‹ Le livre de bord: souvenirs, portraits, notes au crayonChapitre 36 sur 40 · A. WALEWSKI · texte numérisé non relu

A. WALEWSKI

De plus, il eut l'attention de me faire envoyer le c premier exemplaire > du rapport des travaux de cette Commission, ainsi que me le fit savoir le secrétaire chargé dé l'envoi. Dans ce rapport on prête à Napoléon IH l'opinion que j'avais émise longtemps avant lui; mais il n'y a de chances de voir s'établir une vérité que lorsqu'à disparu celui auquel il faudrait en savoir gré. La pomme de terre, Ce pain tout fait, n'a été acceptée que quand oh a cessé de l'appeler parmentière.

J'ai chez moi cinq ou six brochures sur cette question avec une dédicace de la main des écrivains constatant que je suis l'auteur de la formule:

La propriété littéraire est une propriété*

Mais de ces brochures une seule fait cette même mention imprimée. ^

, Il semble que ce soit un secret qu'on me dit h, Toreille.

Je retrouve la lettre d'invitation pour Tînaugùra-

tion des galeries de Versailles; ce n'est pas en

« habit habillé », mais «eh uniforme », qu'on devait

se présenter; on comprend que cela était émbar-

irassant pour la très girahdé partie des invités qui

n'étaient pas militaires.

« lé' juin 1837.

» L'aide de camp de seiTice près du roi a l'honneur dé prévenir M. Alphonse Karr qu'il est invité à venir dîner au palais deYei*saiUes, le l(>j,uin, à trois heures.

» Il y aura spectacle le soii^. .

» On né sera admis qu'en uniforme.

» L'exécution de cette disposition: ne comportera aucune exception. »

J'ai retrouvé la lettre de Duhallays dont je parlais l'autre jour : ^ . ,

et Mon chef ^i^HcMige, " '

» J'apprends la mort de votre père; comme je vous sais un loyal homme, votre douleur sera grande.

» Je viens donc vous donner souvenir d'ami; ce tourbillon de futilités où je passe ma vie n'empêche pas les pensées du cœur, et celles-là me font prendre une vive part à votre peine.

» Adieu donc, chçjp Alphonse; vous qui éludiez si bien vos fleurs, puisez, dans cette transformation continuelle, cette douce philosophie qui nous fait nous envisager comme bien peu! Que sommesnous? Des atomes dans les lois de la nature.

» MARQUIS DUHALLAY3-C0ETQUEN. »

Voici une autre lettre qui montre Duhallays en plein dans sa seconde manière :

<c Mon cher Alphonse,

» Soyez assez bon pourvpusabstenir, dans vos,— Guêpes^ de raconter une anecdote qui cepenji^x^t en est tout à fait digne; c'éàt encore « le mari, la femme et l'amant o. J'ai été, moi, témoin du mari; j'ai pu, sinon arranger l'affaire, du moins la calmer; mais un rien peut tout remettre en questiion, et c'est ce que je craindrais si vous en parliez; je ûe puis et ne dois vous dire que le nom de l'amant « c'est le vicomte de X . . .

» Tout à vous de cœur!

» MARQUI3 DURAtM^yS-GOElrQUEN. »

ALEXANDItC DOMÀf. ^ MAOVBTi '— IDA PtRMCft. <— VK tZqSitTAtK» — » . AS-TU DS l'argent? — LE DUC DE CATLU8. ^ BOUFFÉ. ^ UN GROS POISSON. «^ UM DéjCUMEH À NICE. «> TH. DE BAWVtLLB. — LE BARON DC BUZ4NC00RT. — AMAT. — MONACO, — L'EMMA. — A. DUMAS FILS. «» MORT D* ALEXANDRE DUMAS.

JLusez et trop parlé dé moi; nous allons înCroàmj^è un homme que j'ai beaucoup aimé, qtie j*aime e^icof^, Alexandre Dumas.

: Où et quand nous sommes-nous rencontrés pour la première fois? Ça doit dater de loin, et je ne le sais plus; toujours est-il que, dans un de ses livres, il parle d'une visite qu'il me fit à Montmartre, dans ce bois que j'avais loué en 1830 ou 1831.

€ C'était, dit-il, un ancien tivoli touffu, presque impénétrable et abandonné; il habitait une sorte de cabane qui avait dû être le bureau des cannes. »

Dans un autre endroit, il parle d'iiii singe que j'avais à cette même éfo lue.

