‹ Le livre de bordChapitre 31 sur 44 · VATOUT · texte numérisé non relu

VATOUT

J'avais essayé inutilement d'écrire dans quelques journaux; chaque journar avait ce qu'on appelait, ce qu'on appelle encore sa couleur, sa ligne.

La couleur consiste à s'affilier à un des deux ou trois partis existants et belligérants, et la ligne est de se régler sur une discipline et des mots d'ordre

qui ne sont pas tous communiqués par les chefs aux soldats ; il y a d'ailleurs soit des compromis, soit des trafics secrets anxquels il faut se soumettre sans les connaître ou en les acceptant humblement. Chaque journal est un avocat qui plaide une cause, un joueur qui joue sur une couleur ; pour cette cause, tous les moyens sont bons; faire la moindre concession à des adversaires, même quand ils ont raison, ça s'appelle être naïf et pas sérieux. A ce jeu, il faut mettre son enjeu sur la rouge ou sur la noire, sur une des couleurs marquées sur la table de roulette ; toute autre couleur , toute nuance non classée vous expose au même reproche de n'être pas sérieux.

Le journaliste « sérieux » écrit non pas ce qu'il pense, mais ce qu'il veut faire croire à ses lecteurs.

Moi, qui croyais que la politique devait consister à mener les peuples par la voie de la vérité et de la justice à la vie la plus heureuse^ la plus libre et la plus facile sans acception do parti, sans intérêts de coterie, sans autre ambition personnelle que Thonneur et la gloire de contribuer à ce résultat, je ne tardai pas à être classé parmi les esprits peu sérieux, peu c pratiques »; à ces griefs, on en ajoutait plus discrètement un autre que Véron trahit un jour que, reprenant le Constitutionnel^ il m'envoya un ami commun chargé de me dire que lui, Véron, me verrait avec plaisir m'affîlier à son lournal, mais que je n'avais pas le « sentiment de la

hiérarchie » ; à quoi je répondis : « Qui? moi? le sentiment de la hiérarchie? mais c'est mon fort, au contraire, la hiérarchie, la discipline, il n'y a pas d'armée possible sans cela ; j'ai tellement le sentiment de la hiérarchie, que partout où je me trouverai avec Véron je prétends êti'e le maître. »

Bohain et Nestor, dès mes commencements, m'avaient révélé le secret du journalisme : louer tout ou blâmer tout sans restriction, selon que les actes, souvent les mêmes, sont faits par ses alliés ou par ses adversaires; c'était peu conforme à mes idées et à mes sentiments.

J'aurais pu ne pas m'occuper de politique et me borner à écrire des romans; mais si, grâce à la notoriété que m'avaient donnée ceux que j'avais publiés, on m'acueillait d'abord et même on me recherchait, je ne tardais pas à être en butte aux attaques clandestines et incessantes de gens qui, embusqués au bas des journaux, employaient plus de soins, plus de temps, plus de talent à « faire passer » leurs ouvrages qu'à les écrire ; il y avait là aussi des compromis et des trafics plus ou moins secrets. Moi, vivant à la campagne, ne hantant pas les cabinets de rédaction, je restais sans défense contre les intrigues que j'ignorais, jusqu'à ce qu'elles me fussent dévoilées par quelque mau*vais procédé devant lequel je me retirais.

D'autre part, cette politique, à laquelle je ne m'étais mêlé que mal^é moi, avait fini par m'in*

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téresser; la. sottise, l'absurdité, la mauvaise foi, l'ignorance, la perfidie, l'oubli complet des intérêts du pays et du peuple qu'on prenait pour prétextes tout en le sacrifiant, les fanfaronnades de certains journalistes, la crédulité des lecteurs, la duperie du peuple, tout cela m'agaçait, m'irritait et me donnait un désir, un besoin de guerroyer sous la bannière de la vérité, du bon sens et du véritable amour de Thumanité.

. Je voyais et je comprenais l'action dissolvante de la presse de Topposition, surtout de l'opposition hypocrite, qui n'hésitait pas à mettre le feu à la jnaison pour faire cuire son œuf à la coque, l'opposition de M. Thiers ou de M. Guizot; lorsque, selon l'expression du premier, ils se trouvaient « sur le pavé » chaque fois ils abaissaient le niveau du pouvoir pour s'y « rejucher » plus facilement; chaque jour ils diminuaient la royauté constitutionnelle, jetant des pierres pour faire tomber de l'arbre les fruits qui excitaient leur convoitise, ou en abaissant les branches au risque de les rompre. Le duc d'Orléans, fils aîné de Louis-Philippe, passait ajuste titre, je crois, pour un jeune homme très intelligent ; d'autre part. Comme tous les héritiers présomptifs, il donnait quelques gages à l'opposition. Cette tactique est commune et traditionnelle ; on ajourne ainsi la réalisation, le payement des espérances que Ton fait patienter et qu'on endort. Je lui demandai une entrevue qu'il

m'accorda très gracieusement. Ce firt,-je m'en souviens, le duc d*Elchingen, un des plus brillants officiers de Tarmée, qui m'introduisit.

