de fer, non loin de TOise ; — Venette où naquit le vieux chroniqueur à qui nous devons le récit des exploits du Grand Ferré, le héros de la Jacquerie. — Aux flancs des collines de Jaux et d'Armancourt quelques déchirures ocreuses mettent des taches claires. Enfin, tout près, nous cachant les Grueries et les Tournelles, les Grands-Monts ferment le cercle en revenant vers la Fortelle où nous sommes en observation.
Le soleil poudroie là-dessus. Le ciel ne se plisse que de quelques nuages qui courent rapidement; et les lointains vont du vert sombre au gris effacé, en passant par les bleus intenses ou doux. Le tableau, par moments, change dans la vapeur chaude. G'est véritablement grandiose. On voudrait pouvoir, autrement que par des mots, qui ne rendent que la sensation et non la couleur, garder quelques reflets de cela. Il faudrait une grande et très douce aquarelle, comme les Anglais savent parfois en faire, une toile telle que celle de Chintreuil : « l'Espace ». Mais la peinture même ne saurait rendre encore tant de choses. Et alors, en désespoir de cause, on songe à la photographie , — si la photographie reproduisait
fidèlement tous les objets avec leurs valeurs et les fuîtes des tons, jusque dans les fonds qui se perdent.
Ces collines, ces montagnes forment des vagues vertes immobiles, pour ainsi dire figées. Les différentes nuances des frondaisons ; les futaies indiquées par leur épaisseur veloutée ; les longues lignes onduleuses marquant les grandes masses^ s'infléchissant vers une vallée, se mouvementant avec une route montante ; tout est créé à souhait pour varier le lapis monochrome et le modeler.
Cependant, au beau milieu de cet océan, de ce lac moiré., un toit d'ardoises surnage, — seul. Il donne une belle note claire dans le sombre. On croirait avoir découvert quelque château, joliment, adorablement perdu là, dans les bois. C'est l'église de Saint- Jean. Ce monument sans clocher, tout uni, vu d'ici, a l'air d'une arche de Noé, — l'idée de nef appelle celte comparaison, — voguant au hasard dans un déluge verdoyant. Certes, si l'on était transporté sur cette hauteur tout d'un coup, sans avoir traversé préalablem^ent plaines et rivières en wagon, — malgré la grande clairière qui l'entoure, malgré les prés qui l'avoisinent, tonsure pratiquée à même les chênes et les hêtres, on ne soupçonnerait jamais autour de ce toit un village.
C'est pourtant à Saint-Jean- aux- Bois que fut en quelque sorte le berceau de la forêt. Les savants, gens dignes de foi et qu't)n est bien obligé de répéter en maintes circonstances , quelque horreur qu'on
garde du métier de copiste, nous disent que là nos premiers rois vinrent se bâtir une demeure, parmi celte nature exubérante et vigoureuse comme eux. La cour des rois franks se tenait dans cet établissement agricole, dans cette ferme fortifiée. Il faut se reporter aux beaux récits des temps mérovingiens, d'Augustin Thierry, pour se faire une idée approximative de ce que devaient être et les habitations et les habitants. C'est de ce palatiurriy de cette domus cotia que la forêt prit son nom premier de forêt de Cuise. Elle l'a gardé officiellement, ce nom, jusque sous Philippe VI, au xiv® siècle; mais presque jusqu'à Louis XV, cette vieille appellation, qui sent son terroir, dont la racine est bien gauloise ou celtique (coat^ en breton, veut dire bois, forêt) qui est respectable par cela même, le peuple s'en servit, malgré les actes sur parchemin. Un nouveau château s'éleva plus tard à Compiègne même, sur les ruines rasées du logis de saint Louis, tant de fois complétées, modifiées par ses successeurs. La ville, alors , ayant acquis de l'importance , imposa un nouveau titre à ses environs. La Maison de Cuise fut oubliée : le souvenir en disparaissait avec les vieux débris que l'architecte Gabriel mettait au tombereau. Seul, un village, tout là-bas, vers le nordest, au delà du Monl-Berny, en perpétue le nom : Cuise-la-Motte.