Ce singe malfaisant, comme tous ceux de son espèce, probablement pour augmenter sa ressemblance avec l'homme, était libre d'un commun

accord avec moi quand J'étais à la maison, et se faisait libre malgré moi quand j'étais sorti; il profitait de cette liberté pour faire toutes sortes de mauvais tours, et s'était mis fort mal dans l'esprit de ma mère, que j'avais établie dans une maison au milieu d'un jardin séparé de mon bois seulement par un mur; il franchissiaft "ie mur et se. livrait dans sa maison h une maraude effrénée; ma mère avait réclamé plus d'une fois son emprisonnement : elle offrait des cordes^ des cbàines, dés cadenas; mais il en avait bien Vite raison.

Un jour, elle arriva chez moi fort irritée, faire de nouvelles plaintes; pendant que je l'éco-utais respectueusement, le singe s'était approché à une distance familière, mais non impudente, et elle prétendit qu'il ricanait; c'était une illusion, car les singes tirent une partie de leur comique du profond sérieux aveo lequel ils exécutent leurs tours les plus plaisants; elle n'était pas patiente: elle prit un morceau de bois qui se trouvait à ses pieds et le lança à l'animal; celui-ci l'attrapa à la volée et se mit à en jouer comme un tambourmajor de sa capne, puis d'ua bp^nd il se jeta sur ma mère, empoigu^ 30H boijnet par une dentelle très longue et froncée qui le bordait, selon la mode de ce temps-là ou d'un temps antérieur; puis se sauva, en tenant un bout de sa dentelle, qui se décousait en la tirant à lui, et la mettant en tas à mesure qu'elle se dévidait et venait à lui; ma

mère me déclara que Tamouf filial} le plus miace exigeait que je prisse mon fusil et misse Tinsolent à mort ; je tdchai de la calmer, et je crus avoir réussi; mais le lendemain, quand je rentrai de Paris, il n'y avait plus de singe. *

Quelque temps après, je rencontre Tony Johannot.

— Venez donc à là maison, me dit-il ; nous avons i un nouvel hôte qui vous, amusera; c'est un singe' que nous avons acheté à de petits savoyards; Dumas, qui était venu nous voir hier matin, s'en est tant diverti, qu'il est resté à déjeuner, puis à dîner, pour ne pas le quitter.

Je vais chez mes bons Johannot; on me mène à la chambre du singe, qui s'élance sur moi, me serre dans ses bras et me baise sur les deux joues, en sanglotant de joie. C^était le pauvre exilé; il était heureux, aimé che^ les Jdhannpt; je refusai 4e le reprendre. Cette histoire du singe est racontée dans un ouvrage de Dumas, et on trouve une lettre de moi aux « pièces justificatives ».

Je vais tâcher de mettrj^ en ordre quelques lettres de Dumas qui mQ sont Testées, pour relier mes souvenirs. Je ne veux certes pas écrire une histoire*" de cet excellent homme de génie, qui a fatigué pendant quarante ans toutes les trompettes de Jâ renommée; je ne rappellerai que ce que j'ai

TUi

Voici la première qui me tombe sous la main; il

LE tlVilB DU BORD ' ' 235

s'agit de l'histoire du singe dont je pariais tout à l'heure :

a: Mon cher KaiT,

:^ Faites votre réclamation, nous la mettrons aux pièces iustificativrç$; vous conn^aissez toute l'histoire, complçtez^la^ >.A vous!

» A. DUMAS

« Mon cher ami, mon chçr njaître,

» Je Vous remercie du mc^ que voys avez dit de moi dans les Guêpes.

» Cette plume que Dumas à ]:»jen voulu adopter, c'est vous qui me l'avez mise à la main; elle a donc un bon père et un parrain excellent.

:> A VousdeocBur!

J^A.MAQUET. » ,..r,,j

Ceci est une lettre de Maqùèt.' C' étiait <îelui qui, du temps du cénacle dé l'impasse du Doyenné,

s'appelait ÂugùstusMac-Keèt.

Je i'iavais bien accueilli au -Ftgfaro; puis j'avais conseillé âbuma^ de le prendre avec lui pour l'aider dans certains travaux. Maquet à côté de Dumas avait montré du talent, et Dumas avait placé son liom avec lé sien à je ne sais quelle pièce; j'avais écrit dans les Guêpes : « Par un acte

286^ LE livHe db bord

« en cinq actes •, Alexandre Dumaîs vient de reconnaître « Auguste Maquet ».

Maquet se le rappela pendant quelque temps.

En voici une autre, de Dumas, je ne sais plus & quel propos :

A Cher ami, •

» Je ne connaissais pas ton nouveau domicile.

» Je suis avec deux chaumantes femmes qui trouvent ta lettre si jolie, qu'elles s'engagent à ne te rien refuser de ce que tu leur demanderas si jamais tù les reiicohtres.

