FRANCISQUE SARCEY
la suivante, le père Le Goût consentît à se plonger exclusivement dans la lecture des maîtres sans communiquer aux autres ses sensations, et qu'il vécût ainsi de ses rentes intellectuelles. Qu'est-ce que ça lui ferait de lâcher le crachoir un moment? Il est jeune encore, pour son âge, et il y a de si belles choses à apprendre, la grammaire française, par exemple, qui est l'art de parler et d'écrire correctement. Elle mène à tout. Je ne dis rien du style, ni du tact, tji du jugement. Dieu seul les donne. Quand l'Exposition serait finie, il reviendrait, et le Temps raccrocherait sa cloche. On serait en famille.
— Et s'il ne revenait pas.^ dites-vous, tremblants.
— S'il ne revenait pas, il en reviendrait un autre, tout pareil, équivalent, de la même utilité. Le Goût fils ou Le Goût neveu, dont le béotisme national s'affolerait encore et qui lui mâcherait la bonne besogne de la critique bourgeoise. Car il n'y a pas à perdre la tête en pareil cas. Ceux qui trouvent Hamlet embêtant n'ont jamais manqué à la France 5 la race y pourvoit. Si ceux-ci sont notaires, ceux-là sont professeurs, mais il y en a toujours. On n'en utilise qu'un pour la critique, voilà tout. Il écrit, les autres dévorent, et les martyres des poètes s'enchaînent.
Remplacer Sarcey, rien n'est plus facile, et jusqu'à le làire oublier, en vingt-cinq minutes ; car sa recette est à la portée det plus humbles bonnes volontés. La voici, analysée à l'éprouvette et précipitée par les acides. — Expression totale et absolue de la médiocrité victorieuse; truchement accrédité du poncif, du pkt, du retapé, du quelconque et du rien du tout; apôtre né des malins qui ont tiré les Lettres hors de l'Art pour I les donner au Commerce; défendeur des triom-
t' phants, abatteur des vaincus et cornemuseux de
\ la recette, le père Le Coût n'a pas fait autre chose
i: depuis trente ans que se fourrer le doigt dans
l'œil à en perdre la vue.
Rien de ce qu'il prédit n'arrive. Tous ses arrêts sont revisés d'un lundi à l'autre lundi, souveni par lui-même, toujours par les connaisseurs.
Quand il die : variable, c'est la tempête. S'il an^ nonce le beau temps, tout Paris prend des parapluies. Sa critique est faite de palinodies, de rétractations et de stupeur hebdomadaire, et on en composait un recueil (ce qu'aucun éditeur n'osera jamais), on aurait non seulement un manuel complet de l'incerdtude, mais l'histoire d'un juge abruti par les procès qu'il a jugés. Tous ses guillotinés se, portent à miracle; il n'y a que les acquittés qui sont morts.
fHAMCISQUE SARCEY ICI
De là une manière qu'on croit inimitable. Vous êtes-voiis quelquefois rencontré dans l'une de ces tourelles où l'on ne peut tenir qu'une seule personne avec un concitoyen bien élevé et timide? « Après vous, monsieur! » s'ecrie-t-il avec un geste de discrétion parfaite. « Je n'en ferai rien, monsieur, » répondez-vous plus discret encore. Alors il file à droite, vous filez à gauche, et l'édicule reste vide. Pareils sont les rapports de Sarcey avec le Public... Après toi, orchestre! — Nous n'en ferons tien, père Le Goût, nous ne sommes pas pressés. — Et moi, je préfère souffrir, — S'il en est ainsi, entrons ensemble! — C'est ce que le Prince de la Critique Française appelle sa manière. Elle est ronde bosse, sa manière. Mais voici les étrangers... De la tenue! Hamlei est drôle.
LE mEl{LE
îiHÉopHiLE Gautier, c'est-à ■ dire É^ [*M l'écrivain le plus étranger qui fût jamais ^t^S*y iJ '°"'^ /conception élevée de ïart aussi bien qu'à tout emploi viril de la plume!-.. (Études sur la littérature contemporaine, tome VIII, p. XXI de la préface, par Edmond Scherer.)
Il faut bien qu'on se fasse lire.
Et, de fait, si vous m'aviez, hier encore, posé cette question ; u Quès aco, Edmond Scherer? »
je vous aurais répondu : « Connais pas. II nesc pas de chez nous. » A présent^ le voilà célèbre.
