‹ Le livre de CalibanChapitre 23 sur 58 · EDOUARD DRUMONT · texte numérisé non relu

EDOUARD DRUMONT

Lc4 Sail^Nir-'Bai'BJHÈlEmr JUIVE

H ! ce sera franchement gai et nous aurons là, encre chréitens, un bon moment!... Voici, du reste, comment les choses se passeront.

Paris sera d'abord paisible. Rien n'annoncera, ni à la Bourse ni ailleurs, cette nouvelle Saint- Barthélémy, bien plus drôle que la première.

Tout fonctionnera ainsi que d'habitude. Les journaux auront paru. L'assassinat quotidien aura eu lieu. Les omnibus délivreront des correspon-

laS TÎTES ET CHARGES

dances pour i'Odéon, où sévit Porel. Les allumettes suédoises résisteront toujours au frottement. Enfin, tout sera normal et régulier. On aura même repris le îMaiire de Forges!...

Rien sur la terre ni sur les eaux n'annoncera le joyeux chambardement. Il aura un peu plu le matin, mais voilà tout. D'où quelques chevaux abattus et quelques chevaliers écrasés. En province, une dizaine de grèves, pas davantage.

A Paris, deux mendiants de plus seulement par porce-cochère. Enfin le courant des affaires.

Edouard Drumont lui-même, rencontré place Saint-Sulpice par M, de Blowitz, et par lui suivi jusqu'à celle des Pyramides, aura paru impénétrable à ce connaisseur d'hommes. A peine aurat-il remarqué qu'en passant devant la Jeanne d'Arc de Frémiet, l'auteur de la France Juive a soupiré.

Mais de ce que Drumont aura soupiré devant cette charmante statue de la Pucelle, aura-t-il été raisonnable d'en conclure au massacre des enfants d'Israël? — Non, cela n'aura pas été raisonnable. Cependant, M. de Blowitz aura envoyé au Times un télégramme vague de pressentiment, et, par un arrêt du dieu des Croisades , le télégramme n'aura pas été inséré.

Unique prodrome de l'orgie.

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Touc à coup, à la nuic tombante, la cloche de Saint-Germain-rAuxerrois, prêtée pour la circonstance par la Comédie-Française, qui la possède, tintera sur la Ville- Lumière. Mais pour tromper les beni-Israël, malins comme des singes, eile carillonnera la Valse des tisses. C'est alors que, nous autres les vrais croyants, nous sortirons avec nos hallebardes, car l'heure de Drumonc aura sonné.

L'heure de Drumont, c'est-à-dire l'heure de l'extermination fraternelle des juifs. On appelle juif une espèce de citoyen français, moins citoyen, moins Français que les autres, parce que, s'il paie à la patrie tous ses impôts et même l'impôt du sang, il les paie au nom d'un dieu qui est le père du nôtre. D'oii il résulte que le nôtre est le fils du sien. Quant au Saint-Esprit, on n'en entend plus parler : il a quitté la France.

Donc, nous sortirons avec nos hallebardes.

Drumont, en souvenir d'une collaboration lointaine au 2f(Vn/>u&/(V, journal oîi il n'y avait pas de juifs, même parmi les abonnés, a bien voulu m'admeitre dans la légion des sceptiques. C'est d'ailleurs le gros de sa troupe, si ce n'en est pas l'élite. Tous chrétiens, certes, mais pas très pratiquants!... Aussi n'a-t-il pas consenti à nous charger du bon quartier des banques. Et il a eu

raison. Nous aurions pactisé peut-êcre pour des sommes rektivemeni; minimes, ce la Sainc-Barthélemy juive était ratée dans les meilleurs arrondissements,

— Caliban, m'a-t-il dit, tu épargnerais Rothschild ?

Et comme je brandissais ma hallebarde vengeresse, le terrible Edouard reprit :

— Oui, pour un million, tu lui laisserais la vie?,..

Ah! il me connaît bien, ce Drumonc! Et pourtant, je suis aussi bon chrétien que lui. Expliquez cela! Enfin, nous devons opérer dans les quartiers pauvres seulement. Nous nous rattraperons sur la quantité. J'ai demandé le dix-septième, parce que tous mes fournisseurs y habitent. S'ils ne sont pas juifs, ils méritent de Tètre. Je compte abuser de la métonymie qui consiste à croire que tous les créanciers sont des béni- Israël, Quelle hécatombe amusante tout de même!

Naturellement, ça commencera par le meurtre du Coiigny juif.

Mais qui est le Coiigny juif? On ne le saura qu'après, comme toujours, Drumont sourit horriblement quand nous lui posons la quesrion,

OUARD DRUMONT

car lui, il sait coût, et il a les preuves. Quoi qu'il en soie, retenez bien ceci : — Si M. Arthur Meyer, lardé à domicile par crois bons chrétiens masqués, est, d'une fenêtre du Gaulois, précipité sur le pavé en bois, et si l'un des conjurés pousse du pied son cadavre en disant : « £h!

va donc, Colignyl » — c'est M. Arthur Meyer qui sera le Coligny.

