‹ Le livre de CalibanChapitre 10 sur 58 · LA MÉDIOCRATIE · texte numérisé non relu

LA MÉDIOCRATIE

L esc évident que tous les systèmes connus pour paître un peuple avaient dit leur dernier mot. L'aristocratie? Nos rois l'avaient usée. La théocratie? Les papes en avaient tout tiré. L'Empire avait fatigué la ploutocratie. Et quant à la démocratie, elle tournait au vieux jeu. Tous ces vieux sceptres dédorés par Tusage laissaient voir le bâton. Il fallait autre chose. On demandait une « cratie » nouvelle.

Nous venons enfin — Vive la France ! — d'en trouver une. Voici la « cratie » demandée. Elle n'avait été prédite par aucun prophète. On savait

NOTES S0CI0I.OCIQUES

seulement que la bureaucratie, régime sous lequel nous vivions intérimairementj nous présageait quelque chose de doux dans le sévère qu'on ne pouvait déterminer, mêitie parle rêve. On attendait. Dans l'alambic du progrès, qui correspond par un tube avec la cornue de l'avenir, il cuisait et mijotait une w cratie i> magnifique et pas chère, dont le jus sentait déjà très bon. Ça y est. Le couvercle a sauté, admirez la Médiocratie.

Enfoncé, Louis Quatorze! Aplati, Napoléon!

Et toi donc, pâle Robespierre! Enfin tous les gens de limon, les cochers du char, les équilibristes européens, les ex-génies gubernatoires. Ces: maintenant qu'on va mener la France. Oii cela? — Au bonheur.

Que personne ne se fasse honneur de la découverte! Non, même au siècle des Jules, pas un Jules n'a conçu ni trouvé cette dynamite gouvernementale, la médiocratie. Elle résulte d'un choc de mœurs avec nos idées. Elle est le fruit d'un baiser de la cornue à l'alambic. C'est une colique de la démocratie.

Avènement des médiocres, salut! Ere historique du Moyen, du Juste-Milieu, des Mitans sages, du Lieu-Commun, de l'Entre-Deux-Eaux et du Ni-l'un-ni-l'autre, tu sonnes à l'horloge de

la civilisadoti l'heure brune du chien et loup. Voici venir les demi-talents ec les demi-caractères. Ni nains ni géants, caille moyenne, nez ordinaire, yeux indécis; signes particuliers, aucun. Ec tous, un parapluie violet. L'institution des gendarmes n'a plus d'objet, et l'art de constater lesidencicés va se perdre avec les autres. Dupont, c'est Durand, qui n'est autre que Benoît, lequel se confond avec Martin, ei voilà la nation française !

Quand on y réflécliit, en effet, on ne tarde pas à s'apercevoir que tous nos malheurs nous viennent de nos individualités. Si Calypso mérita de ne pas se consoler du départ d'Ulysse, c'est qu'elle dépassait ses nymphes de toute la tête. Ulysse remarqua cette différence de stature, et tout fut perdu. Les êtres hors ligne sont proprement la calamité de leurs patries. Il était temps de le remarquer, car on ne savait plus où on allait. Songez, en effet, quel désastre a été pour la poésie l'apparition de Victor Hugo! Si Victor Hugo n'avait pas existé, nous serions cous de grands poètes, et pour un qu'elle a, la France en aurait vingt millions, tous égaux, mais heureux !

Donc ce sera la. gloire du siècle des Jules d'avoir rendu aux médiocres la place qui leur est dévolue dans une société bien faite. Et cette

placcj c'est toutes les places. L'État esc à eux. Cette vérité restait à découvrir. Elle est découverce... Maintenant, il peut pleuvoir!...

Je crois que nous allons donner un grand exemple à l'Europe. Nous avons des députés, des ministres, des présidents et des autorités de routes sortes qui, sous l'ère des Jules, sont franchement des Jules. Ils réalisent l'idéal du gris sur gris dont la pluie est le symbole. Cette fois, on les a triés sur le volet. Pas une tête ne dépasse, La médiocrarie esc fondée. L'Individualité étant une monstruosité, on ne peut pas dire que nous ayons un seul monstre au pouvoir. Je ne vois que Lockroy qui détonne dans cet ensemble médiocrate, car il est quelqu'un parmi ces gens qui ne sont que quelque chose. Ses amis le réclament. Il est égaré comme une colline dans la Beauce, il nuit au paysage, il fait bosse dans la plaine.

Or, ce n'est pas seulement de l'autorité politique que la médiocrarie s'est emparée; c'est de Tespric, du goût, du caractère, des usages, des arts et de l'âme entière du peuple français. Elle dicte ce qui s'écrit, inspire ce qui se fait, suggère ce qui se dit et modère ce qui se pense. Comme I arhbach est à la joie, nous sommes « à la bonne moyenne! » Le médiocre est la cible qu'il faut

atteindre, soit d'en haut, soit d'en bas, et quand on touche dans le mille, il en sort un monsieur correct qui vous remet un chèque de la part du goût public. Vous avez plu. Vous êtes au niveau fixé par l'instruction gratuite et obligatoire, ni trop en dessous, ni trop au-dessus, pairiotlquement médiocre. Le chèque vaut un million.