» A toi I «-

» A. DUMAS

» Emma — Nataiie. »

« Mon cher voisin,

» Ida a été engagée vendredi à la Comédie-Française; elle doit y débuter au mois de septembre prochain; soyez assez aimable, si vous avez conserve quelques relations avec le Corsaire^ pour y envoyer une note,

» Nous nous serrons les deux mains, chacun une.

» Mille amitiés I

» A. DUMAS

» P. S. — Je ne vous parle pas de votre Figaro; ami Gérard s'en charge. »

Il s'agit ici d'Ida Ferrier, une personne belle et intelligente, avec laquelle il fit bon ménage jusqu'à

LB X.IV?lfi PB BORD 287

ce qu'il l'eut épousée; longtemps après, plus de vingt ans, il répondait la lettre suivante à l'annonce que je lui faisais de l,a moil; de sa femme :

«Mon bon ami,

■ J'étais près de ma fille à Châteauroux, quand ta lettre est arrivée ; je l'ai trouvée ix mon retour.

» Merci! (Ici quelques Gop^idépatiq avancées sur le veuvage») ,[ . ,

» Madame Buniaa était, venue à P^ûs il. y. a ua an et s'était fait payer sa dot, 120,000 frappa. . . » J'ai son reçu.

» Je pars pow la Grèce, la Turquie, l'Asie Mineure, la Syrie et l'Egypte > je t'enibrassepai, j'espère, en passant à Nice.

» Atoil '

* A. DUMAS

Nous en trouverons d'autres. ^

Dumas, pour se mettre au travail, ôtait son habit, son gilet, et se mettait en manches de chemise, comme un homme qui va « en abattre », qui va fendre du bois, et il en fendait.

Combien de fois des gens qu'il connaissait à peine de vue en amenaient d'autres à, souper chez lui, et Dumas les laissait manger et boire, et restait .dans son cabinet à travailler pour gagner ce souper qu'on dévorait joyeusement-

?g8 LE LIVIDE D^^ÇOjpip

Dans les çommençement3| q^e^ Jç deraqu:^^ ^ îîice, je rèçiis un matin unç tettre^d'un.hop^pap que je n'avais jamais vu, mai§ dont j'avais lu plv^-j sieurs fois le nom asse2i long ou allongé, figurer comme secrétaire de la rédaction dans un journal, te}fousquetaire,lG croi^, que faisait alors Alexandre bùmas.

' « Monsieur, m'écrivait cet iiiconnu, je suis le secrétaire de M. Alexandre pumasj je lui ai demandé un congé que nécessitait ma santé pour passer, deux mois à Nice ; mais voici que je reçois une dépêché de lui ; il m'écrit de partir immédiatesment; et d'arriver dans le délai strictement nécessaire pour une besogne urgente.

]D Nôtre grand homme, dont la plume sème l'or^ ne pense pas que je tf àî pas d*argent pour ce voyage subit ; je viens vous prier, vous son intime ami, dô me prêter, c'est-à-dire de lui prêter à lui, la petite somme nécessaire ; elle vous sera renvoyée (fusèitôt mon arrivée. »

Je di)nnè l'argent, et je dis à mon homme :

— Ne vous donnez pas la peine d'envoyer à Nice; faites remettre la chose chez mon ami Gatayes, qui demeure à Paris et a de temps en temps quelques payenients à faire pour moi. ♦

— Comme vous voudrez I - -

— Bon voyage ! i '"

Je n'en entends plus parler; mais à quelque temps de là, écrivant à Gatayes, je lui demande

lE LIVRE DE dOfrD 289

8*il areçu pour môi^ d*un monsieur tel, une somme d'argent; il n'avait rien reçu; longtemps après, mè trouvant avec Dumas, je lui parle de son secrétaire.

— C'était un coquin, me dit-il ; il venait chez mol tous les matins; au bout de quelque temps, je m'aperçus. que quelques louis que. je jetais le soir en rentrant, et en vidait mes poches sur la cheminée, se trouvaient en moins grand nombre que je le supposais ; je repoussai d'abord le soup^ çon ; je ne comptais guère, et je pouvais très bien me tromper ; cependant, la chose se répétant, je voulus en avoir le cœur net. Un soir, je met3sur la cheminée une poignée de louis que je compte soi* gneusément, et j'en écris le compte sur un bout de papier ; le matin, mon homme arrive comme de coutume : il s'installe à une table; moi je me lève, éi, sans affectation, je sors plusieurs fois de la cham-^ Ère; je vais dans mon cabinet de toilette, etc.; à un de mes retours, je jette les yeUx sur la cher minée, il manquait trois louis^ i

— Eh bien? > — Eh bien, je me sentis rougir, pâlir : je ne pariùr

pas, parce que je sentais que ma voix aurait tremblé où m'aurait écorcbé le gosier; et j'attendis anxieusement qu'il s'en allât ; son départ me sou* lagea ; le lendemain, on lui dit que je n'avais pas besoin de lui ce jour-là ; je ne jl'ai pas revu. . .

