‹ Le livre de CalibanChapitre 12 sur 58 · LA GUERRE ET LA PAIX · texte numérisé non relu

LA GUERRE ET LA PAIX

LETTREE c4U COéMlE LÈOO^ TOLSTOÏ

, vous qui, issu d'une lignée patricienne c guerrière, avez mis, selon le vers

1 d'Alfred de Vigny, une plume de fer à votre cimier doré de gentilhomme, Maître illustre et gloire du peuple auquel vous avez donné son plus beau livre, La Guerre et la "Paix, génie candidement chrétien, âme slave, dont la pidé généreuse ne voit plus d'autre leçon possible à la vieille humanité que l'exemple du labeur humble des misérables attachés à la glèbe, comte

6o NOTES SOCIOLOGIQUES

Léon Tolstoï, tandis que vous labourez au milieu de vos paysans, poussant à la charrue et jetant dans la pourpre des couchants la graine éternelle et honnête du blé, je pense à vous et je vous crie à travers le grondement sinistre des chariots de la mort : — « Quelle bête immonde que l'homme! »

Doué, pour tout privilège, de la faculté de se concevoir autrement qu'il n'est, cet animal occupe dans l'espace une planiculette sans la moindre importance cosmique, et quoique cette planiculette soit ridiculement minuscule, sa vie est déjà si brève qu'il n'arrive pas à en faire le tour avant de mourir. Que dis-je! Il lui a fallu deux mille ans pour apprendre que la Terre était ronde, deux mille autres pour savoir qu'elle était ovoïde, et si, par hasard, elle est carrée, il n'en sera averti que dans vingt siècles, par les progrès de ce que le malheureux appelle dérisoirement ; la Science!

Le peu de phénomènes qui se passe dans le petit astre boueux ferait rire un indigène des autres planètes, et la vérité est qu'il ne s'y passe rien. Le voisinage seul de la Lune prête quelque intérêt au vague globule et la clémence du Soleil l'éclairé parfois et le réchauflFe de l'aumône d'un rayon perdu. Dans cette pénombre, le Terrestre

. GUEURE ET LA

vit à peu près autant qu'un infusoire de Saturne dans sa goutte d'eau croupie. Le temps de s'accoupler, il est mort. Les plus longévitaux vivent quatre-vingts ans, c'est-à-dire qu'ils voient environ quatre-vingrs fois les éctatrs du jour piquer l'énorme vitre dépolie des ténèbres, et sur ces quatre-vingts, ils en dorment quarante. C'est pourquoi les autres les enterrent et écrivent sur le marbre ; Celui-ci a vécu! Car telle est la formule des épitaphes. '

Vécu ! ! — Sur les quarante années défalquez le temps d,es maladies, de la formation (enfance), de la décrépitude (vieillesse), les accidents imprévus, les cataclysmes réguliers et normaux, pestes, incendies, inondations et tremblements de rerre (voir les dernière» dépêches du pays où fleurit l'oranger), toutes les dîmes enfin payées à la sainte Providence sous le nom de fatalités, ce comptez ce qui reste. Est-ce tout? Vous le voudriez bien. Mais il y a la vie sociale.

Elle est bien agréable! Ne parlons pas de l'état de guerre. Il paraît qu'il est exceptionnel. Mais l'état de paix? Entre les peuples archicivilisés qui forment l'Europe chrétienne, c'est-à-dire la crème de l'humanité, l'état de paix est l'état de défense armée. Cet état de paix soustrait encore au Terrestre trois ou quatre secondes, soie trois

ou quatre ans, pour parler l'Humainj de telle sorte qu'en fixant à six années, ou six secondes, la somme du lemps dont il dispose pour jouir du magnifique don de la vie on lui mesure sa parc de bonheuravec largesse. Et c'est pourquoi, selon M, de Moltke et quelques autres philosophes kruppistes, la guerre est un fléau nécessaire. Cette école est vraiment facétieuse.

Il faut bien s'avouer en effet que, malgré leur rareté humiliante, les phénomènes naturels auraient encore de quoi nous occuper, Terrestres furtifs, et remplir le court laps de nos jours, si l'école kruppiste nous laissait faire. Certains conflits de forces inconnues menacent à chaque instant de nous priver du souffle, de l'alimentation et de l'usage de nos sens. Car la nature aussi est krup^Msre, la bonne mère, et en fait de fléaux nécessaires, nul arsenal ne lutte avec le sien. On pourrait peut-être essayer d'y parer si l'on avait le temps entre un Bismarck et un autre. Mais ces grands civilisateurs ne nous laissent point dire ouf! D'où il résulte que la Peau de chagrin s'écorne encore de ce côté.

Dès qu'un problème d'où dépend la conservation de l'espèce se pose encre deux carnages, le Terrestre, sachant qu'il n'a pas le loisir de le

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