‹ Le livre de CalibanChapitre 28 sur 58 · L ABBÉ LISZT · texte numérisé non relu

L ABBÉ LISZT

ce que cela rend en sculpture. Est-ce que la forme n'est pas exacte?

— Horriblement! fit Liszt. Ainsi donc^ voici comment j'apparaîtrai à la postérité! Elle me verra suspendu par les ongles à ce coffre funèbre, virtuose échevelé et féroce, occupé de faire revenir un mort et de travailler sa bière à même!.. C'est quelque chose d'infernal qui donne la chair de poule ! . . .

— Je puis remplacer le piano à queue par un piano droit, sourit humblement le sculpteur.

— Alors, dit Liszt, j'aurai l'air de gratter un fourreau de momie! Et ils me prendront pour un antiquaire dans l'exercice de son sacrilège savant.

Et il s'enfuit. Rentré chez lui, il disposa des glaces de façon à se voir sous toutes les faces pendant qu'il pétrissait les osanores éoliennes, et c'est alors que la grâce le toucha. Il comprit que son engin était démoniaque, que rien dans les faunes et les flores du Dieu bon n'en rappe* lait, même de loin, la forme tragique, que le sculpteur avait raison et que le piano offrait le profil et les épaisseurs de la boite définitive où s'opèrent nos vagues métempsychoses, si cette boîte avait une mâchoire. Et il eut horreur de sa vie. Consterné, l'âme tenaillée par un doute affreux, il lui sembla que sous les quatre-vingt-

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cinq molaires mobiles (donr trente-cinq carriées), qu'il arrachait sans cesse au clavier hurlant, Astaroth lui tirait la langue. . . Il courut à Rome ec se jeta aux pieds du saint Père, en le suppliant de l'exorciser.

La confession dura trois jours et trois nuits. Le possédé n'en finissait pas. Il y avait des crimes que le Pape lui-même ne connaissait pas, dont il n'avait jamais entendu parler, des crimes professionnels, spéciaux aux pianistes, enfin des horreurs en double clef d'ut! Cette confession est restée célèbre.

— ■ Saint-Père, s'écriait le misérable, vous ne savez pas tout, vous ne pouvez pas tout savoir! Il y a pianiste et pianiste. Vous croyez que le piano, aussi diabolique qu'il puisse être et qu'il vienne de Pleyel ou d'Erard, ne peut pas rendre plus de bruit qu'il n'en contient? Vous croyez que celui qui lui fait donner toute son horreur est le plus fort, et que le planisme a des bornes humaines? Hélas! Hélas! Vous vous dites : lorsque dans une maison de sept étages les sept locataires donnent congé à la fois au propriétaire timide, qui dira si la cause de leur fuite éperdue s'appelle Saini-Saëns, Pugno ou Chabrier? Ils fuient parce que le piano donne, et donne tout. L'immeuble en est au pianisme aigu et culminant,

il est inhabitable! Que Votre Sainteté se détrompe. Il y a plus encore I

Et après s'être frappé la poitrine trois fois, il reprenait :

— Je sais un homme (mais est-ce bien un homme?) qui ne lâche pas le cercueil sonore avant que la rue entière où il sévit ait émigré. Il n'a pourtant qae dix doigts aux mains, comme vous et moi, et jamais il n'utilise ceux qu'il a aux pieds. Ce monstre, Saînt-Père, il est à vos genoux !

Pie IX frémissait d'épouvante. « Continuez, dit-il, la clémence de Dieu est sans limites, m

Alors Liszt s'accusa:

D'avoir, par des concerts sabbatiques, rendu ibUe une moitié de l'Europe civilisée, l'autre moitié retenant à Chopin et à Thalberg, de droit.