J'arrive un jour à Paris ; je cherche Dumas : il m. 17

290 IB LiVtE BB BOHO

deiiieurait alors à la Maison d'or; je monte quatre à •^quatre, et j'entre.

— Tiens I Alphonse ! Tu arrives à propos ; as-tu de l'argent?

— Oui.

— Est-ce bien vrai î C'est que j'en ai, si tu n'en avais pas

Et il ouvi'e un tiroir.

— C'est très vrai; j'en ai autant qu'il m'en faut pour mon voyage et mon séjour.

— Comment se feit-il que nous ayons tou^ 1^ deux de l'argent à la fois? C'est fâcheux I ça aurait été ça de sauvé, car ça va bien vite diqpaîraître.

Un jour, Dumas arrive au Havre et se loge à Frascati, un très bel hôtel, dirigé alors par un ancien officier. Le lendemain, il prend un bateau, pour venir me voir à Sainte-Adresse, trois quarts d'heure ée chemin, quand on a pour soi le vent et la marée ; il n'y avait pas de vent, et la marée; contraire; il faisait un soleil ardent; on était déjài depuis deux heures en mer, et on n'était pais pr^s d'arriver. Dumas mourait de soif; il avise un yacht mouillé en rade; il donne l'ordre d'accoster, et là, appelant quelqu'un du bord, il demande la charité d'un verre d'eau ; un matelot disparaît, revient avec des verres et deux bouteilles de vin, dont une de vin de Champagne ; Dumas, un peu étonné^ laissa laire ; on débouche' la boutbille, on lui verse un

IS LIYBE DK BOED SOI

verre, deux verces, trois verreâ; il refuse le quatrième ; on donne du vin rouge aux hommes de rembareation.

Dumas veut donner un louis & Téchanson ; celuici refuse très nettement.

-7 Peut-on au moins, ditril, remercier le maître du vacht?

— Monsieur le duc n'est pas à bord.

— Alors n'oubliez pas de saluer M. Leduc de ma part et de lui £aire mes remerciements ; du reste, je reviendrai un de ces jours. .

L'équipage du canot, un peu reposé et récon- ' forte, se remet sur les aYirons,et on arrive à Sainte- Adresse; Dumas me trouve devant ma cabane; j'avais avec moi Bouffé, lé grand comédien, et un personnage très distingué inconnu à Dumas; il salue^ l'étranger, s^re la main à Bouffé et se couche sur Therbe à côté de nous ; j'allais faire les présentations lorsque, sans m'en laisser le temps, Dumas prend la parole :

— On m'avait dit que j'arriverÉUS chez toi en une demi-heure; ce canot m'a rappelé un moment le radeau de la Méduse ; j'ai réellement et horriblement souffert de la soif; heureusement que nous avons trouvé un joli yacht mouillé là-bas; j'ai demandé un verre d'eau.

— Un verre d'eau? dit l'étranger.

— Un verre d'eau, ça me paraissait déjà devoir être du nectar; mais on m'a donné du vin de Cham-*

pagne excellent, et je n'ai rien pu faire accepter aux gens du bord : j'y retotirnerai demain poiTr remercier un certain M. Leduc qui eh est le maître. Qui peut' être ce Leduc? Est-ce l'aubergiste dé Montmorency, on le dit fort riche ; enfin, quel qu'il soit, on est fort hospitalier chez luu

— Monsieur Dumas, dit l'inconnu, il serait très heureux devons offrir uhe hospitalité plus digne de vous, et, si vous voulez lui faire l'honneur de venir un de ces jours déjeuner sur le yacht..

— Quoi, monsieur, vous êtes M. Leduc?

— Oui, monsieur, le duô de Caylus, qui désirait depuis longtemps vous rencontrer.

On convient d'un jour pour le déjeuner/Bouffé, avec beaucoup dé tact, sans attendre qu'on puisse l'inviter, dit*:

— Vous êtes heureux de pouvoir manger, vous autres; moi j'ai dû y renoiicer.

Dumas exprime ses regrets à Bouffé et nous invite à dîner pour lé lendemain à Frascati.

