CHAPITRE II
Têtes et Charges
L'IC0(7^E VE FlaiU'BE'SJ
ES naturalistes cotisés élèvent une statue à Gustave Flaubert, qui fut un idéaliste convaincu I On voit que s toujours en France.
A la bonne heure, cette statue sera bien accueillie, car Flaubert fut, dans tous les sens du mot, l'honneur des Lettres françaises. Le seul qui pourrait être admis à faire une légère gri-
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mace devant le monument de son élève serait Théophile Gautier, qui, lui, n'a de marbre que sur sa tombe. Mais le bon Théo" ne se plaindra pas. Il est bien trop content d'en avoir fini avec la littérature et de'se reposer dans un lieu cù le bruit que fait Gutenberg n'arrive pas jusqu'à ses oreilles.
J'ai connu Flaubert avant qu'il ne se fût laissé bombarder chef d'école, et je l'ai même connu avant que cette école n'existât. Il professait alors une horreur extrême pour le Réalisme, entre les bras duquel il devait mourir. A ses yeux, M. Champfleury éraît un monstre, et il lui préférait ouvertement Lacenaire, qui lui au moins « respectait la langue! » Au fond, il n'a jamais changé d'avis et il est more dans l'ii ugolâtrie finale et impénitente, cela est certain ,
A l'époque dont je vous parle, Flaubert ne venait que très rarement à Paris. Il y avait un pied-à-terre rue de Murillo, au cinquième, et c'était là que nous grimpions le voir, le dimanche, lorsqu'il était de passage dans la ville.
Le plafond de ce logis était si bas que l'écrivain lui-même ne pouvait y tenir debout, mais les fenêtres ouvraient sur le parc Monceau, et cette pauvre mare de verdure lui donnait encore l'illusion d'être dans son cher Croisset. Ce fut
rue Murillo qu'il nous lut, un dimanche, quelques pages d'un roman qui venait de paraître et dont le lyrisme le transportait. C'était la Curée de M. Emile Zola, Flaubert lisait en franc romantique, de toute la voix, avec des gestes excessifs qu'arrêtait seul le malheureux plafond. Lorsqu'il eut fini ses trois pages de la Curée, il avait le timbre enroué et le poing zébré de meurtrissures.
— Ça, c'est un monsieur, conclut-il en s'épongeant le front.
Le dimanche suivant, Edmond de Concourt
lui amenait le jeune Provençal, et le naturalisme était fondé. J'ose dire que ce fut par surprise et que Flaubert n'eut pas le temps de s'y reconnaître. Ces choses se passaient en 1874.
Dans les arts, en France, on n'arrive que par groupes; ce qu'on appelle des Ecoles n'est pas autre chose que la réunion fortuite d'esprits contemporains, la plupart du temps disparates, mais qu'un commun besoin d"aide réciproque rassemble autour d'un chef reconnu possible et acceptable. Romantique truculent, hugotâtre exaspéré, Flaubert, qui eût décerné le prix Montyon pour une belle métaphore, était fait pour patronner le naturalisme comme un Osage pour
écosser des pois. Mais les autres illustres étaient morts, du moins parmi les prosateurs. Les Provençaux mirent donc le grand Normand sur le pavois. Mon pauvre Gautier l'a échappé belle et M. Renan a raté une rude occasion.
Flaubert rayonna d'abord discrètement, et de loin. 11 surveillait le mouvement du fond de la province, 11 était visible qu'il se méfiait un peu. Peut-être pressentaii-ii K.istemaeckers et l'orgie belge, 11 ne lâchait pas George Sand. Il apparaissait flanqué de Tourgueneff, idéaliste slave, enfin il ne régnait que d'un œil. M. Guy de Maupassant est le fruit de cette époque carthaginoise.
Je remarquai, qu'à partir de !7^ana, Flaubert dîna plus souvent avenue d'Eylau, chez Victor Hugo. Sa position de chef du camp ennemi le gênait et il m'avoua un soir qu'il aurait bien voulu repasser la charge. Mais à qui ? Il n'y avait que Tourgueneff", et il était russe.
— Il faut pourtant sauver le naturalisme, lui dis-je.
— C'est vrai, fit-il. Si on en parlait au père Hugo ? . . .
A quelque temps de là, je reçus sa visite.