Dans ma demande d'audience, je n'avais pas dissimulé au prince que ce que j'avais à lui dire, beaucoup plus dans l'intérêt du pays et de la royauté constitutionnelle que dans le mien, demandait quelques développements ; un détail d'étiquette me donna tout d'abord un mauvais pres-^ sentiment. Nous ne sommes plus depuis longtemps à répoque où l'on se prosternait devant les rois ; cependant l'étiquette en a retenu ce qu'elle a pu ; on doit rester dans une situation gênante, debout, devant les têtes couronnées, et celles de ces têtes qui veulent se montrer gracieuses se tiennent également debout pour vous recevoir.

J'ai vu assez de rois dans ma vie, mais, par un hasard de ma profession de jardinier, plus chez moi que chez eux. Le vieux roi Louis de Bavière, qui est venu plus d'une fois manger quelques fraises dans mon jardin de Nice, s'asseyait en me faisant asseoir ; mais, un jour que j'allai chez lui, il me reçut debout. Quant au roi Victor Emmanuel, qui ressemble par tant de côtés à notre Henri IV légendaire, quand je suis allé le voir à Rome, il mè tendit la main, et me dit :

— Asseyons-nous et causons.'

Le prince Oscar, aujourd'hui roi de Suède, qui venait assez souvent le matin dans mon jardin.

avec un tact parfait, un naturel exquis et une familiarité qui relevaient sa dignité, bien loin de la diminuer,* s'asseyait près de moi sur un banc dominé par un palmier, et ne comptait, pour garder son rang, que sur la supériorité de son esprit et d'une charmante conversation, etc., etc.

Je fus donc un moment troublé de voir que le prince royal se tenait debout, et je vis que je serais forcé d'abréger un peu ce que j'avais à lui dire, mais je ne suis guère timide qu'avec les femmes, et encore avec celles dont je suis amoureux : je repris immédiatement mon aplomb, et je lui retraçai en assez peu de mots l'attitude de la presse et la situation qu'elle faisait à la royauté :

— C'est une guerre acharnée, incessante ; et comment la royauté se défend-elle ? Par la corruption, par la domestication d'un certain nombre de journalistes et de journaux, quelques-uns sans talent et sans puissance, les autres ne tardant pas à perdre ce qu'ils peuvent avoir d'autorité , aussitôt qu'ils ont endossé non l'uniforme, mais, dis-je en montrant de la fenêtre, dans l'embrasure de laquelle nous étions , des laquais vêtus de rouge et galonnés dans la cour du Carrousel, non pas l'uniforme, mais la livrée du château.

Je lui fis comparer le nombre des abonnés des journaux mlm'stériels et des journaux de l'opposition, — j'avais apporté les chiffres.

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— Notez que vous répondez aux attaques de Topposition dans les journaux que ne lisent pas les lecteurs des journaux aggressifs.

Comptez ce que coûte au pouvoir cette « presse entretenue » (j'avais apporté quelques chiffres) ; ajoutez à ces chiffres les trafics secrets, les places, les sinécures, les missions, les concessions de théâtres, dévoies ferrées, de privilèges, etc., vous arriverez à une très grosse somme, aussi perdue que si Ton faisait sur la Seine des ricochets avec des pièces de cinq francs.

Eh bien, voici ce qu'il faudrait faire, dans l'intérêt delà royauté, du pays, du peuple, de la société, de l'humanité.

Il y a quelque chose de pire que l'ignorance native, grossière, sauvage : c'est l'ignorance acquise, c'est-à-dire la bibliothèque de notions et d'idées fausses en philosophie, en morale, en histoire, en politique , qui s'augmente tous les jours et qui , breuvage sophistiqué et vénéneux, s'absorbe dans l3s cafés et les cabarets avec le vin, l'eau-de-vie et l'absinthe, et ne tardera pas à faire, du peuple qui se dit le plus spirituel de la terre, le plus insensé, le plus absurde, le plus bête, le plus furieux, le plus malheureux surtout.

Ce n'est pas, ajoutai-je, par des lois restrictives que vous pourrez lutter contre ce fléau; le peuple français aime l'odeur des livres brûlés; il aune certaine générosité naturelle, un certain amour de la

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liberté qui le mettent dû c&té des opprimés, fussent-ils coupables; il faut éviter de faire des martyrs; c'est avec leurs martyrs que celles des religions qui ont duré se sont établies.