Sinon ce sera un autre.

Mais soyez convaincus qu'il y a toujours un Coligny dans une Saint-Barthélémy sérieuse. La nôtre ne restera pas privée de cet élément de succès.

Le Cohgny dépéché, nous nous ruerons.

Au glas valseur de la cloche, nous égorgerons, nous éventrerons, nous assommerons, nous hallebarderons, et la Ville- Lumière, dépeuplée d'un quart de sa population, empilera les cadavres des beni-Israëi. La Seine les charriera. Les rues rouleront le sang, comme les rigoles d'une teinturerie roulent l'écarlate. Il n'y manquera que de la musique de Meyerbeer, à moins que l'Opéra, prévenu à temps, ne donne ce soir-U les Huguenots, et ce serait Bnement atlusoire.

Quant aux synagogues, ô mes amis, c'est là qu'on pourra s'approvisionner de chandeliers à sept branches pour les bouts de tables I

Il est évident, quoique Drumoncaic oublié de nous le dire, que nous n'épargnerons ni les femmes, ni les enfants des beni-Israël. Si on épargnait les femmes, elles se remarieraient avec des gentilshommes chrétiens et même ruinés, et on ne pourrait plus s'y leconnaicrc dans vingtcinq ans. Si on épargnait les enfants, tout serait à recommencer à la même époque, et les juifs repulluleraient.

L'extermination sera donc totale et absolue, ainsi que Drumonc l'exige pour le salut de la France. Du reste, il surveillera lui-même la tuerie, à cheval derrière Jeanne d'Arc, sur le bronze de Frémiet.

C'est là qu'on lui amènera les hauts barons de la finance, liés les uns aux autres, et déjà résignés à leur son séculaire. Et tandis qu'on prépare l'autodafé de ces cohènes, d'un balcon spécial du Louvre, le président Grévy cirera des coups d'arquebuse sur le pont des Saints-Pères, et ce i\iédicis de Wilson lui tiendra sa poire à poudre .

Le lendemain matin, la France sera sauvée.

Plus un juif sur le territoire de la fille aînée de l'Eglise. Une bonne odeur de grillade, mêlée aux chauds arômes du sang caillé, emplira Paris et montera, suave, aux narines du vrai Dieu, le fils du faux. Les TeVeum s'élanceront des flèches

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sonores des cathédrales, et nous aurons tons, pour le repas du soir, un beau chandelier à sept branches entre notre fromage et notre poire de bon chrétien.

Sauvée, la France !

En sera-t-elle plus heureuse, mon cher Drumont? Car tout est là. Pensez-vous que nous y perdrons un usurier, un agioteur, un banquiste ou un déprédateur de la fortune publique?

Estimez-vous que la Bourse fermera ? Que les Sociétés financières disparaîtront, et que l'effroyable faix de nos impôts nous sera allégé ? En aurons-nous d'autres députés? Un Parlement plus désintéressé? Une littérature moins plate et du pain à meilleur marché?

L'exaction en ce pays, c'est la maison du bernard l'ermite. Vous connaissez cette petite bête, moitié mollusque et moitié crustacé, qui n'a pour défendre un corps rudimentaire qu'une pince d'écrevisse? Avec cette pince, il déloge tous les habitants des coquillages et il s'installe à leur place. 11 en est aussitôt délogé lui-même, et cela dure autant que le coquillage. Que le bernard soit juif ou chrétien, c'est toujours à peu près la même chose, et il y a beau temps que le proptiéiaire de la coquille est mort.

Soyez paisible, Edouard Dnimonc, ec trempezvous de philosophie ; Le lendemain de voire Sainc- Barthélemy juive, toutes les fonctions occupées la veille pas des beni-Israël seraient occupées par des giaours. Ce n'est pas la circoncision qui fait les caractères. Il y a plus de juifs que d'israélites en ce monde, et en revanche il y a beaucoup moins de chrétiens que de baptisés, mais il n'y a entre eux qu'une question de chandelier à sept branches, parce que ce chandelier esc en or.

L'idéal d'une société chrétienne tel que vous l'entendez, avec tant de générosité d'ailleurs, serait réahsable non seulement chez des juifs, mais chez des Turcs, s'il était autre chose qu'un idéal. Le peuple qui s'en est le plus rapproché est précisément le petit peuple de Salomon, et bien longtemps avant le Calvaire. Depuis qu'il a été dispersé et qu'il s'est répandu chez les autres, il n'a jamais entravé la civilisation d'aucun d'eux, Ec bien au contraire. En ce moment même. Il s'est si docilement assimilé nos mœurs et nos progrès qu'il est impossible de le distinguer des aborigènes. Il aime ce que nous aimons. 11 fait ce que nous faisons. Il admire ce que nous admirons. Jetez un louis d'or entre un juif et un chrétien modernes, tous les deux se précipiteront en même temps pour le saisir. Si le juif l'agrippe

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