Je tends mes lignes, tnes cordes, le soir, et je dis à mes compagnons les pêcheurs :

— Si quelqu'un prend un beau poisson, réservezle-moi; j'en ai besoin; c'est moi que lé hasard favorise.

Le lendemain, en effet, dès l'aube, j'étais sur. mes bouées , et je sens une forte résistance ; c'était un haut-bar ; je ne sais pas bien comment cq poisson s'appelle dans les livres, mais à la mer

Lp LIVRE DE BQIIP 293

c'est une espèce de très beau monstre : longueur de quatre à six pieds, épaisseur en proportion, la forme d'un bar, de grosses écailles violettes, etc.

Je haie sur 1^ corde, pend^rit que moii matelot fiuquet tient les ayirons ; le poisson entraîne le bateau^ la cord^ me brûle les mains ; je dois faire un toi^r sur les tolets ; c'est une poignante émotion que celle d]un pêcheur qui sent un beau poisson à sa ligne et ne sait s'il réussira à le sortir de l'eau. Quand ce poisson est dQ la taille de celui que je tenais accroché, il y a une incertitude de plus : nous sommes chacun à un boqt de la corde ; voyons quel est celui qui va, pêcbeç l'autre. ,

C'est moi qui pêche le h^ut-bar; nous l'emportons à Frascati pour le dîner; admiration et stupéfaction des baigneurs; je le fais porter aux cuisines. Le directeur vieiit à moi et me dit :

— Vous avez apporté un bien beau poisson ; m^is qu'en ferez- vous? Vous n'êtes que cinq convivei^; de plus, c'est un poisson médiocre ; il n'y a que moi qui ai les ustensiles pour 1q faire cuire, et je ne le ferai cuire que si vpus me le donnçz pour ma table d'hpte, sur laquelle il fera un ^effet merveilleux ; venez choisir en échange mon plus beau turbot.

(suite.)

C'était à Nice, en 1860, un des premiers jours de mai; la soirée était à la fois tiède et fraîche; l'air qu'on respirait était formé du parfum des roses épanouies; j'hésitais depuis une heure à me coucher, parce qu'un rossignol qui, depuis plusieurs années déjà, faisait son nid dans mon jardin, chantait son hymne à la nuit et à l'amour.

Tout à coup, j'entends mon nom prononcé d'une vdix puissante ; c'est un ami ; c'est Alexandre Dumas qui vient d'arriver à Nice sur son yacht VEmma et qui s'est immédiatement transporté à mon jardin; il a avec lui une quinzaine de personnes pour le moins, des peintres, des musiciens, des poètes, deux médecins, un capitaine marin et son second, etc.

•r— Nous ne restons qu'un instant, me dit Dumas; nous sommes tous horriblement fatigués ; nous allons retourner coucher à bord, mais nous venons

tous demain déjeuner ici ; je t'avertis que, outre ces amis que tu vois, il y en aura encore deux ou trois qui n'ont pu venir ce soir. A quelle heure veux-tu que nous venions?

— Aussi matin que tu pourras, le déjeuner à onze heures.

Le lendemain, en effet, j^avais réuni les quelques amis que j'avais à Nice, Théodore de Banville, le baron de Bazancourt, le docteur Lubanski, Âmat le musicien, etc., quelques dames, les unes françaises, les autres russes ou anglaises.

A l'heure dite, la troupe des invités arrive dans trois calèches. Dumas a raconté cette matinée dans un livre que je n'ai pas sous la main. J'emprunte à Théodore de Banville, dans La mer de Nicey la description de la salle à manger, pour donner, par un témoignage, plus d'authenticité à ce qu'on pourrait croire une exagération du jardinier :

« Le couvert était mis dans la plus belle salle à manger qui soit au monde, c'est-à-dire sous une tonnelle de rosiers qui jettent devant la maison une ombre épaisse, faite des fleurs jaunes, pourpres, écarlates, blanches comme la neige, rose vit et rose chair; cet immense plafond, d'une febuleuse richesse, intercepte le soleil en laissant passer la brise odorante, et par petites places seulement montre l'adorable azur.

