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L HORIZONTALERIE
carcere duro, voulez- vous dire. Et elles en redemandent!... Car elles en redemandent, les marchandes de joie, les horizontales, les verticales, les courbes, les parallèles et les lignes-brisées, toutes.
Or, voici la question que ces confessions mémorables posent à la philosophie joviale. Personne ne Ta donc entendue, cette question, parmi mes confrères de la chronique ? Ohé, tas de Labruyère ! . . .
Une Anglaise, destinée à durer quarantequatre ans, naît dans le Devonshire. A peine nubile elle débarque à Paris, ville excessivement babylonienne, et dont le babylonisme est encore fomenté par un règne désopilant, débordant de gaieté, orgiaque, dit Thistoire. Elle se donne à ce règne, corps et âme. Elle sera TAspasie de tous ses Alcibiade. Sa carrière s'ouvre sur dix-huit bonnes années de pure corruption. Elle sacrifie tout à ce rôle; jusqu'aux dimanches du cœur, les dimanches de petit jeune homme. Elle proclame dans ses Mémoires qu'elle n'a jamais aimé pouf son propre compte. Elle ne s'est point permis un seul passant à la Coppée. Tous les matins on en relevait un sur son paillasson, la guitare au travers du corps, mais elle était impitoyable. Tout pour le gouvernement — et sa famille.
Pour prix de cette loyauté, devant laquelle on recule d'admiration, qu'est-ce qu'elle demandait au personnel du règne ? Quelques, facéties, un ou deux calembours peut-être. Elle n'en a rien eu ! Lisez, lisez ! En dix-huit ans, pas un éclat de rire n'a fleuri le Champ de Mars de sa couche ténébreuse et dolente ! Le spleen noir tout le temps. Comme on change de draps elle changeait de linceuls. Des amours de taupe aveugle. Et cela pendant la période la plus exhilarante de l'histoire de France. Qu'eût-ce été, . miséricorde, si elle se fût donnée à notre République gréviste? Elle se serait fait enterrer vive pour jouir un peu. Lisez, vous dis-je.
Voici donc l'enseignement qui ressort de la vie de notre Imperia, racontée par elle-même, à l'heure où l'on dit tout. Il appert de ce récit de quarante-quatre ans de saturnales éperdues, que la déplorable créature de Dieu n'a entendu sous le soleil, père des oiseaux et des fleurs, que le bruit mat de la tirelire. Elle s'en va avec ce chant de la terre de pipe dans les oreilles, espérant peut-être rencontrer là-haut Schopenhauer, et s'accrocher, dans une planète meilleure, à cet atome lugubre, qui lui, au moins, causait après, et disait quelque chose.
Avouez que la pauvre Cruch se serait beau-
coup plus amusée si elle avait eu douze enfants et pas de pain pour les nourrir. Ce n'est pourtant pas gai, par le temps qui court, le traditionnel métier de maman, et la fécondité fait un rude sort à la femelle du mammifère pensant.
Le dilemme pour elle est de plus en plus celui-ci : Douze enfants et pas de pain ! — Ou : Douze pains et pas d'enfants. — On comprend que la jeune Anglaise ait hésité en tombant du brouillard de Plymouth dans la kermesse du Second Empire. Mais son choix ne lui a pas réussi, voilà tout. Mon ami le zuciste avait raison, une bonne machine à coudre eût été préférable.
A présent cest fini, la voilà morte. Elle ne bâillera plus. Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire, tout dise: ils l'ont aimée, et que le Dieu juste lui épargne, parmi ses anges, la rencontre de Schopenhauer, elle en deviendrait folle.