Quant à la gloire, la médiocratie n'en distribue pas, du moins aux gens raisonnables. Cette monnaie de singe esc bonne pour les fous qui ne veulent pas faire à leur pays le sacrifice d'une individualité fatale et d'une originaUté blessante, à ces orgueilleux qui prétendent rester eux-mêmes sous le règne de Monsieur Tout le Monde, à ces égarés des siècles précédents dans la médiocratie des Jules. Heureusement qu'il en reste fort peu, et que demain il n'en restera plus du tout.

Elargissons les ornières? Sous un à-peu-près de clarté faisons un à-peu-près de besogne, avec un à-peu-près de conscience pour un à-peu-près de public.

Oyez que la médiocrité est la base du pacte auquel nous devons d'être frères. Car telle est la vérité nouvelle, celle qui va désormais gouverner le monde. Ni forts, ni faibles, ni bons, ni mauvais, ni croyants, ni sceptiques, — moyens!

Moyens en tour et partout. Eh bien ! mais, nous

voilà devenus sages, monsieur le Chancelier de Fer, et vous ne pourrez pas accuser Paris de ressusciter Babylone. C'est une petite ville de la Souabe, notre Paris médiocracisé, et le bourgmestre n'est pas le moins bête de la ville.

U.fallait; que ces choses se vissent; elles sont terriblement logiques. Du temps que le peuple ne savaic pas d'où lui venaient ses grands hommes, il les croyait providentiels, et il en avait. Depuis qu'on lui a enseigné qu'ils sortent de lui et qu'il peut en faire, il s'épuise en bacheliers et il n'obtient que de la moyenne. La médiocratie est la résultante de l'efFroyable quantité d'avocats, de professeurs, de demi-savants et de quarts d'artistes que l'ambition sociale du peuple et le déclassement ont jetés dans la capitale. La force du nombre aboutit à l'avènement de ce pouvoir, car la médiocrité, c'est la première exaltation de l'ignorance. Le médiocre esc celui qui sait quelque chose parnii ceux qui ne savent rien. 11 est à ceux-là comme le génie est au talent.

En outre, il est encore l'idéal de civilisadon proposé aux affamés du pain de la science, par les distributeurs gratuits, et enfin le baccalauréat le consacre et lui dit ; « Tu as passé la borne ! » La borne de quoi? On n'en sait rien, puisqu'il

n'y en a pas, de bornes, dans le champ des connaissances humaines. Mais enfin, c'est la borne. Il s'y asseoit, le médiocre, son diplôme de « monsieur » à la main, et il attend. 11 n'est plus peuple, il esc bachelier. Il sait un peu de tout. Sans être militaire, il peut gagner des batailles sur le papier; sans être poète, il peut compter sur ses doigcs les six pieds d'un hexamètre; sans être physicien, il a des notions sur l'air et le son. Sans être orateur, il peut tenir le crachoir une heure dans un cafê. Sans être sociologue, il est socialiste. Mais il ne va pas plus loin. La baccalauréat non plus. Tous les chemins sont fermés dès le seuil à son activité, car il est médiocre, et aucun ne l'appelle, ne le tente et ne s'impose à sa volonté. La société l'a fait apte à tout sans que la nature l'ait fait apie à quelque chose, et cette intelligence moyenne vient grossir l'armée des millions d'autres intelligences moyennes que notre fureur d'instruction augmente tous les ans de cent mille déclassés.

C'était écrit. 11 fallait qu'ils trouvassent une issue. Us les ont forcées toutes. La médiocrane est fondée, vous dis-jc, et l'avenir est à elle. Les médiocres s'empiffrent dans Rome. Ils ont pris les places, les fonctions, les appointements, les honneurs et les rentes. Us font de la politique.

de la science, des vers, de la musique, du théâtre, de la justice, de la pâtisserie, de la médecine, de la finance, pêle-mêle, sans préférence, avec une égale assurance dans la médiocrité. Us occupent les Insdtuts, les Académies et les chaires doctorales. Ils ont réduit le public à leur mesure, les contribuables à leurs volontés, les clients à leurs caprices. Et tout s'abaisse humblement pour prendre le niveau « bacheliéreux; » l'esprit, le caractère, les mœurs, tout s'incline vers la moyenne. La France est médiocratisée.