» Sur la blanche nappe damassée, le reflet des

SSi iti < t^i vue: tite vorb

fleurs jôtalt destâydiid i^séé; et siii^ le» angles- des cristaux étihcelàiént deséiaitiaiïts deflasnme; deux énônne» vases de Chine, écrasés sous des monla^ gned de fleurs, étaient posés atcc extrémités de la longue . table, et pour totfer dànsce salon de féerie, il fallait écarter de longues branches côu-^ vertes lie iroses, qui, pareilles à des réiiies, laissaient traîner sur le sable leurs parures éblouissantes et dédaigneuses. 9 '

Le déjeuner fut très gaî et très charmant; oti était au dessert iofscfue les deux troupes de comé;^ diens français qui, cette année, jouaient concurremment à Nice, prévenues par moi le matin, vinrent saluer l'auteur dé tant de chefs-d^œtivrc ; hommes et femmes remerciaient avec effusion l'homme qui avait écrit leurs plus beaux rôles. Dumas, avec sa sympathique verve, les remerciait de consacrer leurs talents, leur jeunesse, leur beauté, à donner un corps à ses créations. Je tû& levai, et, un verre de vin de Champagne àla main^ je souhaitai la bienvenue à notre hôte. Cinquante verres vinrent choquer le sien; une jeune comtesse russe, assise auprès de Dumas, tira un diamaïit de son doigt et le pria de graver son nom sur le verre qui avait choqué le sien et qu'elle voulait garder; cet exemple eut des imitateurs, presque tous les convives voulurent avoir au moins les initiales de Dumas gravées sur leur verre et emporter ce verre. /

: Dans çpaxTécHlti^ Pumas si'ii^quiète de rembairras 9U dut jaQ^e^jefeoi^ l'epi^l^yj^lftenfc de tant de wrres, ne* {>QDi3ant pas ^u'ila f«^sis^nt 1^ moi et â\H>posi^at<que j-{ivaî^ 4û les en^t^uateF;; o'^tait veaj^ ayeo eelte nuaaoe quç je les ayaj§^ii|>plement loués qt que yeix.fus quitte pour les payer^ L'opération finie j I^utnas youlut rem^tti'Q 10= diamant à s^ vpiaiAe, qui le pri§. instamment d^ le gaptfier.

Parmi les convives amenés par Dumas et faisant partie de l'équipage de VEm^ay était un petit ieune homme que l'oii appelait; c Tamiral »} il ^tait yêtu, çpmine.un, mai^m d® Vatteau : large culotte de veloui;s violet, dèscendi9.nt au-dessous des genoux, sur des bas de. soie d^ 1^ même couleur; veste de yelovir^. violet, avec quelques galoiis, d'or. Cette coquetterie se comprenait quand on s'apprcevait ^ue ramiral était i^ne jeune iÇemme. ,r

J'ai une photographie de tous ceux qui se trour yaient à cette joyeuse matinée, faite par Crette e par Legrçiy. — . J

La plupart sont n^ortSiaujo-urd'hui; ceux qui aurviyçnt . sont vieux, . à V^î^peption de ma fille J^anfiOf^qui étAit.alo{*SMi^:tQ^t petit enfant et qui, Sj^cieuse nière de JfamiUQ,^t aujourd'hui entounéat de trois lejofants, .çlont l'aîîiée eBt presque déjà cp qu'elle était alors.

, Oa pria instamment. Alexandre d'assister avec spn équipage ^ la, repréç^ptation que. donnait ;l6

théâtre d'opéra, et on lui offrit l'immense ioge

royale. Après le spectacle, les comédiens le reconduisirent avec des torches dans mon jardin, ou il passait la nuit.

Le lendemîtin, il nous docoiaît à déjeuner sur son yacht, t[ui pendant la nuit était allé mouiller dans la rade de Monaco.

C'était un charmant petit bâtiment, « un bateau, comme disent les nftirins, à pendre dans une église; » meublé, orné avec le plus grand luxe; lui aussi, le charmant yacht, est mort; il a été, quelques années après, brisé et englouti par la mer.

' Je n'ai plus revu Dumas; nous avons depuis échangé quelques lettres parlant de projets de nous retrouver.

Lorsqu'on 4871 j'appris qu'il était malade chez son fils,. j'écrivis plusieurs fois à celui-ci, pour avoir des nouvelles fréqueijtes de mon vieil ami. Voici quelques fragments de ses réponses :

« S'il y avait eu quelque chose de nouveau, mon cher Karr, je vous l'aurais écrit.

> Malheureusement il n'y a rien ; j'ai fait mettre dans les journaux que la convalescence avait commencé, pour éviter à notre malade les lettres et les visites; mais l'état est toujours le même; hier, je lui ai parlé de vous; il m'a pris la main et m'a dit : — Serre-lui bien la main pour moi, comme ça. Puis il a parlé de vous très alTectueusement ; tout son passé lui est présent à l'esprit ;

c'est le présent qui s'efface immédiatement et qui se perd daiis la nuit

/ » A.DUMAS

« Mon cher Karr,

» Mon père est mort hier au soir, 5 décembre, à dix heures, tout doucement, et sans la moindre lutte. Vous êtes la dernière personne dont il ait parlé; il faut dire aussi que vous êtes celui de ses amis qui s'est inquiété de lui le plus souvent.