Que voulez-vous, la courtisane contemporaine, la bonne, la vraie, celle que nos mœurs scientifiques ont produite, et dont Cora Pearl est le type, ne trouve pas le chemin de ma pitié sociale. Je regrette l'autre, celle du vieux jeu, Manon, par exemple. L'horizon ta lerie me paraît ressembler, comme arc, à la boucherie, où tous les morceaux rapportent et sont cotés au tableau
des tarifs. Les pièces de première qualité ont de petits bouquets de papier découpés en dentelle, mais c'est tout ce que les Muses artistes font pour elles. Cora fit monter les cours et fut reine en Bourse de chair humaine. Elle n'aurait pas jeté un os à un pauvre, je parle de l'un des siens, et quand l'été venait, elle allait à la mer pour se présaler !
Mais son ennui fut efFroyaHe , tellement effroyable, que si on lui érige une statue (ce que j'espère) je propose que sa vie triomphante et exemplaire soit allégorisée par un croûton de pain derrière une malle. Car tel est le symbole exact de ce qu'elle a enduré sur les marges du Code, ce puits, et l'idée de ce cuisinier qui la volait pour la distraire m'obsède. Ce serait le bas-relief du monument.
i M fois au moins — tenez, rien qu'une!
' avanc ma mort, je soulagerai ma ■ conscience. Je le dirai, et si, lorsque je [aurai die, les sociétés dont je suis membre me déclarent à leur tour indigne de leurs seins, qu'elles m'expulsent, voilà lout. Mais pour moi l'heure est venue de pousser ce cri : — Non!
Napoléon n'était pas précisément une fichue héte!
Je sais que je lieurte toute l'école historique de mon temps. J'ai lu Lanfrey. J'ai blagué Béranger, comme tous ceux de ma génération;
enfin j'ai déboulonné!,.. Quel esc celui de nos contemporains qui n'a point paraphrasé « le Corse aux cheveux plats » d'Auguste Barbier?
Enfin Sainte-Hélène n'a plus aucun succès. Napoléon ne pouvait se sauver qu'en étant naturaliste, et il n'a pas eu le temps de l'être. Cambronne a eu le temps, lui ! Aussi survit-il à son maître. Et pourtant non, l'Empereur ne fut pas un simple imbécile.
Qu'il n'ait eu aucun talent militaire, soitl D'abord, c'est amusant à soutenir. Dans son livre fameux la Guerre et la Taix, le comte Léon Tolstoï nie son génie guerrier, et il attribue ses victoires à l'âme seule de la grande année. Vivent les paradoxes! Ils nous consolent des lieux-communs. Au théâtre, dans les pièces militaires, c'est l'amant de la jeune fille qui gagne la bataille d'Austerlitz, Tout dépend de l'effet qu'on cherche et de l'opinion qu'on veut avoir. Il est évident que la célèbre charge de Balaklava est tout à l'honneur des chevaux et que les cavaliers n'y furent pour rien. Et c'est ainsi qu'on explique le crécinisme militaire du Petit Caporal.
Un homme qui passe la journée de Marengo sur un mamelon à se fourrer l'œil dans une lorgnette, qu'est-ce que cela teprésente dans le gain de la bataille? Mais rien du tout. Tolstoï a
raison. Et l'Université aussi. Lorsque l'Université nous élève dans cette idée que Napoléon ne fut qu'une résultante, une synthèse à quatre pattes du peuple armé, l'Université s'amuse au jeu des combles. Qui oserait dire qu'elle change ? En France, l'Université ne change pas : c'est son enseignement qui se modifie d'un règne à l'autre.
Soyez témoins que je ne regimbe pas contre les leçons dont mes maîtres, gens fort libéraux, ont bercé ma jeune philosophie.. Je crois en Napoléon-Résultante-Premier. Si Napoléon-Résultante-Troisamoins bien réussi, c'est qu'il ^sulta moins intimement et ne sut pas synthétiser avec vigueur. D'abord, et avant tout, écrivons bien l'histoire.
Quelle oie que ce Bonaparte! Je veux dire quelle oie ce serait s'il n'avait pas inventé la Légion d'honneur!