Ne vous bercez pas toutefois, ô jeunes gens, de trop hâtives espérances. Oui, de pareilles phrases se trouvent dans une carrière littéraire, et alors la gloire descend et vous évente le front avec sa palme; mais c'est encore assez rare, et vous voyez que M. Scherer y a mis huit volumes. 11 y a même mis soixante et onze ans, car Larousse, que je viens de consulter, fixe sa naissance à 1815. A quel âge Etienne Bequet fit-il le iS'ifouckoir bleu? Félix Arvers, son sonnet? SuUy- Prudhomme, le Vase brise'? Je l'ignore. Mais M, Scherer a écrit la phrase sur Théophile Gautier à soixante et onze ans, II était temps.
Je ne suis pas de ceux qui résistent à un succès franc; dès qu'un homme s'immortalise sérieusement je me procure tous ses ouvrages. J'entrai donc à la Librairie nouvelle, et, dès le seuil :
— Tout Scherer, dis-je.
L'excellent Achille rougit un peu, et je lus dans son regard anxieux qu'il n'était pas très rassuré. 11 y en a tant d'entre nous qui deviennent fous subitement! Peut-être la démence d'André Gill avait-elle débuté de La sorte; il avait demandé, lui aussi, les oeuvres complètes
SCHERER l8f
de quelque écrivain n'ayant jamais existé, et on l'avait mis à Charenton.
— ■ Sans douce, reprit Achille, c'est pour la phrase?...
— Oui, insistai-je, c'est pour la phrase. Tout Scherer, je vous prie.
— Elle n'est que dans le tome Vlll, je vous en avertis.
— Est-ce que vous la vendez à part ?
— Oh! dit Achille, les mains levées, ce ne serait pas à faire! Scherer est lourd. Et il cria dans le magasin : « Tout Scherer! » On l'entendit du boulevard. Un rassemblement se formait. Les garçons grimpèrent aux échelles.
— Pardon, dis-je à Achille, avant d'écraser ces braves gens sous le faix, entendons-nous bien ; je vous ai demandé tout Scherer, et c'est tout Scherer que je veux. Mais en fait d'éditions, je ne goûte que les deuxièmes. C'est donc tout Scherer en deuxième édition que je vous achète et non pas autrement ! . ..
Les garçons descendirent des échelles. Le rassemblement se désagrégea. Achille soupira et tout rentra dans le silence. Il n'y avait pas de deuxième édition de Scherer! Dieu sait pourtant si les mauvais livres se vendent !
Devais-je me contenter de la phrase ? Oui, je
le devais. Mais qui remplit son devoir dans le monde ? A défauc du tout Scherer de la deuxième édition (l édition dite du merle blanc), j'acquis le tome Vlll de la première, celle que l'éditeur otfre à la presse, et je m'enfuis, rapide, pour le dévorer. Ah! quel festin!
Me permettra- t-on d'évoquer, pour le dépeindre, le classique souvenir de celui oii il ne manque rien, car toujours on y aperçoit un nouveau jambon de Mayence?
Les personnes qui croient que M. Edmond Scherer n'a produit que sa phrase sur Théophile Gautier, ec cela au bout de soixante et onze ans d'exercices acharnés, s'abusent sur l'isolement de cette merveille. Rien que le tome Vlll en fourmille, j'allais écrire en pétille. Comment un pareil auteur n'est-il pas de l'Académie française? Mais peut-être est-il Suisse, ou même Belge, ou encore les deux à la fois, car le goût des deux terroirs se mêle dans la saveur idiosyncrasique de son style, Je m'exprime mat; je veux dire que s'il était humainement possible de traduire du belge en suisse, ce tome Vlll serait le modèle du tour de force. Écoutez celle-ci, pâles gautiéristes. Elle est la première du testament. Car il s'ouvre par un testament, l'allègre tome Vlli; il est à lire devant notaires. Il y a des gaîtés atroces.
a Délicieuse chose (i) que la vieillesse, la ce vieillesse approchant (2) ou même déjà venue, « avec la santé, bien entendu, cette condition « première, ce substratum (5) de toute jouiscc sance, et avec les facultés assez intactes « pour vous épargner les preuves de la décacc dence (4). » (Préface-testament-olographe, page I.) ^
1° La vieillesse n'est pas une chose, c'est un état;
2° En France, approcher est verbe actif. Il y a l'adverbe approchant, qui signifie environ ; enfin, l'adjectif approchant, approchante, qui se décline (voir Théophile Gautier, passimj;
3° Substratum ! Ce n'est plus de l'emploi viril de la plume, c'est de l'emploi herculéen. Le traducteur suisse dépasse en énergie de vocabulaire son auteur belge. Il va trop loin. Il laisse passer Foreille aiguë du recteur cosmopolite. C'est un essai de volapuk;
4^ Quelle décadence.^ Celle de l'auteur ou celle de l'éditeur .^^ Et c'est ainsi, tout le temps, dans ce tome VIII. Quand on ^ pense qu'il est précédé de sept autres tomes, et que la chiffonnerie est dans le marasme !