(11 reste Rubînscein? sourit le Pape.) Liszt fît semblant de ne pas avoir entendu. Il poursuivit :

— Mon père, j'ai propagé le commerce de l'acajou strident, du palissandre vociférateur et de l'ébène ululiante dans les cinq parties du monde acoutisque, de telle sorte que, à l'heure où je parle, on ne trouverait pas un seulajoupa, une seule cahute de branches, chez les sauvages, sans un piano. Ils commencent même à en fabri'

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quer eux-mêmes, et ils les donnent en docs à leurs filles!....

(C'est un peu comme en Europe, souligna Pie IX.)

... Avec, fit Liszt, la manière de s'en servir... tMeà culpd!

Puis il confessa que les sinoes incapables de dégringoler une gamme étaient rares dans les forêts vierges ; que les récits des voyageurs parlaient d'éléphants exécutant avec leurs trompes des variations du Carnaval de Venise, et que c'était lui enfin, Franz Liszt, qui leur avait servi de modèle. Le fléau du planisme universel s'était abattu d'un pôle à l'autre, a^fed culpd! é^eà culpâ !

Il voulut achever sa confession, pour plus de honte, sur le piano même. Mais Pie IX avait prévu le coup. Il fut impossible d'en trouver un au Vatican. Seul, dans toute la chrétienté, le Pape n'avait pas de harpe en boîte!

— Ah! vous êtes bien le Pape! s'écria Liszt en s'agenouillant devant lui.

Et à quelque temps de là il encrait dans tes ordres. Ceux qui parlent des choses sans les savoir avaient fait courir le bruit que c'était à la Trappe. Mais à la Trappe, il y en a, et Liszt avait juré au Pape de ne plus en toucher jamais.

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Aujourd'hui le monde respire. Le monstre est désarmé et exorcisé.

Quand Liszt aperçoit un piano, il s'en approche curieusement et demande ce que c'est que ce meuble et à quoi il peut bien servir.

Il est vrai qu'il en a un dans sa chambre.

Mais il y range ses soutanes.

ERNEST REYER

i faites pas aux autres la musique que I vous ne voudriez pas qu'ils vous fissen c à vous-même.

Qui dit cela? Est-ce la sagesse, ou Ernesc Reyer? Les deux. Mais Ernest Reyer ajoute:

Le chien n"aboie que sur deux notes. Si vous l'imposez de dix francs dans une société calme et bien faite, de combien imposerez-vous le piano qui hurle, lui, sur quatre-vingt-cinq noces I

Quel est cet homme, envoyé de Dieu, qui pousse la haine du piano jusqu'à l'Économie sociale? C'est un musicien. Mais quand ce musicien parle du piano, il bondit à des hauteurs

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qu'atteignent seuls les bris et les débris de l'assiette du Budget dès qu'un financier les y lance. Quel levier qu'une noble passion !...

Vous connaissez la réponse de l'exploraceur au roi africain qui lui demandait ce que c'était qu'un clavecin ; — Sire, c'est un instrument qui rend à peu près le bruit que vous feriez vous-même si on vous arrachait successivement les trente-deux dénis que vous avez dans l'acajou de vos mâchoires.

Et le voyageur ajoutait : — Il a la même forme ! ! , . .

Ernest Reyer, je le savais, professe ouvertement cette doctrine magnifique ; mais je ne savais pas qu'il se fût décidé à la propager. L'idée de l'impôt est tellement belle qu'elle place d'emblée sou auteur parmi les bienfaiteurs de l'Humanité, entre les plus grands hommes du siècle, et non loin de Pasteur, peut-être. Célébrons Ernest Reyer, car l'heure est venue.

Pour moi, je l'admire depuis longtemps et je l'aimerai toujours, parce qu'il est« irrité comme le juste. 11 Je ne me souviens pas de l'avoir jamais vu autrement qu'en colère. C'est l'état où il convient de se tenir au dix-neuvième siècle, et c'est

par lui qu'on échappe au pessimisme, au suicide et même au naturalisme. L'irritabihté prépare à

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la haine du piano^ ce summum de la vertu requise.