Je le confesse, l'invention de la Légion d'honneur me trouble; elle ébranle mes convictions; elle me fait douter de Lanfrey, de Tolstoï, de l'Université et de mes maîtres de philosophie historique. Car enfin j'ai lu, le i" janvier 1886, en bon citoyen, le Journal officiel de mon pays, et je commence à comprendre ce que c'est que la trouvaille du petit ruban rouge, quel rôle il joue
dans la civilisation moderne et comment il a bouleversé, en moins d'un siècle, des mœurs qu'aucune révolution religieuse, politique ou sociale n'avait sérieusement atteintes.
En arriver à distribuer (je dis distribuer) pour étrennes (je dis pour étrennes) du ruban symbolique à des citoyens parce qu'ils sont honorables (je dis honorables), c'est faire fonctionner une institution sublime, dont le créateur, loin d'être une ganache, me paraît avoir eu plus d'esprit que Voltaire, Rabelais et Aristophane réunis.
Napoléon ? l'imbécile de Lanfrey ? Eh bien ! et la décoration ? Avoir observé cela : que plus on avance en Egalité et plus on éprouve le besoin d'en sortir, et avoir opposé à la grande utopie de de la Révolution française cette « noblesse de poche » qu'on appelle la Légion d'honneur, grâce à laquelle nous sommes tous égaux sans l'être, et être traité de résultante!... Car enfin la grande armée aurait pu s'y mettre tout entière, jamais elle n'aurait extrait de son âme anonyme cette superlative découverte. Elle est l'oeuvre du farceur aux cheveux plats, et j'ose dire d'un rude lapin, un lapin qui connaissait à fond l'humanité d'abord et la nation française ensuite, celle que l'on donne pour ingouvernable.
Ingouvernable, elle l'était devenue. Elle ne croyait plus à rien, ni à ses dieux, ni à ses sages, ni à son passé, ni à ses lois. On ne savait plus par où la prendre. Il fallait lui trouver quelque chose de nouveau, inconnu de rantiquité, qui n'eût jamais servi, la tirât du marasme et lui remplaçât tous ses culies usés, toutes ses lois. La mare aux grenouilles coassait affreusement et elle refusait tous les soliveaux. Il prit un bout de faveur rouge et il l'attacha à sa ligne. Toutes les rainettes entrèrent en danse. Elles avaient un dieu, une patrie, des lois, une justice, une société et des mœurs. La faveur rouge leur représentait tour cela. Leurvie à présent avait un but; la mare s'emplit d'allégresse. Les ingouvernables étaient gouvernés pour l'éternité.
Décidément, je me réconcilie avec Napoléon, car la Légion d'honneur, après la Révolution, est un irait d'esprit colossal. Aucun pince-sansrire connu n'a atteint ce degré d'ironie, puisque Lanftey lui-même portait le ruban rouge! Et la plupart de mes professeurs d'histoire itou! pour parler une langue vivante.
Aussi je me demande par quelle déveine dans la fatalité, après cette facétie effrayante qui laisse loin derrière celle du paradis d'aimées de Mahomet, Napoléon n'a pas imposé sa dynastie
au peuple français. Ses hériders, sans doute, n'ont pas bien compris l'idée du camp de Bougne, ils n'ont pas su se servir de la Légion d'honneur. Si, à l'heure où nous sommes, i[ ne restait plus un Français à décorer, il n'y aurait pas de Waterloo ou de Sedan qui tinssent, les Bonapartes régneraient encore. Mais la moitié de la nation seulement a reçu la faveur rouge, et voilà pourquoi nous restons en République.
Le premier qui saisira l'idée du camp de Boulogne fondera une dynastie sî durable que celle de Teglatphalazar lui-même paraîtra brève auprès d'elle. Cette idée, la voici : tous les Français sont décorés de droit, et par le fait seul de leur naissance. Le rôle du chef de l'Etat esc de trouver les occasions, et les prétextes mêmes, en l'honneur desquels celui qui ne l'est pas encore peut le devenir. Le talent est un de ces prétextes. Le jour de l'an en est un autre.