On l'a dit avant moi, a la presse est la lance d'Achille » ; elle seule peut guérir les blessures qu'elle fait, mais il faut qu'elle touche les mêmes blessures.

Votre presse officielle, ministérielle, etc., plus ou moins subventionnée, ne s'adresse qu'à un public restreint, convaincu ou converti. Quand les anciens rois de France guérissaient les écrouelles, ils touchaient ceux qui en avaient et non pas ceux qui en étaient exempts. C'est donc sur le terrain de la presse qu'il faut combattre, et avec les armes de la presse.

Vous venez de voir le succès qu'a obtenu la presse à bon marché, les Journaux qui ne se vendent que quarante francs au lieu de quatre-vingts francs. Cela crée de nouveaux lecteurs et un nouveau pouvoir; on essayera d'abaisser encore ce prix par des combinaisons d'annonces ; mais cela ne réussira, si ça réussit, que jusqu'à un certain point, le prix de quarante francs étant déjà inférieur au prix de revient.

Il vous faut réunir en faisceau tous les attraits . qui allèchent le public : le bon marché, descendu tout de suite à vingt francs par an.

Il faut faire la liste de tous les écrivains écou-

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tés, de tous ceux, romanciers, historiens, savants, politiques, artistes, moralistes, philosophes, farceurs môme, s'ils sont amusants, etc., qui ont un auditoire à eux, dont le nom et le talent sont acceptés et choisis par le public.

Il faut les payer le double de ce que payent les journaux qui payent le plus, et ne leur imposer aucunes conditions qui les diminuent dans l'opinion publique; laissez-les indépendants; ils resteront forts et vous feront profiter de leur force. Il faut surveiller l'apparition de tout nouveau talent, de toute nouvelle renommée, de tout nouvel astre, fût-ce une étoile filante.

Il faut avoir des illustrations, des images, de la musique, des primes, etc.

Aussitôt que l'industrie privée invente un progrès, imagine une nouveauté, il faut vous emparer du progrès en faisant un pas de plus, en perfectionnant ou en enjolivant et rajeunissant la nouveauté.

Votre journal, très bien imprimé sur de très beau papier, aura facilement plus de nouvelles, des nouvelles plus fraîches, plus vraies que les autres.

Dans ce journal, on ne bataillera pas pour tel ou tel ministre; on développera, d'une façon agréable, sans ennui, par le roman, par l'anecdote, par l'article humoristique, les vérités morales, philosophiques, sociales; il faut refaire l'histoire de nos cent dernières années, écrite de ce temps-ci avec plus ou moins de talent, mais sans impartialité, sans vé-

rite, sans probité, par des avocats de plume, qui ont mis dans la tête de notre génération une bibliothèque d'idées fausses, de mensonges, d'utopies, de niaiseries dangereuses.

Il faut avoir avec vous toutes les forces, toutes les autorités, toutes les influences, toutes les popularités.

Ce journal ainsi fait, vous l'enverrez gratuitement aux maires, aux curés, aux instituteurs et aux médecins de toutes les communes; ces quatre hommes instruits, nourris de bonnes doctrines, de bon sens, de la justice, feront l'éducation des autres.

Quant à « la polémique », aux réponses, il faut répondre là où on vous attaque, et devant ceux qui ont lu l'attaque; il faut établir plus sévèrement le droit de réponse, le plus équitable des droits; et c'est dans les journaux de vos ennemis que vous leur répondrez , etc. (un bon petit papier rouge m'accusait dernièrement d'être l'inventeur des « communiqués »; j'ai accepté ^et j'accepte l'accusation, et je considère l'invention comme bonne).

Je cite de mémoire, et le sens plus que les paroles ; je ne me rappelle que vaguement quelques observations fines ou sensées que me fit de temps en temps le duc d'Orléans.

— J'espère, monseigneur, lui dis-je, que j'ai le bonheur d'être d'accord avec vous sur l'idéal d'un gouvernement.'

Ce ne doit pas être un parti, une coterie, dominant un pays par la violence ou par la ruse.

Ce doit être le faisceau de toutes les forces, de toutes les intelligences, de toutes les vertus ne demandant à la politique que leur part de bonheur public et la gloire d'y avoir contribué; ce doit' être une aristocratie sans cesse ouverte à tous les dévouements, à toutes les capacités à mesure qu'ils se manisfestent.

Cet idéal de gouvernement, nous l'appliquerions à la presse d'abord; ça pourrait bien mener plus tard à auitre chose.

— Mais, dit le prince, cela coûterait beaucoup d'argent.