Pourtant je suis volé, oui, Achille, volé de mes pauvres trois francs cinquante. Je demande
iSS TÊTES ET CHARGES
3 rendre le volume. Votre essayiste ne m'apprend rien de nouveau pour moi sur le genre qu'il pratique; il n'est même pas le premier de ce genre, et loin de là. Sainte-Beuve a fait des petits mieux plantés que celui-là. De son long commerce immoral avec dame Université sont nés des mardistes, des mercredistes, des jeudistcs, des vendredistes et des samedistes d'un ennui encore plus hebdomadaire. Le dimanchien est &ible.
Certes, il a la haine qu'il faut avoir contre l'artiste de lettres, et cette haine lui a inspiré la phrase, désormais fameuse, qui lui survivra.
C'est une chance, évidemment. Mais d'autres avant lui ont parlé le belgo-suisse, découvert le génie d'Amiel, un bonhomme occupé à étudier son nombril au microscope, et persisté à appeler l'auteur de Lélia « Monsieur George Sand, >» six ans après la mort de cette femme illustre. Le talent critique qui consiste à paraître ignorer le sexe de M"'= Sand esc un beau talent, mais on en a la recette, et Balzac l'a donnée dam sa iconographie de la Tresse parisienne au chapitre du critique sérieux. « Ce critique, dit-il, croit devoir être aux idées ce que le magistrat est aux espèces judiciaires. » C'est bien cela.
« Accusé de lettres, levez-vous. Tous les té-
moins sont entendus. Qu'avez-vous à dire pour votre défense ? »
— Ceci, mon juge. La démocratie aura beau populariser l'instruction gratuite et la rendre obligatoire, comme la vaccine et le service militaire, elle ne forcera pas la nature à fournir aux Arts plus d'artistes véritables et doués qu'elle ne veut nous en donner. Sa provende séculaire de peintres, de statuaires, de musiciens et de poètes ne varie guère, et ce serait une erreur de croire que la France possède aujourd'hui beaucoup plus de bons écrivains qu'elle n'en avait sous les Rois Fainéants. Plus que jamais l'art des lettres demeure scellé de la cédule mystérieuse du don. Quant aux professeurs de substratum, on en obtient à gogo par la couveuse artificielle de l'Université. Cette couveuse est une Mère Gigogne de dimanchiens et d'essayistes, pour qui l'art d'écrire consiste à utiliser leur belle écriture et même à seringuer, .par un vasistas, les idées des producteurs avec la petite canule chargée d'encre que l'Ecole Normale leur a mise entre les mains. Ce canulage de petite vertu est précisément le talent de M. Scherer. Mais s'il n'a que celui-là, il le partage avec cent autres, dont quatre-vingtdix lui dament le pion, ce qui est pourtant incroyable.
igo TÉT£S ET CHARGES
Tous les soirs, dans les jardins qui entourent ma maison, à l'heure où le rossignol remplit de roulades enthousiastes le crépuscule vert des frondaisons d'avril, il y a un merle qui siffle. C'est un étrange merle, je vous assure, et qui n'a pas son pareil peut-être, même parmi les critiqi.es d'école et les dimanchiens. Ce merle a vécu longtemps en cage, et il a été élevé par des maîtres qui lui ont appris à siffler l'air de c4u clair de la lune. Or, il le siffle faux, en mineur, et de la façon la plus insupportable. .La pauvre bête a dû beaucoup souffrir à l'Université, je veux dire en captivité, et c'est sans doute à cause de cela qu'elle s'est échappée, à la première occasion. A présent elle est libre, elle vit avec les autres oiseaux, et quand le printemps revient, elle peut en célébrer les lilas et les primevères, et se mêler au concert universel. Malheureusement, elle ne saie plus le t. merle, » elle ne sait que le Clair de la lune.