Celui qui voudra pousser son gouvernement jusqu'à l'idéal d'un bon gouvernement français s'inquiétera moins de savoir pourquoi un citoyen est décoré que d'apprendre pourquoi un autre ne l'est pas encore. Quelle que soit la cause de l'injustice, il s'attachera à k réparer. Il poursuivra même les rebelles, et, par force ou par ruse, il les forcera à porter à leur boutonnière ce
que les autres y portent bien. A l'origine, et seulement pour la lancer, la Légion d'honneur n'était décernée que pour action d'éclat, et spécialement dans la carrière militaire. Mais l'action d'éclat par excellence, c'est d'être né. En France, voir le jour er être décoré ne font qu'un. Les berceaux royaux ont la jarretière^ les crèches du peuple ont le ruban de pourpre.
Le Français sera décoré parce qu'il est debout, et il le sera également pour être assis. Celui qui vend, au même litre que celui qui achète. Les métiers les plus simples, dès qu'un Français les exerce, deviennent de l'héroïsme. Et si un Français ne fait rien, il aura du galon tout de même pour cela, car un Français qui ne fait rien, c'est déjà plus qu'un autre qui fait quelque chose. Telle est l'idée du camp de Boulogne.
Elle nous a créé des mœurs dont les philosophes jouissent avec recueillement. C'est ainsi que nous avons la saison de la Légion d'honneur, comme on a la saison des poires. Ses époques sont régulières. A telles dates, la France enrubanne les héros du succès, de l'avancement et des droits acquis. Ces héros se préparent toute l'année à la surprise. Ils savent que leur jour est venu : ils ont l'âge.
Car il y a l'âge de la décoration. On est dé-
coré pour cause de maturité. La France vous félicite d'avoir passé la quarantaine. On dirait qu elle vous en indemnise.
Nous possédons encore la décoration pour fonction publique. Un préfet ne peut pas ne pas être décoré. Pourquoi? Demandez-le à Napoléon. Vous représentez- vous un gardien du Jardin des Plantes sans liseré rouge? Non. Moi non plus. Les mœurs nouvelles veulent encore que remployé de ministère, assis depuis dixhuit ans sur son rond de cuir, soit un d'Assas de l'administration. On décore le d'Assas sur son rond de cuir. 11 le faut. Je ne sais pas à quel titre, mais lui il le sait. 11 a souffert. Un Français ne doit pas souffrir.
Ahl les belles mœurs! L'un des titres irrésistibles à la décoration, c'est de l'avoir demandée plusieurs fois sans l'obtenir. La France, saisie de honte devant cet oubli, s'empresse de le réparer. Avoir demandé la Légion d'honneur et ne pas l'avoir eue immédiatement, mais alors à quoi servent les cuirassiers et pour qui fourbisscn:-ils leurs cuirasses? Demander la Légion d'honneur au gouvernement, c'est une poUcesse qu'un Français fait à ce gouvernement; il ne craint que ceux qui la refuseraient sous prétexte qu'ils en sont indignes. Et il se joue ainsi entre
ri
le décoré et le décorateur une comédie admirable dont le Molière futur.se fait trop attendre et qui a pour trait capital le : a Je ne Fai pas demandée! » populaire.
On ne demande pas la décoration^ on se la fait offrir. Et vous dites que Napoléon était une fichue bête !
