LA GUERKE ET LA PAIX
résoudre, se borne à en accuser réception à la nature. Puis il en doute. Puis il en rit. Puis il en pleure. Enfin il en meurt encore. Car le Terrestre meurt de tout, à propos de tout et sur tout.
C'est sa solution.
Parfois, oh! rarement! un Terrestre, moins globuleux que ses frères, profite du moment où on enterre les cadavres de la veille, pour s'écrier ; « La lumière et le son sont maniables. La vapeur d'eau est un véhicule! L'électricité est domptable!... » Mais les globuleux de six secondes se contentent par générosité de brûler vif ou d'incarcérer le Terrestre assez utopiste pour vouloir les distraire de leur tuerie civilisatrice. A quoi bon augmenter les chances de mourir par des inventions qui toutes tournent mal?
Il en esc qui, curieux de savoir si, hors de l'Europe, dans les contrées non civilisées et vierges du globule, il est d'autres Terrestres subissant des destinées moins kruppisres, partent sur des coques de noisettes, disparaissent derrière l'horizon et vont voir le revers de l'humanité. Ceux qui reviennent reviennent scalpés. Ils ont reconnu d'autres Terrestres, rouges, jaunes ou noirs, plus avancés encore que les blancs, car ils se tuent tout le temps, nuit et jour, depuis les époques immémoriales. Seulement, ils ont.
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eux, le courage de se manger et l'excuse de se digérer.
D'autres enfin, ramassant les sis secondes de leur vie de Terrestres comme un affamé ramasse les miettes de pain sur une table, fouillent ardemment la boue profonde de la lugubre planecticule, avides de savoir si les générations précédentes ont souffert les mêmes douleurs, enduré le même martyre et laissé des témoignages de leur désespoir. Et les couches géologiques leur répondent par la mise à découvert de champs de bataille superposés, ossuaires sur ossuaires.
Hélas! savants, hélas! physiciens, chimistes, explorateurs, ethnographes, archéologues, gâcheurs de temps et tourneurs de pouces! certes, l'avenir serait à vous, s'il y avait un avenir. Assurer sa conservation et son bien-être par la pénétration des lois naturelles; udliser tous les dons de l'espèce en rapprochant les races et en exploitant les climats; éviter les erreurs et économiser les efforts par l'exemple de ceux qui nous ont précédés sur la terre, telles seraient les trois bases d'un programme de travaux digne de cet entendement dont l'homme est si fier. On y mettrait au moins à profit les six secondes de vie organique qui nous sont dévolues, et Ion pourrait
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parler sans rire de progrès, d'évolution scientifique, de liberté même, de toutes les bonnes blagues enfin par lesquelles nous exerçons la faculté que nous avons, seuls entre tous les fauves, de nous concevoir moins hideux que nous ne le sommes.
Eh bien! à présent, regardez l'Europe, cette crème de la grande civilisation. Elle bout comme une soupe au lait. Prêtez l'oreille à cette petite fête du bronze, toujours nouvelle, dont se menacent, — dix-hui: cent quatre-vingt-sept ans après la mort de Celui qui expira les bras étendus et qui est le propre Dieu de M. de Moltke, — les liseurs de Bible et les commentateurs d'Evangile. Qu'est-ce que vous en dites, du Terrestre? Quel bel animal tout de même!
Oui, c'est à vous, comte Léon Tolstoï, prêcheur évangélique de charité, de piété, de fraternité et d'amour, treizième apôtre de Jésus, ainsi que vos paysans vous nomment, c'est à vous que je pense, car j'ai une question à vous adresser par-dessus les monts et les rivières bouleversés.
Est-ce que votre erreur et la nôtre ne seraient pas d'avoir cru que l'homïTie était sociable?
Civihsable, oui; mais sociable? Depuis notre apparition sur la planète tous nos essais de société ont avorté misérablement, et quels qu'en fussent
;iQUE!
les principes fondamentaux ; Monarchies, Théocraties, Empires militaires. Républiques aristocratiques ou démocratiques, rien n'a perduré.
L'Histoire du monde n'est que celle des rêves déçus de Tespri: d'association. Les lois de Paix, gravées sur l'airain par cette espèce de fous qui mènent les sages, s'effacent tous les vingt ans au vent des places publiques, et les tables ellesmêmes, où elles étaient inscrites, s'enfoncent, illisibles, dans le sable et les ruines. Quant aux sociétés fondées par les lois de guerre, elles disparaissent plus vice encore, nous en savons quelque chose, et presque toujours avec le soldat même auquel elles devaient leur équilibre provisoire et monstrueux.
Sociable, l'hommei* Décidément, non, mon cher maître. On dirait que la nature elle-même s'y oppose. Vous vous rappelez le mot si amer du vieux Jean-Jacques à Bernardin de Saint- Pierre, pleurant un ami perdu : « La nature ne se soucie que de l'espèce; elle néglige l'individu. » — Est-ce la vraie loi, celle-là? Est-ce pour cela qu'elle a mis la mort même à notre service? Car le meurtre est une de ses faveurs.
Terrible loi, si elle est celle de notre destinée, car les causes de haine sortent entre nous de la