UN TABLEAU DE PARIS
LE ■BOULEVoiHV
^L y a sur la terre un lieu d'une célé- ' brité telle que les rois nègres en rêvent I
Connaître ce lieu, le traverser seulement et pouvoir dire qu'on l'a vu, c'est ce que demandent à leurs dieux divers tous les enfants de Scm, de Chanij et de Japhet aussi, dans leurs prières prosternées. On y vient d'ailleurs des cinq parties du monde, toutes les routes y mènent^ toutes
les locomotives empanachées de fumée y dardent leur œil rouge et cyclopéen et y jettent d'heure en heure l'élite des fortunés, des ingénieux et des forts.
Car ce lieu n'est pas un lieu, c'est le Lieu même. Le reste de la terre, sorte de terrain vague, joue autour du Lieu les plaines Saint- Denis ! . . .
Le Lieu ne mesure pas un demi-kilomètre d'étendue; il n'a pas vingt mètres de largeur. Et pourtant au delà l'ortie commence, avec la province.
Imaginez une chaussée entre deux trottoirs.
De dix pas en dix pas cette chaussée aligne en bordure un arbre, un réverbère, un kiosque à journaux, une vespasienne et un décrotteur de souliers.
Pendant la journée, c'est une rue ordinaire, passagère, bruyante, rue de Londtes ou de Vienne, plutôt d'Amsterdam, avec cette différence que l'arbre n'y ramifie pas, que le décrotteur n'y décrotte guère et que les réverbères y sont plus rares que partout ailleurs. Seuls les kiosques prospèrent, et, quant aux vespasiennes, grottes embaumées du lieu, leur succès est inouï; elles ne désemplissent point. Mais là autant
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qu'ailleurs, pas davantage, la chasse au veau d'or roule le tumuhe de ses chars. Embarras de voitures, accrochages de roues, écrasemencs, invccnves, c'est le courant des capitales. Fiévreux, convulsés, tirés à hue et à dia par cette loi commune dont Succi et Merlaiti espèrent lihérer l'humanité, des gens corrects, c'est-à-dire blancs bordés de noirs, s'agitent. Us vont déjeuner ou ils en viennent. Le lieu n'est pas encore le lit;u. Il n'est pas l'heure.
Mais voici,
Avez-vous vu un bain se transformer en cirque ?
Le soleil se couche derrière la Madeleine et il tire ses couvertures de nuées grises. D'impercepdbles lueurs pointent dans les lanternes des torchères municipales. Elles vont épaissir l'obscurité de cette simple Canebière, lorsque riniciative privée, telle une traînée de poudre, embrase d'un seul jet toutes les devantures. Cette fois, c'est le lieu des lieux. Voici le boulevard ! . . . Rêvez, rois nègres.
Le boulevard!...
Les boulevardiers arrivent, hommes d'esprit, hommes d'argent, hommes d'amour, avec, aux lèvres, le sourire du boulevardier. D'oii sortent-
ils ? On ne sait : les uns de Baiignolles, les autres de Perse seulement. Ils ont leurs provisions de mots, de pçtins, de ragots. Us savent la cote et les cours. Ils connaissent le scandale delà Chambre. Us ont lu l'arncle à succès du jour. Ils vont vivre. Car c'est une si drôle de chose, la vie, qu'on ne vit qu'en ce seul lieu, à cette heure seule, du moins comme on rêve de vivre, paraît-il.
Et en eiFet elle est unique au monde, cette rue tout d'un coup transformée en salon, où des êtres de toute race, de toute religion, de toute opinion, de toute moraHté même, pourvu qu'ils paient de leur personne en intelligence, en bravoure, en travail et en courtoisie, fraternisent, s'accordent et désarment devant le génie français, c'est-à-dire l'esprit de politesse.
Sur le boulevard on peut tout dire, tout entendre et tout imaginer. C'est le forum idéal de la Ville libre. On y pèse les choses à leur vrai poids et les hommes à leur valeur vraie. Ce qui est consacré là fait le tour du monde, car c'est le Beau. Quelle province maussade que le reste du globe! Aussi être vu au boulevard, reconnu, salué, montré du doigt par les boulevardiers, c'est le to he or not to be du poète. La gloire souffle du carrefour Drouoi. La vie s'arrête à la place du nouvel Opéra.
Ainsi rêve le roi nègre.
En voit-il assez passer, de ces privilégiésj dans son rêve, le moricauJ deshérité, de ces savants, de ces poètes et de ces femmes délicieuses ! La respire-t-il, la fleur de civilisation ! En entend-il de ces paroles raffinées et paraffinées comme les allumettes suédoises ! Voudrait-il assez y être dans ce lieu des lieux!...
Viens prendre une absinthe, pauvre anthropophage, et regarde de près la réalité de ton rêve.
Voici d'abord les voitures d'Old England, régal des yeux, gloire de la carrosserie, construites sur le modèle gai de la barque à Caron. Si tu aimes le rouge, en voilà.