— On commencerait, monseigneur, par supprimer les subventions données aux journaux et aux journalistes, et les appliquer au nouveau journal ; puis, si c'est insuffisant, demander de l'argent aux ministères. Dans l'état actuel de la société, c'est aussi important que l'agriculture, que la guerre, que la marine le sont toujours; c'est plus urgent aujourd'hui : il s'agit d'étayer la société ébranlée et de consolider ses bases, car nous sommes menacés d'une rechute en sauvagerie.

— Mais comment feriez-vous pour qu'on ne sût pas que le gouvernement fournît les fonds d'une pareille entreprise; on ferait de beaux cris f

— Je ne prétends pas le dissimuler; je compte au contraire me vanter d'en avoir fourni l'idée, et

louer le gouvernement de le mettre à exécution. Le prince parut surpris et me dit :

— J'y penserai.

Je pris congé de lui avec l'impression qu'il n'y penserait plus.

Je ne me trompais pas; c'est alors que je songeai h marcher seul et à faire lea Guêpes^ selon le précepte d'un certain M. Vautour, personnage d'un opéra-comique :

Quand on n* peut pas payer son terme, Il faut avoir une maison à soi.

Je ne pus cependant réaliser ce projet qu'un peu plus tard.

C'est le l*' novembre 1839 que parut le premier numéro des Guêpes. Cette publication fut vivement adoptée par le public.

Un matin, Vatout arrive chez mot

— On a plusieurs fois, me dit-il, parlé aux Tuileries du désir de vous remercier de ce que vous avez écrit sur la princesse Marie; c'est le « comment > qui fait qu'on ne s'est décidé à rien. Vos Guêpes font du bruit, combien voulez-vous que le roi prenne d'abonnements?

— Mais un; je serai très honoré que le roi les lise; il est peu probable qu'il les lise plus d'une fois ; mais, en ce cas môme, le papier est beau et fort, et le volume peut supporter beaucoup de lectures.

• — Sérieusement, cela se fait pour un certain nombre de publications aux auteurs desquels on veut témoigner de la bienveillance.

— Eh bien, sérieusement, que Sa Majesté prenne un abonnement, et ne croyez pas que je veuille faire ici parade de désintéressement.

Supposez que je vous dise cent abonnements !

ce serait monstrueux et un peu honteux.

Eh bien, ce serait en même temps une mauvaise affaire pour moi.

Après que l'on a payé le papier, l'imprimeur, le brocheur, etc., après que mon éditeur a prélevé sa part, il me revient trois francs par abonnnement de douze francs.

Eh bien, quand on le saurait, — et on le saurait; d'ailleurs, si je l'acceptais, c'est que je croirais bien faire, que je m'en croirais honoré, et je le dirais hautement, — les cent abonnements de Sa Majesté me coûteraient deux ou trois cents de mes abonnés déjà acquis, auxquels je deviendrais suspect.

• — Ça a l'air vrai.

— C'est vrai.

— Mais alors, cherchons, vous et moi, comment on pourrait s'acquitter envers vous; on y a pensé plusieurs fois.

— Rien ne serait si simple : la princesse Marie a laissé plusieurs statuettes dont j'ai parlé dans mon article nécrologique; qu'un des jeunes princes me

fasse l'honneur de m'apporter une épreuve d'un de ces ouvrages.

Vatout se leva.

— J'en parlerai, dit-il.

Mais il avait l'air si effarouché, que je suis convaincu qu'il n'en a jamais parlé.

ni iî

POURQUOI l'invention dc niepce s*est appelée daguerréotype. —

POURQUOI FRANÇOIS ARAOO NE FIGURE PAS DANS LA COLLECTION DS DANTAN. — M. DE CORMENIM RAMENÉ A DE JUSTES PROPORTIONS. — LA MEUTE DU PEUPLE. — LAGRANOE. — UNE GAMINERIE. — L. OATAYS8. •— FERR&T. — A PROPOS DU DUEL. — LE MARQUIS DUHALLAYS. — LE MAR- QUIS RAPHAËL DE GRICOURT. — LE COMTE WALEWSKf, LE PRINCE DE LA MOSKOWA, LE COMTE DE 8EBCEY. — UN COUP d'ÉPÉE.

A l'époque où je commençai les Guêpes^ on appelait journal « indépendant :» un journal qui attaquait « le pouvoir » à tort ou à raison, sans trêve ni merci. Selon cet « organe ou ce carré de papier d, désignation que je mis alors à la mode, les ministres et les amis des ministres étaient des crétins et des voleurs, leurs femmes étaient maigres, leurs maîtresses étaient jaunes, leurs chevaux étaient des rosses, à moins qu'ils ne fussent « des coursiers fringants 3> engraissés de « la sueur du peuple ».

