‹ Le livre de CalibanChapitre 30 sur 58 · J.-J. WEISS · texte numérisé non relu

J.-J. WEISS

magne pour trouver cet ennemi-là, et il ne Ta pas trouvé. Mais ce n est pas de cela qu'il est triste, je suppose.

Cependant il est triste, et il désespère. Je ne dis pas qu'il ait raison, mais il faudrait dire qu il a tort, et de cela je défie le plus optimiste. Ceux qui le rabrouent se contentent de lui poser la main sur la bouche en lui faisant : Chut! chut! on nous écoute!

Eh bien ! malgré ces seize années perdues et gâchées, malgré le trépignement sur place, malgré le grouillement des médiocrates autour de ce morceau de lard, le pouvoir, en dépit des coqà-l'âne du suffrage universel, de la foire parlementaire, du braillement et du débraillement, il y a quelque chose dans ce peuple, ô mon bibliothécaire, qui sent sa race d'élite et d'avantgarde. Ce quelque chose, c'est ce qui fait que nos exilés souffrent plus que les bannis des autres terres et pleurent davantage. Vous m'entendez bien.

Les plus heureux, les plus forts de ceux qui, du haut des monts, nous regardent nous manger le nez, ont beau dire comme vous que tout est fini pour cette peuplade nasophage, ils ne le croient pas plus que vous ne le croyez, car, on ne sait comment, mais nos nez repoussent d'eux-

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mêmes, tant le soleil est propice en France à cette végétation.

Assurément le gouvernement dont nous jouissons, et avec quelle pieuse frénésie ! ressemble beaucoup plus à un interrègne qu'à une république. Certes, un peuple est moitié comique et moitié lamentable dont les citoyens se bornent, à toutes les questions vitales qu'on leur pose, à gueuler pour toute réponse : Vive ta République ! depuis seize ans. Mais en désespérer tout à fait, c'est être bien sommaire, et la fofle Cassandre elle-même a attendu la mort d'Hector pour vouer Troie aux dieux infernaux.

Lorsque l'on peut dire d'une nation qu'elle a une capitale où le beau tient encore ses lits de justice et que tout homme civilisé doit avoir au moins visité pour savoir où bat le pouls de l'univers, il faut en être arrivé à nier la puissance de l'art et du plaisir sur les pâles fils de Japhet pour conclure d'une éclipse, un peu longue peutêtre, à l'extinction de cette nation. Le monde s'ennuie, monsieur J.-J. Weiss, et la vie qui était déjà riclie de larmes, s'est encore enrichie d'un bâillement sans Bn. C'est le sublime argent qui lui décroche ainsi la mâchoire, attendu que l'argent est beau, fort, mais stupide. La France est le dernier pays où l'honneur, l'esprit et

l'amour tiennent tête encore à ce Moloch, les vieilles carpes radoteuses de trois cents atis oni dû vous le dire, là-bas, au crépuscule, lorsque vous soupirez sur votre échelle, dans la solitude de la Bibliothèque de province.

FRANCISQ^UE SARCEY

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