Sachez qu'avec sa ganse rouge il a refondu toute la société. Il a trouvé l'introuvable^ c'està-dire l'exercice de l'égalité, La vraie guillotine, la voilà. Nobles ou vilains, capables ou incapables, riches ou pauvres, nous sommes tous nivelés. Pas une tête ne dépasse l'autre. Tout Français est légionnaire, soit quelque chose de plus que son voisin, mais exactement autant que lui, attendu que celui qui n'est pas décoré menace de l'être et peut crier à l'injustice. On fait d'un peuple ce qu'on veut avec un levier de vanité pareil, et ce qui maintiendra longtemps encore la République chez les Welches, c'est que, elle qui ne comprend rien du tout, a compris l'idée du camp de Boulogne. Elle décore à tour de bras, les jours fériés et les autres, en tas, en masse, à droite, à gauche, à propos de bottes, de services exceptionnels, d'avancement^ d'âge, de ronds de cuir, de dédommagement et même de talent. Elle égalise. Et comme en
outre tout pékin décoré a l'avaniage, en laissant pousser sa barbiche, d'être pris dans les omnibus pour un officier, manie prévue par le Corse rusé, il s'ensuit que fort probablement Marianne se tirera d'affaires.
LA CALIBANITE
j E ne peux pas dire, comme le tambou- Kjl^^ rinaire d'Alphonse Daudet que « ça ^C^a^ m'esc venu en entendant chanter le rossignol.» Dabord, il n'y a plus de rossignols. La truffe a tellement donné cette année qu'on les a tous tués pour en faire des pâtés de mauviettes. Puis, s'il restait des rossignols, ils ne demeureraient pas en Europe en ce moment, il y fait trop froid, trop triste et trop bête ! La vérité est que a ça m'est venu u précisément à force de ne plus entendre chanter le rossignol.
Glacé par le silence de l'oiseau et convaincu
que jamais plus il ne reviendrait égayer di trilles notre lugubre chrétienté, je me mis écouter le ronflement de forges qui, du nord au midi et de l'est à l'ouest, forme aujourd'hui la musique du monde civilisé, et l'ayant bien ouï, je jetai ma lyre. J'étais résolu à être utile, moderne et sage, c'est-à-dire à découvrir quelque chose de manuel dans le scientifique qui fait que l'on dit de vous, dès que vous êtes mort ; c'est un bienfaiteur du genre humain.
Je ih'adonnai d'abord à la mécanique et ne tardai pas à mettre sur pied une machine dont je ne vous dirai que quelques mots. Elle était bien jolie. C'était la machine à répandre des bruits de guerre en temps de paix.
Représentez-vous un orgue de Barbarie, tout en bois de sapin, sans décorations. Quatre boutons en os, correspondant à quatre jeux intérieurs, en permettaient la manipulation à l'enfant le plus ignorant, à l'enfant gratuit et obligatoire. Sous la pression de son doigt rose, le bouton n" i faisait entendre le premier bruit d'une séance du Reichtag. Le bouton n" 2 reproduisait le deuxième bruit de la Marseillaise et du patriotisme dans les rues de Paris. A peine le bouton n° ^ était-il sollicité, qu'on entendait le troisième bruit d'une forte bataille dans le goût
ie ses I
L CALIBANITE
de Sedan. Enfin, au bouton n" 4, une province se détachait du territoire.
Telle était la machine à répandre les bruits de guerre en temps de paix. Elle n'avait qu'un défaut. Elle était chère. Je n'avais pu en construire que quelques spécimens, juste autant qu'il y a en Europe de monuments appelés :
Bourses. Mais un ami m'ayanc montré un journal anglais, je dus renoncer à mon orgue : j'avais été devancé et dépassé. On avait déjà, pour trois sous, autant de machines à répandre les bruits de guerre en temps de paix qu'on en voulait, et toutes les Bourses de l'Europe en étaient pourvues. Je brisai donc mon instrument à ruiner les gens et je me tournai vers la chimie.
A la vérité, je ne savais de cette science que ce que l'on en enseigne à l'Ecole polytechnique. Qu'est-ce que la physique? — Tout ce qui tourne. — Qu'est-ce que la chimie? — Tout ce qui pue. C'était beaucoup. Ce n'était pas assez. Une pensée de Schopenhauer compléta mon instruction, a Lorsque Dieu nous fit le don du monde créé, il daigna y ajouter le présent de la chimie, qui est la manière de s'en servir, ou, si vous l'aimez mieux, de le faire sauter, » C'est à cette phrase qu'on doit la calibanite.