Mais ces mêmes « indépendants » recevaient les ordres les plus inflexibles des chefs de l'opposition ; ainsi lorsqu'Arago, ami de Daguerre, lui fit donner une récompense nationale en baptisant

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daguerréotype l'invention de Niepoe, il fut interdit aux journaux « indépendants » de dire la vérité sur ce sujet. Lorsque Dantan fit la charge en plâtre de toutes les célébrités contemporaines, il lui fut enjoint, sous peine de dénigrement systématique dans tous les journaux de l'opposition, de détruire celle déjà faite de François Arago, qui avait une fort belle tête et à laquelle la charge n'eût fait aucun tort.

De tous temps, ces prétendus apôtres de la liberté s'en sont ihontrés si affamés, si goulus, qu'ils ont voulu ajouter, à leur propre liberté, la liberté des autres.

M. de Cormenin, homme dont l'esprit a été extrêmement surfait, mais qui, ayant déposé sur c l'autel de la patrie :> un titre de vicomte obtenu récemment de la Restauration, avait droit aux éloges les plus enthousiastes, M. de Cormenin publiait des brochures qui avaient le plus grand succès : c'est à propos de lui que les Guêpes, osant seules proclamer la vérité, disaient : a Ceux qui ont déclaré le « peuple souverain » ont entouré Sa nouvelle Majesté de tous les attributs des anciennes royautés détruites. Ils ont pris soin surtout de rétablir une charge importante depuis longtemps déjà tombée en désuétude; ils se sont rappelé Trihoulet et UAngely, et, pour que le peuple souverain n'eût rien à envier aux rois ses prédécesseurs, ils se sont faits eux-mêmes les < fous du peuple ».

Je racontai alors l'histoire du titre de vicomte, demandé et obtenu par M. de Cormenin. Ce titre trop récent, trop peu illustre, ne lui permettait pas de prendre une place honorable dans l'aristocratie; mais, semblable à cet ancien qui, réservant un taureau maigre pour un sacrifice, dit : Ça sera bon pour les dieux, il était assez vicomte pour faire croire au peuple qu'il lui sacrifiait quelque chose.

Dans VAlmanach populaire de 1840, il écrivait :

« Le budget est un livre qui pétrit les larmes et les sueurs du peuple pour en tirer de l'or (textuel) ;

3» Un livre qui chamarre d'or et de soie les manteaux des ministres, qui nourrit leurs coursiers fringants, et tapisse de coussins moelleux leurs boudoirs (textuel). »

— Ah I m'écriai-je, les ministres ont donc dc3 manteaux chamarrés d'or et de soie?

D'honneur, je l'ignorais ; et je sais gré à M. le vicomte de Cormenin de me l'apprendre. On m'a montré, dans le temps, M. Casimir Perier, qui avait un habit noir; M. Laffitte, un habit bleu à boutons de cuivre; M. Thiers, un habit œil de corbeau ;M. Schneider, une redingote vert russe ; est-ce que par hasard les ministres n'auraient pas des manteaux chamarrés d'or et de soie?

Mais alors pourquoi M. de Cormenin dit-il cela? Est-ce pour faire croire que, dans son incorruptibilité, il n'a jamais vu de ministres?

Pardon, monsieur, vous avez au moins vu ceux de la Restauration, quand vous leur demandiez avec tant d'instances qu'on érigeât en vicomte certain pigeonnier que vous savez.

Et les coursiers fringants? Qui est-ce qui les a vus les coursiers fringants de M. Duchatel? Flatteur qui prodigue aux chevaux les adulations qu'il refuse aux rois ! les pauvres « coursiers j> ! eux fringants des bêtes percheronnes communes à faire peur, etc.

M. de Cormenin continuait :

« Le budget est un livre qui paillette les habits des ambassadeurs (textuel). »

— Comment, m*écriai-je, on fait représenter la France à l'étranger par des messieurs couverts d'habits pailletés, des arlequins, des polichinelles? A moins cependant que les ambassadeurs n'aient pas d'habits pailletés.

Et ces sottises, ces niaiseries écrites, si Ton peut se servir de cette expression, dans une langue plus qu'incorrecte, ridicule, absurde, faisaient de M. de Cormenin un grand écrivain, un génie, un triomphateur.

Les Guêpes^ arborant une vraie indépendance, disant la vérité à tous et sur tout, obtinrent tout d'abord un succès d'étonnement, mais ne contentèrent ni les journaux ni les personnages politiques ; leur critique tirant de la force leur indépendance véritable. ;

On m'accusait de n'avoir pas de « couleur »

J'expliquai ce que c^était qu'une « couleur »

« Ne pas avoir de couleur, ajoùtais-je, c'est ne suivre de règle que la probité et le sens commun ; c'est blâmer le mal, louer le bien, rire du ridicule, quel qu'en soit l'auteur; c'est garder entre tous les partis, entre toutes les coteries, du bon sens, de la bonne foi, du jugement et de l'esprit. »

Avec cela j'en arrivai à ceci : que deux journaux, l'un ministériel, l'autre républicain avancé, refusaient à mes libraires d'admettre des annonces payées pour mes livres.