Ecoute à présent la causerie de ces deux maîtres du verbe, tes voisins, et aux histoires qu'ib se content, dis si tu oserais les manger avant de leur avoir récuré la langue.
Vois maintenant les trottoirs se remplir de cette épouvantable procession de guenuches sinistres, dont les yeux verts cernés de pourpre dardent sur toi des éclairs strabiques de vampires affamés. Admire la chimie de leur ceint violet, le faisandage savant de leurs carnations vitreuses, le travail architectonique de leurs chevelures fàcul- '^
tatives, et devine, si m l'oses, ce que te promet la révélation du doux mystère auquel tu brûlais, sous ta tente de peau de mouton, d'être initié. Que dis-tu de ces boulevardières ? Ce composé de soufre, de potasse et de protoxyde d'azote te représente l'amour du lieu des lieux. Nous avons, comme Athènes, nos courtisanes. Amuse-toi, bon Bamboula.
A présent, passons à la politesse dite nationale, celle qui est dans le sang du peuple et dont le lieu des lieux est le Conservatoire. Hèle seulement un cocher, et... écoute! Le chapelet d'injures est égrené. La plus douce correspond, dans ta langue, à proxénète. Dans la nôtre, elle métaphorise à travers la pisciculture.
Mais ce n'est pas fini. Encore une absinthe, ô Majesté d'ébène, et demande les journaux du soir. Lisons. Voici : a L'atroce canaille qui me « reproche ce matin, dans son papier abject, a d'avoir été condamné pour vol, avant même a d'être député, oublie qu'il a subi lui-même des te peines infamantes pour attentat public aux a mœurs... » — Et plus loin, dans la partie gaie du journal ; a Nous ne voulons pas révéler « le nom du déplorable mari dont la femme a, n vient d"être surprise en flagrant délit de déli-
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« quescence avec un vidangeur; qu'il suffise de K savoir qu'il demeure rue... numéro... au pre- « mier étage, et que son père était référendaire n à la cour des Comptés en i86... » A présent, roi nègre, retourne-toi et vois rigoler les consommateurs autour de leurs tables. Tous des gentilshommes, et d'un boulevardier!...
Mais ceci n'est rien. Nous sommes sous la troisième République française, et, par conséquent, en plein progrès. II va sans dire que le lieu des lieux a suivi le mouvement. Je l'ai connu moins triste sous l'Empire, mais non pas moins agréable.
Ne bouge pas, prince africain, et laisse venir à toi cet individu louche, vêtu d'une redingote sordide, qui zigzague entre les tables de la terrasse, parlant bas et guettant de l'œil les sergents. Celui-là, c'est le camelot. Le nii du boulevard sous Grévy, Il date de la liberté.
— Monsieur veut-il des cartes transparentes?...
Il passe furtif, un autre suit :
— Demandez les mystères de l'Elysée ou les amours secrètes du Président de la République française...
Puis un autre :
OCIOLOCEQUES
— Arrestation du Régent de la Banque de France.
Puis un autre encore :
— Le détournement de mineure de Mgr l'évêque de Chàtellerault. Complicité des Visitandines. Curieux détails!...
Et le défilé continue : — Le suicide de M. de Soubeyran r Les œuvres de Piron illustrées I ., . La faillite du Crédit Foncier!... L'ensablement de l'isthme de Suez!... Expulsion du gérant du cercle des Panais!.:. Révélations sur les jeux de Monaco, trois pendus!... Un espion prussien dans le Polygone de Vincennes ! . . . Mariage de Sarah Bernhardt avec l'Empereur du Brésil ! . . . Découverte de trois cadavres violés dans le cimenère de Sainc-Ouen ! . . .
Ainsi chantent et susurrent les chers camelots, honneur et joie du Boulevard sous la Troisième. Et quand je les appelle « chers, » c'est qu'ils le sont sans doute à la police. Toujours est-il qu'ils ont conquis le lieu des lieux et qu'ils l'emparadisent. Ces gardiens de la paix que tu vois, si m as de bons yeux, n'ont qu'un désir, c'est de les laisser circuler. Peut-être en ont-ils un autre qui serait d'acheter leur marchandise. Je me le demande quelquefois, en les voyant si calmes, sous l'œil de Dieu.
Et [oi, que ferais-cu, souverain sombre des races intermédiaires, si dans ton royaume, autour de ta tente suifeuse, on se permettait de salir les airs de pareils cris, bêtes, ignobles et sauvages? Peut-être ta fierté d'homme inférieur te suffirait-elle à t'indigner ! Voilà ce que c'est que de ne pas écouter les missionnaires quand ils veulent vous civiliser.
Nous n'avons plus besoin de cela, nous autres, et si Paris est le nombril du monde, le boulevard est le petit coin choisi, le fin repli de ce nombril t
Aussi, comme on nous l'envie chez les autres peuples! On sent bien qu'il est notre prééminence, que toute force nous vient de lui, au'il est le lieu par excellence, et que le génie français vibre là, entre les vespasiennes, dans les voix argentées et cristallines des camelots.
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