Parmi les corps qui se combinent sous l'œil
J2 NOTES SOCrOLOClQUES
universel du Père des mélanges, les plus inofFensifs, on le sait, sonc ceux qui, en se combinant, réduisent le combinateur à l'état immédiat de souvenir. Mais il y en a d'autres. L'humaniié a les regards fixés sur ces autres-U. Elle en attend son avenir. Dès que l'un d'eux est découvert par un chimiste, la pauvre chère humanité l'applique à son bonheur en ce monde et à son salut dans l'autre. Les forges qui ronflent à cette heure sur l'Europe et dont la musique a remplacé celle du rossignol ne ronflent que pour préparer des récipients à ces combinaisons, fulminates, picrates, fulmicoton, nitroglycérine, dynamite et, depuis hier, mélinite. On les revêt de bronze au sortir de l'alambic, et on les échange entre civilisés, telles des dragées pendant le carnaval. Ainsi se trouve justifiée la belle pensée de Schopenhauer sur les présents du Créateur à sa créature.
C'était là que je devais creuser pour trouver mon invention utile, moderne et sage. Je me promis d'aller plus loin que la mélinite, qui au fond est perfectible, puisqu'elle n'arrive qu'à raser une forteresse en deux secondes, de telle sorie qu'à la troisième seconde seulement les vaches peuvent recommencer à paître sur l'emplacement de la citadelle. Je méditai une substance supérieure, et, le dieu de Schopenhauer
LA CALIBANITE f^
aidant, je la trouvai. En voici la formule pour les initiés: V C^;„(Az" Hy' Ox') B'L'. Ils me comprendront.
Hier donc, je pris mon courage à deux mains, n'en ayant pas d'autres à ma disposition, et je précipitai dans ma cuve de plaùne les vingt-sept éléments constitutifs et fumants de la délicieuse et épouvantable calibanite. Il était midi et trentequatre minutes. C'est au moment où le soleil s'est mis à rire. Il y avait longtemps que cela ne lui était arrivé.
La mixture réfrigérée donna une aimable gelée de goyaves, du moins par l'aspect. Avec un bâtonnet, j'en remplis une petite boîte ronde. Il faut toujours que la boite soit ronde, car la calibanite est si sensible que la seule forme de l'angle la fait partir. Et je m'en allai au ministère.
— Monsieur Berthelot?
— C'est ici.
— Il esc toujours ministre?
— Mon Dieu, oui !
Et l'huissier m'introduisit dans le cabinet du savant homme. Il travaillait. Je crois qu'il comprimait des gaz.
— Tiens, Caliban ! fit-il, elle est bien bonne !
— Chut! ne bougez pas, priai-je, et faitesmoi seulement apporter une rondelle d'ouate.
— Est-ce que vous avez mal aux oreilles?
— Non. C'est pour poser sur votre bureau .cette petite boîte, Savez-vous ce qu'il y a dans cette boîte, mon cher confrère, le devinez-vous?
— Non, dites.
— Cestdu V'Q i|(Az'*Hy'Ox^) B^'.
— Bigre ! s'écria Berchelot, qui bondit de quelques mètres en arrière. Et vous vous promenez avec ça ?
— Avec quoi voulez-vous que je promène par le temps qui court r
Comme tous les vrais savants, Bertheloc est sensible à la logique, quand elle est serrée.
11 se borna donc à me faire observer que j'étais un peu imprudent, attendu que si rien ne résistait à la mélinite, le VQ^^^ (Az" Hy' Ox-) B' L', lui paraissait, à vue de nez, de force à faire sauter Paris et ses sous-préfectures.
— Vous n'en soupçonnez pas la puissance, repris-je. Pour le dernier mot, la calibanite est le dernier mot.