On m'écrivait que j'étais « vendu à l'or du château » ; j'expliquai que je recevais, pour ma part, trois francs par an pour l'abonnement du roi, mais que je continuerais à lui parler et à parler de lui avec la mesure qu'on doit au seul homme de France qui ne puisse demander raison d'une insulte.

Un homme qui devint grotesquement célèbre en 1848, où il arriva à la Chambre, — Lagrange, — m'écrivait de Mulhouse. J'avais dit qu'il avait parlé, dans un banquet, trop longtemps au gré des convives^

« Si la caisse des fonds secrets, me disait-il, ne paye pas bien cher vos provocatrices dénonciations de basse police, dénoncez-la elle-même comme ne sachant plus rémunérer les plus lâchea tui^itudes. »

Cette lettre avait été adressée à un journal qui en avait refusé l'insertion et me la communiqua.

Je rendis à Lagrange le petit service auquel il paraissait tenir en l'insérant dans les Guêpes ; seulement je l'avertissais que, si l'occasion se représentait, je l'engageais à m'apporter lui-même sa lettre, de façon que je pusse lui faire la réponse.

— C'est, ajoutai-je, une triste invention que l'écriture, par l'ubiquité qu'elle 4onne à certaines personnes; si ce pauvre diable ne savait pas à peu près écrire, il serait simplement bête à Mulhouse, tandis que, par sa lettre, il est bête à la fois à Mulhouse et à Paris.

Je recevais chaque mois pour cent cinquante francs à'injures anonymes ; je déclarai que je mettrais mes correspondants à l'amende du port de leurs lettres, et que je ne recevrais plus que celles qui seraient affranchies.

Ces attaques cependant prirent quelquefois un corps.

Je reçois un jour une lettre plus remplie encore d'invectives que les autres ; mais, circonstance aussi grave qu'insolite, elle était signée ; et l'auteur, à sa signature parfaitement lisible, avait joint son adresse :

M. DucROS. — Rue de Louvois, 2.

â'îS LE LIVnE DE BORD

Je montre la lettre à Léon Gatayes, que déjà alors Roger de Beauvoir avait baptisé € le premier des seconds ».

— Cette fois, dis-je, c'est quelqu'un qui m'en veut sérieusement et cherche une affaire ; allons voir ce que c'est.

— Non, dit Gatayes, il faut traiter cela plus correctement; en rentrant chez moi, je préviendrai Ferret, et dès l'aurore nous nous présenterons à: l'adresse indiquée pour que M. Ducros nous mette en rapport avec les témoins qu'il a sans doute déjà choisis.

Nous dînons; il me quitte de bonne heure pour rencontrer Ferret.

— Ça m'agace, lui dis-je, d'attendre à demain : cette lettre signée avec l'adresse est tout à fait insolente.

— Il faut cependant attendre; ça pourrait cacher un guet-apens.

Gatayes me quitte; mais je n'y résiste pas : je veux au moins savoir si Fadresse est réelle ; je vais aller rue de Louvois, je n'entrerai pas, je demanderai seulement au portier si un M. Ducros demeure dans sa maison. J'arrive rue de Louvois, n« 2.

— Est-ce ici que demeure un M. Ducros?

— Oui, monsieur.

— Ah sacrebleul pensai-je, c'est quelqu'un de décidé, et... est-il chez lui?

— Oui, monsieur.

J'oublie la recommandation de Gatayes, j'oublie ma résolution, je demande :

— L'étage?

— Au deuxième, la porte en face de l'escalier. Je franchis rapidement le premier étage ; mais

Je m'arrête un instant sur le palier pour ne pas arriver essoufflé et être prêt à tout événement ; je monte lentement le second étage, et j'arrive, assez calme, en face de là porte indiquée ; je sonne, j'entends des pas, on ouvre, et je vois un assez gros homme d'une quarantaine d'années, en robe de chambre, un madras noué sur la tète, une bougie à la main.

— -M. Ducros?

— C'est moi.

— Je m'appelle Alphonse Karr.

Il s'incline sans parler, j'entre, je lui présente la lettre :

— Et c'est vous qui m'avez écrit cela?

Il prend la lettre, regarde la signature, puis lit et tombe assis sur une chaise.

— Je suppose que vous m'attendiez.

— Monsieur, dit M. Ducros d'une voix émue, c'est bien mon nom qui est en bas de cette lettre, mais ce n'est pas moi qui l'ai écrite ; je croîs même reconnaître l'écriture, et nous allons noua en assurer ensemble.

