La Russie en
que de rintéressër; elle avait l'esprit d'une rare justesse, qualité sans laquelle toutes les autres sont perdues.
^ Ce qu'elle montrait de son caractère était agréable, ce qu'elle en cachait était attachant; elle avait toujours l'envie de faire du bien, mais elle n'avouait ordinairement que celle d'amuser et de plaire.
> D'autant plus ingénu, plus élégant, plus libre dans ses allures qu'il s'appliquait moins à produire, son esprit aimait à se jeter par la fenêtre, comme l'or des riches. Elle disait qu'elle jouissait mieux du talent des autres, parce qu'elle ne possédait que celui de l'apprécier.
D Un esprit si fécond en aperçus fins, en expressions originales et pittoresques, brillant parmi les plus brillants, prime-sautier, comme dirait Montaigne, équivaut bien au talent; c'était l'esprit de conversation de la société parisienne au meilleur temps. Tant de qualités diverses, tant de solidité de caractère, de bonté de cœur, de mouvement d'esprit, un si heureux mélange de raison et de gaieté, faisait d'elle un des types de ces femmes françaises qui, avec leur énergie cachée sous des grâces dont elles seules ont le secret, sont, selon les temps, des coquettes séduisantes bu des héros.
5> Veillant de près et de loin sur ses amis, sans jamais les importuner de sa sollicitude; toujours sincère avec elle-même et patiente envers Jca
autœs, résignée à leurs imperfections comme à la nécessité, cachant, avec un soin contraire à celui que prennent les femmes ordinaires, une sagesse profonde sous la légèreté du discours, elle voyait les hommes comme ils sont, et les choses du côté consolant. Ceux qui l'ont connue savent aussi bien que moi tout ce qu'il y avait de philosophie, de courage dans sa manière prompte et simple de se soumettre aux circonstances, et de charité, d'élévation, de pénétration dans ses jugements sur les caractères.
» Éclairée sur les objets de ses affections, elle les aimait malgré leurs défauts, qu'elle ne cherchait à cacher qu'aux yeux du monde; elle les aimait dans leurs succès comme dans leurs revers, car elle était exempte d'envie, et, ce qui est plus rare et plus beau, elle savait en même temps s'abstenir de toute générosité de parade. »
La Providence me réservait et des consolations et la réparation de cette perte; mais consolation et réparation étaient alors bien loin.
D'abord, invité par madame Gay aux soirées et admis aux visites du matin, je ne tardai pas à entrer dans une charmante intimité ; on me prévenait quand les deux sœurs ou l'une d'elles devaient dîner ou passer la soirée chez leur mère» tantôt seules, tantôt avec quelques personnes de leur coterie intime ; c'était la gaieté la plus franche, la plus naturelle; tous ces gens-là avaient trop' m ^
i6 lE LIVRE DE BORD
d'esprit pour avoir la moindre prétention à l'esprit ; une bêtise gaie y avait plus de succès cent fois qu'un trait d'esprit apprêté ou empesé, s'il avait osé s'y montrer. Madame de Girardin, toute muse qu'elle était, avait au plus haut degré le sentiment du comique; un soir que nous jouions des charades, elle annonça qu'elle en avait imaginé une très jolie, et que, comme Molière, elle la jouerait elle-même, mais à une condition : cette Condition, c'est qu'elle choisirait ses acteurs et que les acteurs choisis accepteraient sans observations les rôles qu'elle leur destinait; cette condition acceptée, elle annonça qu'elle avait fait vœu de ne jouer jamais que dans les charades où M. Karr aurait une fleur dans les cheveux.
Or, alors comme toujours, je portais les cheveux ras, avec la barbe entière, ce qui n'était pas encore à la mode, et les gens peu bienveillants disaient à tort, je veux le croire, que j'avais la physionomie sombre et dure; le rôle qui m'était réseiTé était celui d'une vierge timide enlevée pour le harem d'un sultan; les deux^ sœurs se chargèrent de ma toilette. Cette charade, très bouffonne, fut le premier essai dramatique de madame de Girardin.
En brûlant mes vieux papiers, il y a quelques années, je retrouvai et mis de côté un assez grand nombre de lettres de mes amis; j'en fis un recueil pour ma fille Jeanne Bouyer; c'est dans ce recueil que je prends quelques lettres pour le Livre de
bord; je n'y trouve de madame Gay qu'un ou deux billets, un ou deux égalemait de madame de Girar^ din; je n'ai, du reste, jamais été en correspon-r dance de lettres avec l'une ni avec l'autre; je crois, du reste, qu'elles n'écrivaient guère l'une et l'autre que des billets.
<c Labarre et sa femme sont forcés de retourner sur-le-champ à Londres, et voilà ma petite soirée remise; vous serez contraint de m'en rendre une autre la semaine prochaine, et vous n'y aurer d'autre plaisir que celui que vous me donnerez.
> Mille amitiés I