C'était le temps où il travaillait à ce 'Bouvard ei Técuchet qui devait être le Don Quichotte fran-
li^.J"
GUSTAVE FLAUBERT yf
çais de la bêtise humaine. Flaubert, ses amis s'en souviennent, s'était pris d'une passion bizarre pour la figure historique du duc d'Angoulême ! Le duc d'Angoulême le ravissait, précisément parce que personne ne savait de lui ni un acte, ni une parole, ni quoi que ce fût enfin qui témoignât de son existence. Le duc d'Angoulême?
Rien ! Physionomie nulle. Il l'avait flanqué dans "Bouvard sous cet aspect zérocratique, et depuis lors, il était toujours dans les transes d'apprendre que le duc d'Angoulême eût fait ou dit quelque chose.
Il entra donc un matin chez moi, très préoccupé... — Je suis absolument sûr de mon duc d'Angoulême, me dit-il , j'ai tout lu ce qui le concerne. Mais on vient de me conter que vous aviez des livres où il est question d'un discours de ce grand homme. Ce n'est pas possible, mais je viens voir tout de même.
— Mon cher maître, voici mon humble bibliothèque. Mais souffrez que je vous adresse une question. Puisque vous avez conçu un duc d'Angoulême qui ne fait rien, et qui est très drôle, quel besoin avez-vous de démolir votre bonhomme par la constatation que vous venez chercher ici ?
— Vous n'êtes donc pas naturaliste ?
Je n'osai lui répondre, mais je rougis. Il sen aperçut et reprit :
— Mais c'est le document! Où cela s'arrêtet-il, le document? On ne sait pas. Si le duc d'Angoulême s'es: seulement mouché une fois devant le front de l'armée française, mon roman esc fichu. Je le lâche. Je serais dégommé ! Ils éliraient Concourt à ma place.
Bien entendu, il ne trouva rien dans ma bibliothèque qui pût lui obscurcir la vision du duc d'Angoulême.
Aussi, quel soupir de soulagement il poussa.
— J'ai eu une rude peur, fit-il en me serrant la main.
Et, prenant congé, il ajouta avec un grand geste horizontal :
— Vous savez, cette Nana? Rien que des documents t
— Sacrebleu ! jurai-je.
Oh ! oui, les naturalistes lui doivent bien une statue, car ils l'ont fait terriblement loucher sur son pavois, leur premier roi chevelu ! Et s'ils économisaient le bronze, ils seraient des ingrats. Le naturalisme a été surtout un vaste élan provincialiste, une sorte de retour offensif des patois contre l'unité de la langue, Tinvasion des idiotismes de terroir. Flaubert s'en aperçut trop tard.
Il comprit que sa qualité de Normand, résidant en Normandie, lui valait seule les hommages des provinciaux littéraires, qui toujours lui parlaient de 'Bovary et jamais de Salammbô ni de la Tentation de Saint-oinroine, ses vrais chefs-d'œuvre.
C'est M. Chapu, paraît-il, qui est chargé du monument expiatoire qu'ils lui érigent, et, à ce sujet, je voudrais bien savoir comment l'artiste s'y prendra pour l'exécuter. Il est bien entendu, d'abord, n'est-ce pas, que toute allégorie est d'avance proscrite de la conception décorative. L'allégorie étant l'une des manifestations propres à l'idéalisme, le naturalisme l'interdit absolument. A-t-on averti Chapu,-' D'autre part il n'existe pas de portrait de Flaubert. Le seul que l'on connaisse, c'est-à-dire le dessin à la plume de M. Ernest de Liphart, publié par la VU Moderne, a été fait sur un croquis dont je suis l'auteur.
On sait que Flaubert a toujours et obstinément refusé sa tête aux peintres ou photographes. Il avait été merveilleusement beau dans sa jeunesse, et l'on raconte encore cette anecdote de tous les spectateurs du théâtre de Rouen se levant pour applaudir l'entrée au balcon de Gustave Flaubert et de sa sœur, un soir de première,
tant le couple apparaissait superbe ! Commi plupart des romantiques, il boudait ta nature de ces avantages perdus. Il n'en avait gardé que des yeux d'une douceur extraordinaire, d'énormes yeux d'enfant, bleus, candides et bons, ombragés de cils très longs et dorés.