Il va chercher un cahier et me l'appoite.

— Je ne me trompais pas, c'est un tour infâme. Monsieur, je suis professeur-répétiteur ; c'est un de mes élèves qui a écrit cette lettre et Ta signée de mon nom ; à quoi ne m'exposait-il pas?

. — Plus que vous ne croyez peut-être, car sans l'air un peu... singulier que vous donne votre madras, l'explication aifrait pu arriver en rétard. Adieu, monsieur.

— Vous me laissez la lettre pour que je la montre au père?

— Volontiers.

Je ne m'étais pas dissimulé, en écrivant les Guêpes y dont les allures étaient assez vives et qui étaient très décidées à ne faire grâce ni à l'injustice ni au ridicule, à ne subir aucune tyrannie ni aucune pression, à ne reculer devant aucune vérité, qu'il pourrait en résulter quelques mécontentements qui pourraient à leur tour se manifester avec plus ou moins de vivacité ; je m'étais donc d'avance posé des principes et des limites que j'ai la conviction de n'avoir jamais ni oubliés ni transgressés. Jamais je n'ai hésité à reconnaître et à réparer de mon mieux une erreur, quand il m'a été prouvé que j'avais commis une erreur, et cela sans faux fuyants, sans restrictions. J'ai dit : — Je me suis trompé ou î'ai été trompé, j'en demande pardon à celui ou à ceux qui y sont intéressés, je remercie celui ou ceux qui m'ont éclairé. Ce cas s'est présenté

rarement) parce que j'aime la vérité et la justice au-dessus de tout, et je prenais mes précautions; mais cela me donnait le droit d'être inébranlable et inflexible devant toutes les prétentions quand l'étais convaincu d'avoir dit la vérité.

D'autre part, j'étais en garde contre un genre d'aifaires fâcheuses; je ne crois pas qu'il soit plus, possible de supprimer le duel que les maisons de jeu et les maisons d'amours publiques, pas plus qu'il n'est possible de supprimer les égouts, assez vilaines choses également, tant qu'on n'a pas préalablement trouvé le moyen de dessécher les ruisseaux; il £aut donc régler, canaliser ce qu'on ne peut empêcher de couler; il faut n'admettre que les duels inévitables,

Grisier, mon vieux msdtre d'armes, disait : a: Les témoins ont tué plus de monde que les épées. i> Il ne faut accepter pour témoins que des gens fermes, ayant une certaine expérience, comprenant que leurs devoirs consistent d'abord à empêcher le duel si lés causes le permettent, puis à le régler loyalement s'il ne peut être évité; à ne pas prendre leur rôle de témoins pour une occasion de se mettre personnellement en vue, et usurper, sans danger, leur part d'une situation théâtrale, excitant la curiosité publique.

Il arrive bien souvent qu'on demande une réparation par les armes sans un désir bien vif, sans une résolution bien arrêtée de l'obtenir; on surfait

LE LIYRiE DE BOBB

son ressentiment et sa soif de vengeance, et on est prêt à .se contenter d'un semblant d'ej^cuses. Si d'autre part l'adversaire est dans les mêmes sentiments, s'il espère qu'en faisant bonne contenance, pendant un certain temps, on se tirera d'affaire à bon marché, il peut arriver et il arrive souvent, les témoins faisant blanc de Tépée de leurs clients, que deux hommes qui en commençant n'avaient aucune intention de se battre se trouvent acculés à ne pouvoir plus s'en dispenser, surtout si, comme il est d'usage aujourd'hui, les journaux apprennent l'affaire et la portent à la connaissance du public, qui, lui, aime qu'on se batte, comme il aime un spectacle gratis.

^ On diminuerait beaucoup le nombre des duels en interdisant aux journaux d'en parler ni après ni surtout avant; on le diminuerait encore beaucoup en adoptant ce principe.

Lorsqu'on se bat, on peut être tué, on peut tuer un autre.

Il n'est donc moralement et logiquement permis de se battre que lorsque la cause du combat est telle que chacun des deux adversaires et ses témoins jugent que l'autre, mérite la mort. S'il ne feut admettre que les duels nécessaires, il ne faut admettre que des duels sérieux et un peu terribles.

Le plus souvent, on entame une affaire avec la pensée qu'elle s'arrangera avec une légère gloiro

pour celui dont l'attitude aura intonidé Tautre, ou bien qu*au pis aller on en sera quitte pour une égratignure : c'est ce qui a fait la fortune du duel au pistolet; c'est le nombre des cas où le résultat est nul; à l'épée, en effet, il n'y* a que deux chances : de deux adversaires, un sera tu^ ou blessé; au pistolet, il y a une troisième chance : c'est qu'on ne sera touché ni run ni l'autre. C'est cette chance qui fait accepter trop facilement le combat et qui parfois amène le douloureux étonnement d'un résultat funeste.