» Je vous embrasse de tout mon cœur.

» A. DUMAS

Ce grand esprit s'endormait paisiblement , sa tâche terminée, se détachant graduellement des choses humaines; pendant ces derniers jours, il s'occupait des fleurs, des brins d'herbe, du coucher du soleil, ne sachant plus qu'il y avait autre chose; il est mort sans rien apprendre des cruelles destinées de la France.

i --iJ.

Une correspondante anonyme m'écrit : « En lisant les souvenirs d'un poète, je, m'attendais à. trouver quelques belles histoires d'amour; à quoi donc passiez-vous le temps? etc. "» '

Je ne sais rien de si embarrçtssant que de raconter ses a bonheurs », et je ne conseille à per-. sonne de s'y exposer légèrement; à ses amis mêmes» il est prudent de ne confier que ses « chagrins » . C'est ce qui termine si tristement la vie d'atelier et tputea les camaraderies; tant qu'on ne possède que des espérances, on les partage volontiers. Ainsi, tout va bien dans une de ces hordes de soldats de fortune qui habitent un atelier de peintre ou de sculpteur ou une mansarde de poète et de musicien, tant qu*on rapporte au logis des espérances déçues et des désappointements. Mais si quelqu'un de la bande rapporte un jour quelque gâteau réel, palpable et sérieux, voyez comme par

tR LIVRE DE BORD 301

un instinct secret il commence par faire de grosses parts à tout le monde, pour se faire pardonner celle toute petite qu'il se réserver comme il a encore, après cela, la conscience qu'il n'est pas pardonné ! comme il grignote d'un air indifférent et dégoûté ce morceau de gâteau qu'il trouve exquis ! comme il fait seml)lant de le trouver fade ou sentant le beurre ranceîou bien encore comme il fait semblant de croire qu'il n a pas mérité cette bonne chance, cette tuile heureuse! comme il est humble, soumis, obséquieux I comme il se sent criminel aux yeux des autres!

Antoine le peintre est invité à dîner chez, un grand seigneur qui a vu un tableau de lui. C'est la première fois qu'on prend Antoine au sérieux, c'est

le premier signe qui lui dit que peut-être il ne gâte pas les toiles qu'il couvre dé couleur; il est heureux : il est ivre. — Oh ! mon Dieu I est-ce que ces beaux rêves de talent, de gloire, seraient près de se réaliser? est-ce que je serais un peintre?

Le premier ravisseiùent passé, il s'agit d'annoncer l'événement à l'atelier; il se prépare à jouer la fausse modestie, rhaisellene trompera personne^ elle irritera. Un voile s'est subitement déchiré; il voit pour la première fois quelques replis du cœiir

humain,: la fausse modestie prendrait un air indifférent et dirait: — A propos, j'oubliais; je dine Ghe^ un monsieur, le comte Vilhem , je (irois, ime maaièrc: de grand seigneur, peut-être un farceur

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et un baron de Wormspire; il protège les arts; un ami lui a mis dans la tête de voir quelque chose de moi ; ma foi, tant pis pour lui ! avec un beau cadre, ça fera assez d'effet dans un salon. Ça m'ennuîo assez d'aller là ; mais mon ami a promis, ça le fâcherait, etc. Le procédé consiste à se diminuer d'abord soi-même, puis le grand seigneur, puis sa propre joie ; après quelque hésitation, il fait mieux : il a recours à la charge.

— Ohé I les autres, si vous croyez que je dîne ce soir à la gargotte avec un tas de truands conune vous, vous vous trompez joliment. Je rentre dans mon élément. Je dîne chez un seigneur de mes amis, un boyard, un shah, un bey; trois cents millions de revenu ; un admirateur de notre génie; il a vu de nos tableaux, et il s'est écrié : — Rembrandt, Raphaël et le Titien renaissent en un seul homme ! Salut à ce nouveau peintre ! Que l'on m'obtienne un tableau de lui, et je ne croirai pas le payer trop cher de la moitié de ma fortune. Et si j'ai la pingrerie apparente d'en garder mesquinement la moitié, c'est que je consacre le reste pour acheter un cadre digne du tableau.

— Allons, plus de charge, dit un des rapins d'un air inquiet. Qu'est-ce que ça veut dire ?