Le reste du visage avait été envahi par une couperose, dégénérée plus tard en eczéma véritable, et qui l'avait fait comparer par Théophile Gautier à une cerise à l'eau-de-vie tombée dans le feu. Aussi prenait-il prétexte de son mépris des arts plastiques pour se soustraire à route représentation peinte, sculptée ou photogravée de sa personne. Son acharnement sur ce point était même légendaire.
— Je serai le seul homme de mon temps, s'écriait-il, dont on n'aura pas !'« Icône ! »
Un dimanche, cependant, je lui apportai un crayonnage que Concourt lui-même jugea fore ressemblant, et que je racontai avoir trouvé dans la malle d'un peintre suicidé dont on avait vendu les bibelots à l'hôtel Drouoi pour indemniser son propriétaire. Au-dessous du portrait, on Usait en lettres mal formées; M. Flo- BERT de Rouen, car un peintre n'est point forcé de savoir l'orthographe des noms illustres, et je comptais sur cet effet de probabihté.
ne la !
Flaubert, très vexé de la découverte de Ticône qui démolissait sa légende, ne voulut jamais convenir de sa ressemblance. — Non, non, ce n est pas moi, c'est le père Sandeau ! C'est visiblement
la g du père Sandeau!.. — Et à tous ceux
qui entraient, il produisait le papier, provoquant leur jugement. Il fut unanime, car on l'adorait. C'était et ce n'était que le père Sandeau. Mais à la sortie ils voulaient tous l'avoir.
A quelques jours de là, Flaubert me fit prier par un ami commun de détruire l'icône. Je le jurai, et n'en fis rien. Et quand le maître mourut je le donnai à de Liphart qui en tira le seul portrait que l'on ait de ce grand et excellent homme. C'est mon unique succès de peintre.
Je n'ai jamais révélé à personne le secret de l'icône, mais il y en a un. C'était un décalque, et si Cbapu a besoin pour le monument d'un portrait de Gustave Flaubert, j'en ai trois à sa disposition, mais à la condition qu'il y aura des allégories et que le Maître sera célébré comme idéaliste.
LES VEUX VRJDFILS
^i M, Goblec avait été malin, je veux dire s'il était venu m'offrir le portefeuille des Relacions extérieures, qui esc surcoût celui des belles connaissances, j'avais un plan pour diviser l'Allemagne et jeter la zizanie entre nos implacables ennemis. Ce plan, d'ailleurs très simple, consistait à précipiter les partisans de Gœtiie contre les partisans de Schiller, et vice versa. En quelques jours à peine.
cette querelle littéraire, savamment envenimée par mes reptiles, nous eût débarrassés d'une bonne moitié des fils de Teut, car ils se seraient dévorés entre eux. On ne sait pas jouer de la poésie dans les hauces sphères.
A présent, il est trop tard. Mon ministère esc donné. Seulement, quand on voudra une petite révolution, gentille, en France, on n'a qu'à me charger de l'Intérieur. J'ai le pendant de mon plan extérieur. Car au fond, voyezvous, il n'y a en ce monde que de la littérature, et la politique n'est que le volume de vers rentré. C'est chez Lemerre que se préparent les préfets à poigne; c'est la Hevue des 'Deux'zMondes qui obtient, par greffe, des hommes d'État français. Je dis français pour ne pas humilier les cours étrangères. Mais soyez sûrs que les autres ne nous en doivent rien. Si à la mort de M. de Bismarck on retrouve dans ses papiers de quoi lâire un joli recueil de lieds, imités d'Henri Heine, racontez à vos enfants que Caliban l'avait prédit.
Quoi qu'il en soit, nous aurions. une guerre civile très convenable, rien qu'en mettant aux prises (avec les instruments suffisants , bien entendu) les zélateurs de Dumas fils et ceux de Dumas père. Ce démêlé est le seul qui soit vrai-
ment sérieux chez nous. Tout le reste n'est qu'une question de Légion d'honneur.
Et cela est si vrai que, si je vous avais pour interlocuteurs comme je vous ai pour lecteurs, votre première question serait celle-ci : Pour lequel des deux Dumas êtes-vous, Caliban ? Et il faudrait que je me décidasse, sous peine de passer pour un sceptique que les grands problèmes laissent froid.
Ils ne me laissent pas froid. Je pense sur la question, qui nous divise le plus, exactement comme M. Dumas fils lui-même.