Mais il y a colère et colère, et celle de Reyer est la colère des gens desprit, la colère gaie. Dieu sait s'il en a, de lesprit, ce fulminateur, et du fin, et du meilleur, et du bien râpé, de celui qui reste fi-ais dans la tabatière française, et qui n est pas pour le fichu nez des médiocres, des plats et des ressemeleurs de bottes artistiques ! Une heure passée avec Reyer, c'est une heure vécue au bon temps, au temps où les vaches étaient bien gardées, par de braves critiques à houlettes, et où les oies ne se répandaient pas dans tout le jardin de France sous prétexte qu elles savent sauver les Capi tôles.

Si cet esprit n'avait pas nui à la carrière artistique de Reyer, nous ne serions pas dans ce jardin, le jardin des oies. Il lui a nui. Sigurd a attendu trente ans l'honneur d'être imposé à la France par la Belgique. Au gré de son auteur, l'Opéra est encore allé trop vite. Il voit à cette hâte une dérogation véritable à des traditions de goût nationales que Berlioz, par exemple, avait su faire respecter. Du haut du ciel, où sont les harpes éoliennes, Berlioz lui reprochait des concessions lâches. Il le soupçonnait peut-être d'avoir écrit quelques parties pour les oies, ou bien de

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se montrer trop réductible encore pour le piano, ou cranscriptible à quatre pattes. Enfin, Reyer était inquier du succès prématuré de Sigurd.

— Est-ce que de mon vivant, dans ma patrie, on aurait fini par s'apercevoir que je suis non seulement un musicien de grande valeur, mais un musicien, et non pas le capitaine d'infanterie de marine que je passe partout pour être chez mes compatriotes ?

Er, courant chez son médecin: — Ah ça!

docteur, vous répandez donc le bruit que je vais mourir? Voilà qu'on m'appelle « cher maître ! a à présent! Est-ce que je suis condamné ?

— Ne m'en parlez pas, s'écria le médecin, je ne sais plus ce qui se passe. Théodore de Banville sort d'ici; il venait me demander de ses propres nouvelles. Figurez-vous que la Comédie va lui jouer un acte reçu par elle depuis seize ans ! Il a eu peur. Je lui ai conseillé de se montrer sur les boulevards pour rassurer ses amis. Ah! il y a un mouvement étrange en ce moment dans notre pays!

— C'est peut-être la République? fit Reyer.

Et il s'en retourna chez lui, très préoccupé. Il m décidé à frapper un grand coup, car l'ombre

de Berlioz ne cessait de lui apparaître et de le larder de sarcasmes : — Le voilà donc, disait

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lombre^ ce vrai^ ce grand artiste français qui esc compris avant sa mort^ et toléré sinon accepté par ses compatriotes! Ah! tu ne meurs pas de &im et de tristesse ! ... Tu t'imposes ! Oh !là là ! Voilà qu'on commence à dire de toi que tu es savant^ original^ sincère et Tun des coloristes de ton art !.. . On compare à ceux de Weber tes paysages harmoniques et les superbes évocations des tableaux de nature où se rencontrent les héros de ces fictions dramatiques ! . . . D'où savent^* ils cela?... Eh! va donc^ cher maître!... admiré en France.^ A quand le couronnement de ton buste?...

Reyer ne put en entendre davantage. Il fallait à tout prix que les choses rentrassent dans Tordre^ qu'on oubliât Sigurdy et que tout ce peuple tranquillisé continuât à ne voir en Ernest Reyer que le capitaine d'infanterie de marine accoutumé^ celui qu'un artiste français doit toujours être. Alors il entra aux Débats et il fulmina contre le piano... Comme cela^ pensa-t-il^ les bourgeois ne me prendront plus pour un musicien.

