‹ Le livre de CalibanChapitre 17 sur 58 · AUGUSTE VACQUERIE · texte numérisé non relu

AUGUSTE VACQUERIE

qui demande impérieusement en 1886 ce qu'il a outrageusement reconduit en 1848, d'une République à l'autre? Vous le niez, comme je le nie, au moins par politesse. Et, en effet, il nest pas! Les publicains, qui prétendent le connaître, sont des blagueurs. Si il était ^ à quelle représentation de Henriette zMaréchal^ par exemple, aurait-il donc assisté? Car il y en a eu deux; j'ai assisté aux deux, et, sur ces deux premières, l'une tourna tout de suite en tempête et l'autre immédiatement en apothéose. Laquelle était la bonne? Problème insoluble, problème dit : du porc au choux.

J'en dirais autant de Vc4rlésienne. Est-ce au Vaudeville, sous Carvalho, ou à l'Odéon, sous Porel, que le public honora de sa présence la vraie première de cet ouvrage? Il serait impossible à Porel lui-même de vous renseigner làdessus, et pourtant il le connaît, lui, le public. Il l'a vu chez lui, et précisément tandis qu'il y jouait Yc4rlésienne. Mais qu'est-ce donc alors que Carvalho avait au Vaudeville ?

Lorsque M. Grévy honore, lui, de sa présence la première d'une pièce en vers (c'est rare, mais enfin le général Pittié nous décroche parfois cette aubaine), il n'y a pas de doutes à avoir sur son goût tout présidentiel pour les belles-

lettres. On le voil de tous les coins de la salle; il bâille, mais on le voit. Il y est. C'est le contraire pour le public. Ce Président invisible jouit et abuse du don d'ubiquité. On n'est jamais assuré, lorsque l'on applaudit, que ce soit lui, le Public, qui applaudisse. Et réciproquement. Cela dépend toujours des événements subséquents. Par exemple, lorsque, pendant treniecinq années, les artistes et les connaisseurs se sont délectés de la verve comique de Tragaldabas, de ses vers colorés et de l'idée originale et charmante de son thème, on découvre que le « vrai » public n'assistait pas à la Première. Celui qui y sifflait, c'était le faux.

11 y en a donc deux?

Rien ne me laisse plus joyeusement perplexe que cette belle question du public. Lorsque l'un de ces êtres malins, dont je vous parlais en commençant, la traite devant moi, je pense toujours à ce vieux grognard que j'ai connu autrefois débitant de tabac dans une bourgade normande, et qui, selon l'opinion politique de ses clients a était à Waterloo, » ou bien " n'y avait jamais été. "

— Alors, père Eliot, lui disais-je, qu'est-ce que l'Empereur vous disait en allumant sa pipe à la vêîre?

AUGUSTE VACQUEME Q7

— L'Emperear,s'écriait-il, l'Empereur me dit : R Mon fidèle Eliot (qu'il me dit, dit-il), quel f... le temps pour un Waterloo'..,»

iEt, changeant subitement de ton ;

— Du reste, je ne l'ai pas connu en personne, et je n'y tiens pas!,..

Je me retournais ; c'était le curé du bourg qui venait d'entrer pour se munir de tabac à priser.

Peut-être me trompé-je, mais il me semble que les directeurs de théâtre jouent un peu les Eliot depuis quelques années. On ne les entend dire qu'ils connaissent le public que lorsque la salle est pleine. Dès qu'elle se vide, ils ont des doutes sur son existence, et des doutes amers, qui mieux est. On les entend entre eux se poser le problème fameux de l'œuf et de la poule.

« L'œuf était-il avant la poule, ou la poule avant l'œuf? jj — « Le succès vient-il du public, ou le public du succès? » Alors celui qui a le public chez lui, à ce moment-là, essaie de renseigner les autres. Il leur dépeint la bête aux cent mille têtes; mais les autres nient la ressemblance. Ils l'ont vu autrement chez eux, du temps qu'il y venait. Il pleurait de ce dont on assure qu'il rit à présent. Il silHait ce qu'on prétend qu'il applaudit. Il bissait ce qu'il chute. Ce n'est pas le même, l'impeccable, l'invariable, le sublime

public, celui qui en saie plus long que tout le monde et qui mâche la besogne à la postérité. Et tous ces directeurs sont tristes, car ils désespèrent de fixer ce Protée de public, qui déjeune pourtant tous les matins chez Sarcey en têteà-tête.

Le mieux, décidément, c'est de n'y pas croire. Non, le public n'existe pas. Ce veau à deux têtes est une chimère. Le bonheur des reprises en est la preuve. Toutes les fois qu'un directeur sceptique remonte un ouvrage tombé dans sa nouveauté, il réussit et fait fortune. Les autres reprennent les grands succès, et ils se ruinent. Aussi ai-je cessé, depuis longtemps, de consulter les infaillibles pubUcains du boulevard qui prétendent connaître le veau; ils ne connaissent que le porc.

Et je n'écoute pas non plus les définitions qu'on en donne, de ce public croquemitaineux et invisible, dont Sarcey est le truchement fait chair. A ceux qui sécrîent :

— Le public, c'est la masse !

Je réplique en secouant la tête : La masse de qui? Des imbéciles? Ah! vous ne le voudriez pas !

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