Et je lui en expliquai l'emploi. C'était bien simple. On n'avait qu'à en prendre sur le bout du doigt une lèche dans la boîte, et à graisser seulement sur la carte la ville que l'on désirait supprimer. Dès que le papier avait bu la graisse, la ville s'éparpillait au souille des zéphyrs.
LA CALtBANlTE
— Voulez-vous essayer? lui demandai- je.
Eh bien ! on me croira si on veut me croire, Berthelot hésita. S'il n'avait pas hésité, je le tiendrais pour un faux savant, attendu que les vrais savent bien que la science n'a pas de limites et que la chimie, notamment, ne fait que commencer. Je le guettais là. Il ne douta pas de la calibanite, il en eut peur, voilà tout.
— Je vous crois sur parole, fit-il avec un geste de conviciion joliment aimable. Mais à quoi compcez-vous utiliser votre découverte ?
— Au bonheur de l'humanité! Au progrès!
A la liberté ! A tout ce qui nous vient enfin par la guerre, l'extermination et le divin chambardement séculaire qui emparadise l'Europe depuis l'invention initiale de la poudre à canon! N'estce pas charmant depuis qu'on marche de feu grégeois en feu grégeois? N'est-on pas heureux de vivre et de donner la vie aux autres ? Ah ! quel bal, Berthelot, quel bal!...
— Expliquez-vous mieux, ou je sonne.
— Voici. Au train dont vont les choses, je ne sais pas si vous serez de mon avis, mais il y a des jours où il me semble que Dieu a besoin de la planète pour un autre essai, et qu'il nous la redemande. Peut-être ne se tue-ton pas assez! Peut-être se reproduit-on trop! Car il est clair
que nous pullulons. Pas un mètre de sol sur la Terre qui ne soit aujourd'hui défriché, bàii, habité, colonisé et même imposé. 11 n'y a plus de déserts ni de steppes nulle part. Il ne reste aux lions que la Camargue en Provence et la plaine Saint-Denis, aux ours que TOdéon, aux boas que les bocaux de pharmaciens. Le globe déborde d'hommes. Parcimonieux d'assassinats, nos guerres ne suffisent pas à nous décimer; ce sont de légères latouilles d'enfants qui laissent à peine deux cent mille mères en deuil par an et ouvrent trente ou quarante mille pauvres successions. Nos instruments sont faibles et sans portée. La mélinite ne conclut pas. Enfin, ça ne va pas, et le genre humain menace de durer cent ans au moins encore. Pourquoi, Berthelot? Parce qu'on ne tire pas de la chimie tout ce qu'elle peut donner, tout ce que Schopenhauer veut qu'on en tire, tout ce que le Créateur y a mis lui-même. Voilà ce qui m'induit à vous offrir la calibanite. ■
— Qu'est-ce que vous voulez que j'en fasse .■'
— Comment! puisque vous n'avez qu'à en prendre une lèche du bout du doigt et à graisser sur la carte la ville dont vous désirez la disparition...
— Et puis après?
— Mais vous êtes sûr ainsi d'exterminer vos
L CALtBANlTE f^
ennemis, qui sont les nôtres, plus quelques artilleurs sacrifiés d'avance, ec de fixer la victoire à la hampe du drapeau français, le drapeau de la civilisation.
Adressez-vous au ministre de la guerre.
— Ce n'est donc pas vous? Je croyais que le seul ministre de la guerre possible en France, à l'âge de la raélinite, était un chimiste, car à quoi bon un militaire ?
— Voyez Boulanger, vous dis-je.
— Sans doute, d'après le nom, le directeur de la manutention? Ce n'est pas la peine.
Et je me suis retiré avec ma boîte de gelée de goyaves.
Je l'ai même jetée dans la rivière. J'étais très triste, car mon invention était belle et vraiment digne du dix-neuvième siècle.
Elle restera incomprise.
Allons, puisque la mélinite leur suffit, allons manger, mes frères, des rossignols truffés, car c'est tout ce que la science nous laisse.