Néanmoins ma conviction a été fort ébranlée, je l'avoue, la première fois que l'honneur m'échut de voir de près le célèbre auteur de Francillon. Il y a de cela une douzaine d'années. C'était chez lui, un matin, place Wagram. Il s'occupait alors activement de graphologie. On sait que cette science a pour but de drer la bonne aventure aux personnes sur la simple inspection de leur écriture. Y en a-t-il de ces sciences nouvelles, y en a-t-il!...
Or, au moment même où je pénétrais dans le salon, il donnait une consultation à un monsieur, avide de lumière graphologique, dont la tête ne pouvait laisser aucun doute sur sa malheureuse destinée conjugale : un natura-
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liste ne s'y fût pas trompé. On voyait la place des antennes.
Par quel prodige d'innocence cet homme élu soumettait-il à Dumas fils une lettre de sa femme, c'est ce que Dieu ne doit expliquer que le jour du jugement. 11 paraît que cela se passe toujours ainsi. J'entends encore l'infortuné demander à l'écrivain avec un sourire navrant :
— Eh bien! me trompe- t-elle?
Et je verrai toute ma vie le regard de Dumas, sous le lorgnon, auprès de cette fenêtre dont il avait écarté le rideau pour mieux étudier l'anglaise effroyablement éloquente de la dame.
Non, quel regard ! Tout son théâtre était là! Les préfaces étaient dans le lorgnon, et, dans le rideauj la mise en scène.
— Oui ! fit-il en rendan: la lettre simplement. Les lèvres du bonhomme tremblèrent et il se
mit à ricaner. Car il parait qu'on ricane. Il ne croyait pas, évidemment. On dit qu'on ne croit pas. On doute même de la graphologie. Enfin, c'est la grâce d'état, quoi !
— Ce qui n'empêche pas, reprit Dumas en saluant gracieusement, qu'elle soit honnête tout de même I
A la suite de cette visite, je fus obligé de relire tout Dumas père pour rie point passer à Dumas
ALEXANDRE DUMAS Sf
fils. Elle étaic d'une telle force, cette consultation, que ma foi romantique en avait été atteinte. Je ne découvrais rien de pareil, même dans lytmonj'. Avoir trouvé celle-là, pour ce mari désigné de toute éternité : « Cela n'empêche pas qu'elle soit honnête tout de même! C'était professer une philosophie immense et magnifique, car on ne m'ôtera pas de l'idée que la graphologie n'est qu'un jeu de société.
Je restai nombre d'années sans revoir le grand optimiste. 11 continua à se bâtir un temple de gloire avec toutes les pierres que les Pharisiens ont jetées à Madeleine. Il régénérait à tour de bras dans le sexe régénérable, retapant des virginités et reprisant des innocences. II jetait au monde stupéfait et acharné son fameux cri de « tue-là » qui est le " Dieu le veut " de sa croisade d'Amazones. Je l'apercevais de loin brandissant la bannière de pourpre et d'or sur laquelle on lit, quand on a de bons yeux, la maxime graphologique : « Cela ne les empêche pas. d'être honnêtes tout de même ! »
Et les hommes, que personne ne régénère, les maris, les amants, les fiancés absurdes, avec ou sans antennes, jonchaient le sol, broyés par les Amazones enthousiastes.
J'aime beaucoup les femmes, mais je préfère celles qui, fidèles au vieux jeu, ont deux seins, à cause des jumeaux qui peuvent leur survenir. Or, les Amazones n'en ont qu'un, et c'est pourquoi je m'obstinais à rester à Dumas père. Mon romantisme ne se résignait point à la grande marmelade du sexe fort, auquel j'appartiens, un peu égoïstement, je le confesse, mais avec une conviction sincère. Issu d'une famille bourgeoise dans laquelle il y eut des exemples de femmes ayant placé leur capital sur une seule banque et n'utilisant le vitriol qu'à nettoyer leurs cuivres, il me paraissait dur de laisser au vestiaire de l'enfèr social toute espérance de voir reluire les miens.
— Ce Dumas, dis-je un jour à Nadar que je venais de rencontrer, tu sais qu'il n'est pas bon.
— Duquel parles-tu? Et tout de suite il me posa la question à laquelle deux Français se reconnaissent.
— a4mony, fis-je, est une bien belle chose !
— Et la Vame donc ! Que dis-tu de la Vame :' Nadar a l'esprit elliptique. Il désignait par cetce
abréviation la "Dame aux Camélias.
