‹ Le livre de CalibanChapitre 31 sur 58 · LE TÈT{E LE GOUT · texte numérisé non relu

LE TÈT{E LE GOUT

'aristarqjje amène et calamiteux qui, dans le TempSy journal officiel du Haut-Béotisme national, a osé avouer quHamlet Fembêtait, signe depuis trente ans, et sans fatigue. Francisque Sarcey. Il est le prince régnant de la critique française.

Soyons francs devant l'Europe écarquillée. A quoi bon nier? Eh bienl oui, l'influence de ce vieux bonhomme sur notre littérature est énorme,

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sans rivale, sans exemple ec inconcescée. II est M. Le Goût,

Touc ce qui a un nom au "Bottia actend pour décidîF d'une nouveauté, livre ou pièce, vers ou prose, que M. Le Goût (fg, rue de Douai) ait délivré son visa à l'auteur. Il timbre le beau, estampille le fin et garde le talon du sublime comme, à la Monnaie, on garde celui du mètre. Et du haut de son atelier, ouvert au Nord, d'où nous vient la lumière, il agite et agite seul les masses confuses du public payant. Oui, les voyageurs content cela aux peuples penchés sur la France, ec les voyageurs ne mentent point.

Le dimanche soir, à Paris, les boulevards présentent un spectacle unique au monde. Ceux du Tiers, encore tout cravatés de blanc, sortent de leurs demeures et se précipitent vers les kiosques avec une animation toujours mesurée, mais contagieuse. Ils y achètent pour trois sous leur provision hebdomadaire d'opinion théâtrale. C'est le grand débit de la galette, établissement de M. Le Goût. Douze tranches de bon sens tout chaud, au sel de cuisine, coupé au couteau par l'oicellent Hébrard, leur font la semaine. Et plus le beurre est rance, je veux dire plus le style, et plus ils se régalent. Il y en a qui avalent les douze tranches d'un seul coup, oh! ces rafBnésI Les

FRANCISQUE SARCEÏ I7Î

autres font durer le plaisir huit jours, ramassent les miettes dans le creux de leurs mains, les avalent et sucent le papier... Oui, voyageurs, c'est vrai.

Ah ! c'est une heure toute parisienne que celle où la cloche du Temps sonne, sur les boulevards, le dimanche, la galette du père Le Goût! On voit là tout le Haut-Béoiisme dans l'exercice de ses facultés dominantes, et l'on comprend notre histoire. L'amour de la galette de pâte ferme esc le fond du génie français.

Si Hamlei t'embête, nous, il nous crève. Nous n'attendions qut ton signal pour le dire. Sonne, cloche du Temps. Le dimanche, à Paris, est le jour de la culture intellectuelle. On s'adonne aux arts, et Sarcey prépondère...

Caliban est de ceux que tout amuse, et même d'entendre déclarer par le prince de la critique française que Himlet est embêtant. Voilà trente ans que le prince en profère de ce calibre, au moins une et qaelquefois trente, chaque dimanche. Moi, je ne m'en lasse pas. Qu'on me permette cependant de présenter à mon joyeux pays une observation modeste.

L'Exposition universelle approche; nous convions les Peuples à venir payer tribut d'admiration à notre suprématie dans les Arts. Les peuples

sont consencanis et la France est bien aise. Mais qu'est-ce que dira l'Europe si, en 1889, c'est-àdire trente ans après, elle retrouve encore à la tête, 1 la Bchue tête de la Critique française (section de la littérature, travée des vues basses), le perpétuel, le douloureux, le vénérable Francisque Sarcey?

Ah! l'Europe serait trop contente.

Eh bien ! non, la fierté nationale doit y parer. Sarcey lui-même, tel que je le connais, c'est-àdire bon patriote) ne voudra pas nous exposer à une pareille humiliation dans notre dernière suprématie, 11 n'attendra pas qu'on l'immole. Il s'ouvrira les veines dans un bain, comme Sénèque, e: il rendra au Père des souffles épars l'âme du plus honnête et du plus détestable critique qui fut jamais.

Et la République évitera ainsi un meurtre nécessaire. Car il n'est pas possible de lui faire crédit plus longtemps, à ce vieux marchand de galette, de toutes les qualités qu'on exigeait, il y a trenie ans encore, des bons régents du Parnasse, et même, mon Dieu, des mauvais. Cette fois, nous ne sommes plus entre nous, et voici le monde qui arrive.

Tant que nous n'avons eu à Paris que des visiteurs passagers^ et non invités, Sarcey a été pos-

sible. On fait chez soi ce que l'on veut, d'abord, et l'on s'y amuse comme on peut, ensuite. Rien n'était plus drôle que de voir fonctionner ce gros organe de la bourgeoisie. Son va-et-vient impayable, son ardeur étonnante, l'aplomb sublirae de ses pataquès et la sonorité des coups qu'il assénait à tort et à travers, soit dans le vide> soit sur la muraille, tout cela nous réjouissait, évidemment. Paris possédait en lui son Karageuz, c'està-dire son polichinelle turc, le plus cocasse des polichinelles, celui que nos mœurs prudes n'autorisent point, e: pour cause. Tel était son attrait. Mais cet attrait fut tout parisien,

A deux kilomètres du boulevard, notre cher Karageuz porte déjà moins sur la rate et beaucoup plus sur l'intestin. A la campagne, l'été, vous êtes tout étonné de la tristesse qu'il vous cause. Est-ce le voisinage de la nature qui le rend béte et assommant? peut-être, mais il l'est jusqu'à la cruauté. En province, il fait peur !... On le prend au sérieux. On croit qu'il exprime les opinions du gouvernement en littérature, et l'on n'ose pas broncher. Son incompétence a quelque chose d'officiel qui intimide. Le sous-préfet peut passer et jeter un regard sévère aux récalcitrants, à ceux qui ne jugent pas Hamlet embêtant.

Enfin, cette critique du prince de la critique.

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