Tandis que je lisais ce tome Vlll, le merle siffliii. 11 sifflait son abominable parodie du Clair de h lune, et c'était si triste cette impuissance d'expression propre, si désolant cette imitation de la vobc humaine, que la plus regrettable contusion régnait en mon esprit distrait. Était-ce le conrempteur de Gautier qui sautillait de branche
en branche, avec son sifflet d'essayiste, ou bien écait-ce le merle qui me parlait de l'absurde Amiel et appelait George Sand «monsieur?»
Ce Clair Je la liine n'était pas clair. Jamais je n'ai été en proie à une hallucination plus mélancolique. Il me fallut prendre un volume de Gautier lui-même pour me remettre, et dès que je l'eus pris, le rosùgnol recommença à chanter. Alors les lilas ouvrirent leurs bourgeons et les primevères leurs corolles.
fluence d'une apparition quotidienne. « Sous sa dictée » c'eût été plus étrange encore, mais on n'osait pas le dire. Toujours est-il que, pendant qu il écrivait, tout craquait dans sa chambre et que même la table de nuit dansait.
J'en étais convaincu. D'abord parce que Gautier me l'avait souvent raconté lui-même; ensuite parce que si j'en avais douté, il m'aurait traité de «bourgeois, « ce qui m'eût été fort désagréable. Enfin il est clair qu'un poète qui ne verrait pas danser les tables de nuit, pendant qu'il écrit un roman où elles dansent, serait un fichu poète, comme qui dirait un poète de l'École du bon sens, enfin quelque chose de fade.
Donc je fis tourner des tables. Et elles tournèrent.
Mais pourquoi n'auraient-elles pas tourné pour moi, puisqu'elles avaient tourné non seulement pour Gautier, mais même pour Victor Hugo, à Guernesey, tandis quMl écrivait le second tome des Contemplations^
Fort de ces précédents, j'en avais avisé une, toute petite ec très jolie, dont les qualités rotatives m'avaient frappé, — c'était un amour de guéridon, en bois de rose, doué de trois pieds délicieux, — avec laquelle je me mis en communication directe et intime. Et tout de suite,
HOME IÇr
VOUS l'avez deviné, j'y fis venir l'âme de Shakespeare,
Elle m'a dicté tout mon théâtre ! ..
Après un pareil résultat, c'eût été abuser du scepticisme que de ne pas croire. Je crus.
Je crus même tellement, qu'ayant appris la présence du célèbre Home dans la ville de Calvin, le bes(>;n me saisit de connaître ce sorcier, Home étai[ un homme qui, là où un Victor Hugo ne fait tourner qu'une table de famille, faisait tourner, lui, une table de cent couverts ! Et sans casser les verres encore! Je devais à ma foi nouvelle de rendre mes devoirs à un tel précurseur.
On me présenta à une société qu'il honorait quelquefois, le soir, de sa présence. Mais ce n etait pas régulier, et Ton ne me garantissait rien. On t'attendait, voilà tout, et quand il venait, il venait. L'hôtesse, une bien excellente dame, prit la peine de m'expliquer que lorsqu'il se sentait attiré vers une réunion par une personne sympathique, cette réunion le voyait apparaître. Comme il n'apparaissait pas à la nôtre, je doutai péniblement de mon charme.
Cependant il ne manquait point d'autres personnes sympathiques dans ce salon extraordinaire. Il y avait d'abord un ambassadeur du
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Chili, avec sa fille ou sa nièce, je ne sais plus au juste, terrible petite brune aux yeux de panthère noire) luisants dans l'ombre, et pelotonnée dans une encoignure, comme prête à s'élancer sur le profane. L'ambassadeur était bien. L'ambassadeur était très" bien. Je ne sais pas s'il ambassadait au dehors, mais, près de la jeune panthère, il semblait un vieil ours séculaire, avec des poils longs comme ça et fleuris par toulîes agréables.
Puis, c'étaient trois Anglaises, en tenue d'ascension alpestre, exactement semblables l'une à l'autre, couperosées et dentues, des révoltées du sexe, bien inquiétantes, elles aussi, droites et immobiles sur leurs chaises, à tromper des plantes grimpantes .
Il y avait encore un couple allemand à lunettes. Le mâle du couple, gringalet hoffmannesque, recroquevillé comme s'il avait ou une chenille dans le ventre, tirait à chaque instant d'un étui nouveau des lunettes nouvelles, et il les essayait tour à tour. Cet opticien ambulant craignait sans doute de ne pas voir le magicien Home d'assez près.
Le magicien Home n'arrivait toujours pas.
Sans aucun douce je le repoussais par mon scepticisme, et Dieu sait cependant si j'évoquais