Il est clair que j'admire la "Dame. Mais il y a, dans Francillon, un mari. Ah! mon Nadar, quel
mari!... tu ne peux pas te figurer comment M*^® Bartet le traite ! Ah çà ! qu'est-ce qu'il a, ce Dumas, à trépigner ainsi les pères de famille?
— Bah ! repartit Nadar, tout ça, c'est de la littérature! Tu ne connais pas Alexandre! S'il voyait un mari sur le point de l'être, il le sauverait !
Le tableau évoqué par cet objectif de Nadar m'avait ému. Il le vit et reprit :
— Veux-tu que je te le fasse comprendre, Alexandre, le veux-tu } A l'entrée des Versaillais à Paris, au moment des incendies, je vois arriver chez moi un individu que je ne connaissais pas, et qui avait une fichue mine, entre parenthèses :
— ce Je suis le général Bergeret, me dit-il, vous êtes Nadar, sauvez-moi ! » Tu sais qu'on les fusillait.^
— Oui, Nadar.
— Je l'enfouis dans une chambre noire, et je me mets à réfléchir. Il ne m'avait pas beaucoup plu, celui-là, de fédéré. Mais je pouvais me tromper. Le faire filer, comment.^ Il y fallait un auteur dramatique, et je n'en connais qu'un depuis la mort de Dumas père. Or, celui-là, qui est Alexandre, abominait les communards. Oh!
il lui manque des cases, certainement ! Mais enfin, tel qu'il était, et qu'il est encore, je ne
voyais que lui pour trouver le dénouement de la situation. Tu sais qu'on fusillait aussi ceux qui les cachaient?
— Oui, Nadar.
— Me voilà donc parti chez Alexandre. Du plus loin qu'il m'avait aperçu, il setaic douté de quelque chose, car eu n'as pas idée combien il est futé. Il dessina tout de suite un grand geste qui voulait dire : o Non, non, non, je n'irai pas
I demander à M. Thiers un sauf-conduit pour la canaille au salut de laquelle tu viens me prier de m'employer! m Alors moi j'en dessinai un autre qui signifiait: « Si, si, si, tu iras pour cela chez M. Thiers, car tu es Alexandre H, fils d'Alexandre l''"', et rien de ce qui est français, c'esc-à-dire noble, généreux et spirituel, ne te demeure étranger! w
Alors il poussa un soupir et dit : « Soit, pourvu que ce ne soit pas le stupide Bergerec, car celui-là m'inspire une lépulsion particulière. !i
— Pas de chance, fis-je en riant (car il faut rire, Caliban), c'est lui-même!
— C'est embêtant, dit Alexandre; mais deux heures après j'avais mon sauf-conduit et mon général Boum filait vers Bruxelles en Brabant. Est-ce du théâtre, ça? me demandait Nadar. La vois-tu, la scène avec le petit Thiers ? Et comme
ça finit bien ! Moi, je suis une vieille bête, j'aime quand ça finit bien.
En quittant Nadar, je repassai dans ma mémoire tous les dénouements de Dumas père, et il me parut qu'aucun d eux ne dépassait, pour le pathétique simple, ce dénouement de Dumas fils. Je m'étonnai moins que la nation française fût partagée entre les deux Dumas, et }e cessai de batailler contre les zélateurs fanatiques de la gloire du second.
Car enfin l'homme qui réunit de la sorte l'esprit (anecdote graphologique) et le cœur (anecdote Nadar) réalise à peu près l'idéal qu'on se fait encore d'une forte individualité française. L'accord de ces deux qualités a produit les chefsd'œuvre de notre langue, du moins jusqu'à présent, et quand on les possède, on est l'égal des plus hautes têtes littéraires, papa compris. C'est sans doute cela que Nadar voulait me dire. Mais aussi, pourquoi diable Nadar est-il si elliptique? Peut-être est-ce l'habitude de faire des portraits en deux secondes. ,
A quelque temps de là, sous les arcades du Théâtre-Français, je me heurtai à l'auteur de Francillon sortant de sa répétition. — Parions, lui dis-je, que vous allez encore professer devant
ce peuple vitriolé que toutes les femmes sont honnêtes?
— En effet, me répondit-il, elles le sont toutes. Seulement l'honnêteté, aujourd'hui, est comme les saisons, depuis que le globe se refroidit : elle s'est un peu déplacée.