Il semble que voilà bien de l'érudition, — érudition toute fraîche et facile, du reste, — pour une simple
promenade artistique... à deux. Je n*aî pourtant pas rinlention, je t'assure, de t'étonner par mon savoir. Le rôle de Thomas Diafoirus n*est pas pour séduire les Henriette et les Angélique. Si tant est qu'il faille parfois de l'archéologie, pas trop n'en faut, comme de la vertu. Gardons-nous bien, parla lourdeur et la rugosité de certains mots, d'augmenter le nombre des gens « qui savent ôter le galbe à toute chose >, de toucher aux fleurs avec des doigts indélicats. Je devrais plutôt, au contraire de ces événements et de ces personnages qui sentent les bibliothèques, évoquer le doux fantôme de la belle boiteuse La Vallière et la faire, aux yeux de ton imagination, passer sous bois, au galop des chevaux de son carrosse qui la conduit au camp de Lille, auprès de son royal amant. La souriante mythologie Louis- quatorzième des carrefours m'y invitait... Assis que nous sommes sur une colonne de hêtre de deux cents ans, aussi lisse que du marbre et nouvellement jetée à terre, en regardant ainsi les choses de haut, nous devons les voir de loin. Puis, il reste encore sans doute quelques témoins de ces âges si distants du nôtre : les chênes qu'à la Brévière nous regardions récemment , ancêtres de tous les autres, et que les boquillons prétendent, — un peu exagérément peut-être, — contemporains de Dagobert.
Ainsi, bien après les premiers habitants du sol gaulois, peuples des époques antérieures, après les druides vivant dans cette forêt, leur temple, les Franks
chevelus et les Mérovingiens ont fait résonner les échos du bruit de leurs trompes, des hurlements de leurs molosses, ont cinglé Tair de leurs flèches et de leurs épieux lancés d'une main aussi sûre que celle d'Hippolytos, le favori de Diane.
Maintenant, les yeux dans le ciel limpide, buvons de l'azur ; noyons-nous dans un infini de songeries calmes, empreintes de la beauté de la passion.
Non seulement aux heures brillantes du plein jour, mais surtout vers le soir, il est splendide, ce panorama. Nous y reviendrons ensemble, souvent, pour voir le coucher du soleil. Alors, aux collines qui forment les limites de ce vaste demi-cercle, l'ombre donne une tonalité uniforme : il semble que les plaines disparaissent dans le gris de l'horizon, prolongeant, au delà du vrai et du possible, la forêt admirée. Puis, Tastre affaibli envoie vers le zénilh des faisceaux de rayons plus beaux, plus nombreux que ceux des gloires d'églises. Il descend. Il se laisse regarder en face. Il touche aux bords extrêmes du globe. Il n'offre plus, enfin, de sa surface, qu'un point lumineux arrêtant- toujours le regard dans le grand espace où les nuages s'amoncellent; il embrase tout du souvenir de sa magnificence.
Nous nous oublierons à suivre les progrès de cette rapide disparition. La fraîcheur montera vers nous. Les derniers bruits : le cri de la grive, le sifflet du merle, le grincement des jeunes chats-huants , l'aboiement du chien d'un garde, nous occuperont quelque
peu. Et nous partirons, apercevant les blanches vapeurs qui marquent le cours de la rivière d'Aisne, vers Rethondes et le Franc-Port. Et dans les herbes et les halliers, sous les bouleaux, près de la petite carrière, dans les églantiers, des remuements de bêles, des glissements de couleuvres t'effraieront, te feront te serrer contre moi; des bouffées de vent t'inviteront à croiser frileusement sur ta poitrine ta pointe de dentelle. Et nous aurons sur les lèvres des pensées graves, l'expression d'un sentiment profond, des bribes de philosophie tendre, en harmonie avec la solennité du milieu extérieur.
Ainsi, aux approches de la nuit, un trouble délicieux s'empare ici de nos êtres, de même qu'en plein jour c'est une évocation du passé qui y vient à l'esprit. La poésie de l'histoire complète la poésie du site pittoresque. L'amour communie avec la nature.