C'est parfaitement bien raisonné. La musique, en France^ c'est le piano. Ceux qui croient à l'éducation musicale du gallo-romain par les concerts^ les symphonies^ les opéras allemands, se trompent et s'abusent. La mode en passera. La

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révolution lyrique de Richard Wagner n'a pas éteint une seule fanfare de village, pas une musique militaire dans nos jardins, pas une chansonnette dans nos cafés-concerts, pas un quadrille dans nos bals. L'ariette surnage et domine. Pour le Français, la musique commence et finie au clavecin. Et de même qu'en Allemagne toute la littérature se borne à disputer de la préexcellence de Goethe sur Schiller ou de Schiller sur Gœthe, de même chez nous toute musique en demeure au débat séculaire et populaire entre la maison Erard et la maison Pleyel. Les uns sont pour Pleyel, les autres pour Schiller, et ceux-ci en tiennent pour Erard, et ceux-là préconisent Gœthe. La vérité est qu'on ne joue que la Valse des Roses.

C'est pourquoi le coup de Reyer est un si fort coup. Les plus hardis réformateurs pâlissent auprès de cet héroïque musicien français qui ose déclarer, en plein jardin des oies, que le piano n'est pas de la musique et même qu'il nesc pas la musique même. Assimiler par un impôt le piano au billard, c'est d'une témérité qui sent son grand homme, certes, mais on a guillotiné des gens qui n'en avaient jamais risqué autant. Le moins qui menace Reyer, c'est la rancune des facteurs et des luthiers et le mépris de la famille

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Prudhomme. Quant à son renom de musicien, il est perdu, ainsi qu'il le désirait.

Quelque braves qu'ils puissent être, jamais MM. Ritt et Gailhard n'oseront plus monter à Paris la nouvelle partition de ce contempteur du clavecin; ils auraient une émeute de la Bourgeoisie dans la salle. Compose en paix ta. Salammbô y 6 chantre de La Statue^ nous n'en aurons pas la primeur. La méprise de SigurdQSt à présent réparée, et te voilà rentré dans la règle et la norme qui régit la production d'art en France. Le cours paisible des traditions est rétabli. Rien pendant la vie, tout après la mort. Reprends ton beau rêve posthume, ô Ernest Reyer, et tes saintes colères de rageur charmant, car ceux qui a gueulent» sont les bons, et les bénisseurs sont les faibles. Le coup du piano t'a sauvé de Thorreur du succès moderne et, plus heureux que Samson, tu te réveilles avant les ciseaux de Dalila et l'arrivée des Philistins.

Si nous n'étions pas tombés dans la liquéfaction pitoyable où nos mœurs, notre goût et nos idées nagent comme mouches mortes en cassonade, on pourrait essayer d'expliquer aux gens d'ici comment des caractères tels que celui de Reyer sont plus exemplaires et plus généreux que ceux de nos génies à tout faire. Mais à quoi bon ?

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Les classes élevées croient que le caleni dans les arts n'est qu'un reflet de la modestie. La critique table sur ce critérium serein, il nous faut des Beethoven liants. Reyer est un ciiat hérissé qui n'aime pas qu'on le caresse, même à rebroussepoil.

En fait de sons, il les possède cous, excepté le ron-ronj qui est celui qu'on lui demande. 11 ne tient pas plus le ron-ron que la patte de velours. C'est pour cela que nous l'aimons. Il n'est pas donné à tout le monde de pouvoir attendre trente ans, sans perdre son franc parler et la liberté de son génie, que le temps ait cari trois ou quatre générations d'imbéciles et réduit au silence la crécelle de ces marchands de coco qui vendent le bon sens à la tasse et le bon goût en boules de gomme. Ferme, gai, intraitable et solide sur ses ergots, Reyer a mordu pendant trente ans, tant qu'il a pu, toutes les oreilles d'ânes qui passaient; il a bien fait, et tel fut son devoir. C'est ainsi qu'on entretient ses dents blanches — et l'estime des honnêtes gens.

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