Ce qui va naître de cet état de choses, Dieu seul le sait, s"il s'en occupe. Mais les individualités ont fait leur temps. Je crois que Michel-Ange ne serait pas à la noce, s'il recevait le jour aujourd'hui, avec les dons assez monstrueux qui constituent son génie. Tâchons, tâchons de faire des enfants dans le mouvement, ni trop beaux ni trop laids, ni trop bêtes ni trop fins, laborieux sans excès, et mal doués pour les vocations précises. Le bachot mène à tout, et tout y mène. C'est le point important. Il met un Français en mesure d'occuper toutes les situations connues sous les Jules, et même d'en priver ceux qui en sont dignes. Vive la médiocratie!

L'HORIZONTALERIE

^orsq u'elle publia le carnet de linge sale, qu'elle intitula Mémoires de Cora Tearl, j'eus l'honneur amer d'en receexemplaire dédicacé, ec je le dus sans 1 renom de philosophie joviale qui s'atmes écrits. Si on reliait en peau de vache, j'aurais encore ce livre dans ma bibliothèque. Mais les relieurs n'ont que du veau, depuis le krach. Quels jours maussades que les nôtres 1

Lire ce document de haute galanterie au dixneuvième siècle, je le pouvais. Peut-être le de-

vais-je... Mais, je ne sais pourquoi, les prosrituées de mon temps ne m'intéressent pas du tout. Je les trouve pénibles. J'en reste à celles qui pouvaient reconstruire à leurs frais les cent portes de Thèbes ou payer aux barbares la rançon d'une République. Encrer à la Comédie-Française me semble petit exploit, qui ne vaut pas un coup de lyre. Enfin je résiste à rhorizontalerie.

Dire que ma dédicaceuse me laissait froid avec sa vie complète, c'est dire la modeste vérité. Volontiers j'en aurais agi avec elle comme un ferceur de mes amis, grand sceptique de l'école zutiste et boulevardier fini, lequel, présenté un jour à une illustre impure de la décadence, la salua de cette question toute balzacienne :

— Eh bien ! et cette machine à coudre?,..

On venait, en effet, de l'inventer pour les honnêtes filles qui vont à pied. Donc, je ne lus pas les Mémoires de Cora Pearl. J'eus tort. Je viens de les lire. C'est un bouquin extraordinaire !...

11 devrait être sur toutes les tables. On n'a rien écrit, on n'écrira jamais rien de plus fort, de plus terrible contre le libertinage, et je le donne aux plus puissants moralistes des cinq mondes. Ce qu'il en ferait vendre, des machines

l'hobizontalerie ■jj

à coudre, s'il était connu, ce n'est pas croyable! Mais souffrez que je me recueille.

La première sensation d'ensemble est celle-ci : — Pourquoi avait-elle quitté ce nom de Cruch que lui avait octroyé la nature? Il était le seul qui lut convint. Mais cette sensation est brève; on se dit tout de suite que, pour avoir cru intéresser son siècle avec un recueil de cornichonneries aussi phénoménal, il a fallu que l'infbrtunée se soie embêtée sur la terre à hurler ! Et ce fut ainsi, en effet.

Quelle vie. Dieu de Dieu!...

Auprès d'elle et en comparaison, celle de l'huître sur le rocher est le paradis des bivalves! La punaise perdue dans le beurre est moins lugubre à imaginer que cette lamentable Anglaise dans le tourbillon du second Empire. Quel spleen, ô Schopenhauer ! C'est ça qui te la coupe. Voilà ce qu'on appelle s'ennuyer, à la bonne heure !

Elle raconte, cette Aspasie (la plus illustre dont notre âge ait enrichi l'histoire du plaisir), elle raconte que pour se distraire elle avait inventé de se laisser voler par son cuisinier !!l... Ça ne la faisait pas rire, non, hélas! mais ça l'empêchait de pleurer ! Que dites-vous de ce trait savoureux ? Les Arabes fatalistes ont la danse du

IIQUES

Ventre. Elle avait, elle, la danse de l'anse du panier!... Quand ce cuisinier lui comptait un œuf à la coque dix-sept francs, elle se sentait un peu vivre. Un gigot d'agneau dénoncé huit cents livres lui jetait une chaleur dans la circulation. Elle allait elle-même chez son boucher constater qu'il ne valait que trois francs soixantequinze, ou bien elle y envoyait le Prince. Tels furent ses menus plaisirs. Le reste, c'est la pluie morne.

Je vous dis qu'il devrait être sur toutes les tables , ce sinistre livre de confidences et comptes.

On se demande par moments comment ce Prince, le Prince dont il est question, n'a jamais eu l'idée d'attacher à la personne de la malheureuse un chirurgien jeune et pauvre. Pourquoi faire, ce chirurgien ? mais pour lui raccrocher de temps en temps la •mâchoire. H lui devait bien cela, si j'en crois ces Mémoires.

Qu'on ne vienne plus me parler des fameux dix-huit ans de corruption! J'ai maintenant un renseignement exact et certain sur cette orgie. Si c'est comme cela qu'on s'amusait dans les sphères gouvernementales, on devait suivre les enterrements avec passion et regarder les croquemorts avec envie. Dix-huit ans d'oubliettes et de

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