‹ Le livre de CalibanChapitre 40 sur 58 · CALIBAN PRESIDENT DE LA KËFUBLIQUE · texte numérisé non relu

CALIBAN PRESIDENT DE LA KËFUBLIQUE

faire. Mais jamais on ne me verra la galvauder au bas d'un papier sanctionnant la grâce d'un assassin. Elle se rebrousserait d'horreur ec deviendrait illisible, même pour le bourreau.

J'ai cecij hélas '. de nos despotes historiques, les Saint-Louis, les Henri IV, les pasieurs de peuples du vieux jeu, que les assassins m'étonnent sans me troubler. Au fond, je les aime mieux morts que vivants. Cela tient sans doute à des principes un peu couards, mais très arrêtés de sécurité personnelle. Rien ne me serait plus désagréable que d'être assassiné, soit dans la vie privée, soit dans la présidentielle, même sans cause et pour le plaisir de l'art de saigner. Aussi je m'imagine aisément l'ennui que cela doit causer aux autres. Mon gouvernement sur ce point différera sensiblement de celui de mon prédécesseur, il est de mon devoir d'en prévenir les intéressés. Sous mon glorieux consulat, rien à frire pour les chourineurs. Leur profession ne recevra aucun encouragement, pas un privilège, pas çà de Légion d'honneur.

Je sais que nous vivons en un temps de pessimisme oii ion entend les poètes chanter la mort comme seul remède à la vie bourgeoise. Mais ceux qui aiment la mort pourront toujours, sous Caliban 1^', se l'octroyer largement à eux-

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mêmes. Ce sera autant de gagné pour la gaîté nationale. Là s'arrêtent leurs droits à la propagande pessimiste. Je ne signerai de recours en grâce que pour les assassinés.

Reste la question des fêtes et du plaisir sans lesquels un chef d'État est toujours accusé de lâcher le commerce. Lâcher le commerce, qui, moi? Ah î par exemple! Mais c'est-à-dire...

Point tant de paroles. On sait ce que le nom de « Elysée » veut dire, et à quel paradis il engage. Une fois que j'y serai, laissez-moi agir, et tu riras, commerce. Et tu te tordras, industrie. L'erreur de mon prédécesseur (ah ! laissez-moi au moins l'accuser de celle-là!) a été de croire que le nom du palais qu'il habite, et qu'il me cède enfin, lui venait de l'austère prophète qui hérita des vertus d'Elie et de son manteau. Il l'écrivait Elisée avec un i, au lieu de l'écrire Elysée avec un y. De là vient qu'on s'est tant embêté à Paris depuis sa magistrature. J'ai l'orgueil de prétendre qu'on s'embêtera beaucoup moins pendant la mienne, et que les étrangers qui viendront dépenser chez nous le trop plein de leurs rentes trouveront à qui parler quand ils lèveront la jambe à la hauteur de nos institutions. Je suis de ceux qui pensent qu'on gouverne un peuple avec des feux d'artifice§.

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CALIBAN PRÉSIDENT DE LA IlÉPUBLiQU£ JJg

Abordons maintenant ce que mes ennemis appellent mon côté faible .- l'art d'entretenir de bonnes relations avec les cours étrangères est celui oîi, prétendent-ils, je défaille. On me croit incapable de peloter la Russie ec de jouer l'Angleterre. Pardon, M'a-t-on vu à l'œuvre? Quand m'a-t-on donné la Russie à peloter? Jamais.

Est-ce que mon prédécesseur apprenait à peloter la Russie lorsqu'il jouait sa consommation avL'c Maubant, à la Régence, en cinquante liés? Je n'ai qu'un mot à répondre à mes détracteurs, et le voici. Donnez-moi le prince de Galles, et vous verrez ce que j'en ferai, de l'Angleterre ! Une Normandie, Le tout est de me donner le prince de Galles. Gambetra l'a eu, lui, et il n'en a rien fait du tout. Vous lui élevez des statues, cependant.

Oh ! la politique extérieure, un jeu d'enfants! Je m'en suis expliqué avec mon vieil ami i'aul Déroulède, qui n'était que poète il y a deux ans à peine, et qui à présent est à la tête du mouvement. II se charge de Bismarck. Par conséquent je puis bien être Président de la République

Et si l'on croit m'intimider encore en agitant devant mes yeux le spectre rouge de finsurrection, on se trompe. Je ne crains pas la question sociale. J'en ai même une solution décisive. Des

qu'on me signale une barricade quelque part, je fais distribuer immédiaieincnc aux insurgés des billets de faveur pour tous les théâtres qui ne font pas d'argent, et la révolution s'éteint dans les amphithéâtres.

D'où il résulte que, cette fois, û l'on me nomme, la France va avoir un Président de la République digne de ses vieilles traditions monarchiques et de .son caractère joyeux. L'absurde spleen qui règne sur le peuple le plus aimable de la terre, un peuple dont un poète a écrit que son histoire était le roman de l'humanité, va disparaître. Les Arts, les Lettres, la Politesse et l'indispensable gaîié vont refleurir sous Caliban !*'■. Une ère de prospérité inouïe se lève, et le Palais de l'Elysée mérite enfin son nom paradisiaque.

Mais aussi pourquoi m'avertit si tard? Pourquoi ne pas me prévenir que l'heure était venue ? J'oubUe toujours les grandes dates polidques et je ne sais pas le premier mot de la Constitution. Gens du Congrès, arrêtez! Caliban brigue la couronne.

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