— Mais rien autre chose que ce que je dis. Le jour de la justice est enfin venu; un appréciateur éclairé a vu un de mes tableaux; il yeut être le premier à saluer la gloire de la peinture moderne. Mais je ne

serai pas fier dans la prospérité ; je ne vous oublierai pas; vous pourrez toujours me voir : j'aurai un jour pour vous recevoir. Je n'ai pas besoin de dire qu'on soignera un peu sa mise et son langage, quand on sera admis dans mes salons, ''puis, un peu après, contraint, par.Ja curiosité haletante des camarades, déparier plus clairement, il dit le plus simplement possible qu'on va peutêtre lui acheter un tableau, et il fait semblant de ne voir là qu'une bonne chance d'argent. Il feint d'être avide. Ne pouvant diminuer la bonne chance, il se diminue lui-même, il se calomnie.

Le soir, en rentrant, il dira qu'il s'est ennuyé, ' que le dîner était mauvais, le grand seigneur ridicule.

Ah I pauvre cher artiste, que ton premier bonheur te coûte cher I quelle affligeante découverte tu fais dans la vie I et l'instinct de la conservation t'a appris une triste escrime I Tout ce que je viens de dire est pour arriver à ceci :

— Comment ose -t- on raconter un succès d'amour?

Et je cours un autre danger. Notre époque esttrop corrompue pour ne pas être austère ; c'est un phénomène qui se reproduit à toutes les époques analogue^. Jamais la morale de papier et les moralistes de plume n'ont été si horriblement sévères ; l'amour surtout a le privilège d'exciter leur haine offlcielle. Et combien j'en sais de ces docteurs es

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bégaeulefie qui jettent les hauts cm quand on raconte une bonne petite histoire d'amoup, en grande partie parce que leurs amours, à eax, ne pourraient pas se raconter. .

Soyez donc un peu plus indulgents pourTamoury et ayez moins d'admiration pour la haine eC ses effets. Réservez donc vos foudres pour losambi^^ iieux^ pour les conquérants, pour les avares; dont le bonheur fait du malheur d'autrui ne peut exister qu'en humiliant, qu'en tuant, qu^en ruinant les autres. £t laissez tranquille ce pauvre amour, 'qui ^ seul donne des plaisirs et des bonheurs qu*on ne peut goûter sans les faire partager à une outre.

Ne dégoûtez pas de l'amour les hommes plus forts que vous, qui, sans l'amour, vous vaincraient . et vous battraient partout; C'est l'amour <jui -leur fait préférer les rives des fleuves et l'ombre des saules et des tilleuls aux divers champs de bataille où leur jibsence vous fait des victoires faciles. .

Quand la Providence voit naître dans une joumée • un homme supérieur aux autres, elle regarde un moment avant de le lancer au milieu de la fouley et elle réfléchît; a-t-ellô besoin de diminoer le nombre des hommes ou d'abattre leur orgueil?

elle le laisse partir tel qu'il est, comme elle Mtrtàître un brochet dans un étang oîi il y a trop de carpes; il devient conquérant, politique habile e< ambitieux. Mais si, au moment de la naissance de ce séuFé^aiitillon, tout*^stà peu près^ en éqpii*

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libre/elle çiviee que cet holmine trop fort pourrait casser ou déranger qudque chose dans réoonomie du moDâe, eUe lui dit : n- Tiji seras amoureux. £t alors elle le laisse sans crainte ; l'ameur emploiera, limitera et annulera sa force. En fait d'amour, il n'y a rien de si faiblp que l'homme fort. Dalilah remet Samson au niveau des autres homme».

Hercule n'est vàirtocu que par Déjanire, l'amour et la jalousie. Sans Dalilah, il n'y aurait plus de Philistins, et Dieu sait qu'il y en a encore.. Sans Déjanire, Hercule rinvincible aurait été immortel, continuerait à détruire des monstres. Et où vous cacheriez- vous alors, messieurs les moralistes de plume?

Alexandre, AttHa, Frédéric le Grand, Charles XII, Bonaparte , . n'étaient pas amoureux ; ils ont fort diminué les carpes.

Sans descendre jusqu'aux demi-dieux, demibrochets, vous voyez tout le monde, vous, moi, les premiers, juger très diversement l'amour, selon qu'oni l'éprouve ou qu'on l'inspire, qu'on le voit éprouvé ou inspiré par d'autres.

— Répondez-mc» franchement, Fanny : on dit qu'Eugène est amoureux de vous et que ^ pour vous, il ne recule devant aucune excentricité. Il a quitté son métier et donné sa démission, lui, un des plus brillants officiers de la marine et auquel un avenir sans bornes était réservé. Il a refusé uuq riche héritière que sa famille lui voulait faire

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