J'avais donc établi ces principes :

— Quand j'aurai tort, je le reconnaîtrai loyalement, pleinement, franchement, je ne marchanderai pas les excuses; quand je n'aurai pas tort, je ne céderai sur aucun point. Si quelqu'un veut se battre avec moi, il ^ra averti d'avance qu'aucun moyen terme, qu'aucun compromis ne sera admis; on se battra ou Ton ne se battra pas; si l'on se bat, on se battra jusqu'à ce qu'un des deux adversaires soit hors de combat; si c'est à moi que cette mauvaise chance arrive, si je crois que dans ce jugement de Dieu la Providence s'est trompée, on recommencera aussitôt que je serai guéri.

Ces principes, nettement posés, expliquent comment les Guêpes ont amené si peu d'affaires.

A la suite de Téchauffourée de Strasbourg, sur laquelle les Guêpes avaient exprimé une opinion assez sévère, quelques réclamations se manifes-^ m. 15

tèrent, entre autres de la part d'un chirurgien militaire appelé L***, excellent et brave garçon, complice de Louis-Napoléon; le marquis Duhallays fut de commun accord choisi pour arbitre.

C'était une singulière figure que Duhallays; il avait joué up rôle très bruyant dans les duels qui signalèrent le commencement de la Restauration. Beaucoup de récits dont je n'ai pu vérifier l'exactitude le faisaient le héros d'aventures où il avait montré non seulement de l'intrépidité, msûs de la férocité; il semblait qu'il voulût expier ses actes de la première moitié de sa vie. Sa grande notoriété, ces histoires probablement exagérées lui avaient donné, en fait de duels, une autorité à peu près incontestée; il a décidé très souvent, et sans appel, de la nécessité ou de l'inopportunité d'une rencontre; il a empêché un grand rtbmbre de duels qui, entre les mains d'autres témoins, eussent probablement parus iuéyitables. Pendant vingt ans» il a joué à lui seul le rôle de tribunal d'honneur; il décida, dans cette circonstance, que L***, dont ie ne connaissais pas antérieurement l'existence et que je n'avais,. par conséquent, pas voulu désigner^ Q'avait pas de réparation à demander et devait sô ^contenter de cette explication.

Cette décision fut scellée par une poignée d& main.

Ce brave L*** a eu une fin malheureuse et tragique; il fut pris de nouveau à Boulogne, et cetlci

ibis mis en prison, tandis que le prince était inclus à Ham; il y resta longtemps et en sortit malade avec cet embox^KHOt menteur et œdémateux de la prison; il se maria, fut frappé de paralysie et assista à J'assassinat de sa femme commis devant lui par un domestique scélérat et voleur, sans pouvoir faire un seul geste pour la défendre ni appeler à son secours; il mourut lui*même, je crois, assez peu de temps après.

Je restai lié avec Duhallays el surtout avec le marquis Raphaël de Gricourt, un jeune homme très brave, très spirituel, très aventureux, également complice de Taffaire de Strasbourg. Après le coup d'État du 2 décembre, il fut envoyé consul à Santander; mais il s'y ennuya et revint à Paris sans congé faire une scène à qui de droit, se fit nommer chambellan et fut depuis sénateur; je ne l'ai pas vu dans ce rôle, qui peut paraître étrange à ceux qui se rappellent sa jolie tèf e blonde et frisée, sa petite taille élégante qui le faisait signer souvent :

Raphaël de Gricourt', De deux pouces trop court»

sa physionomie mobile, animée, émerillonnée, la gaieté de son esprit, toutes conditions dont la réunion semblait le destiner à être page toute ^sa vie plutôt qu'à devenir membre d'une assemblée de vieilles barbes, — Seniores, J'ai, je crois, cité une lettre de Gricourt à propos

LB ilYRE DE BORD

de l'acte de folie de cette pauvre madame Collet, qui vient de mourir.

J'en ai une de Duhallay^ h Toccasion de la mort de mon cher père : on y sont peu le terrible duelliâte.

Un jour, je reçois, d'une main inconnue, uçe brochure en vers ou du moins en lignes inégales. Cette brochure était dure pour moi; non seulement on m'y appelait m mouchard », mais oay révélait que l'auteur des Gtiêpes

.,. vendait sa plame au premier imbécile Qui voulait Tacheter,

et cela dans les prix les plus doux,

pour un doigt de Champagne.

Suivait un chapelet d'injures; on en avait gardé une pour la dernière, pour la plus grave :

,.. il est pauvre.

. Le tout était signé :

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