CALIBAN ASSASSIN
'' E qui fait le charme ineffable de Paris, en ce moment, c'est que n'importe qui peut y être assassiné n'importe oùj à propos de n'importe quoi, sans avoir à craindre d'être (je ne dis pas : protégé) vengé par la police. Pas de capitale qui lutte avec la nôtre dans cet art de se résigner à la fatalité. On sort de chez soi avec l'idée souriante qu'on n"y rentrera que sur une civière et l'on se divertit d'avance à la pensée des zigzags fantastiques et vains décrits par la brigade de sûreté pour découvrir votre ou vos chourineurs. La brigade de sûreté est une charmante brigade.
Moi, je crois qu'on la chante trop dans les rotnans-feuilletons consacrés à sa gloire et qu'elle a fini par ne plus s'intéresser qu'aux assassinés célèbres. Elle dédaigne un peu les autres, les égorgés de rien du tout, le menu fretin du massacre universel, ceux qui ne sont pas dans le Larousse, Nos Javerts et nos Lecoqs ne « donnent » plus que pour des personnages ofHciels, et il faut être au moins grand-croix de la Légion d'honneur, quand on est saigné à blanc, pour que la brigade s'émeuve et passe sa chique de gauche à droite.
On m'a dit même que te meurtre d'un académicien, loin de suffire à les surexciter, endormirait leur flair. Je le crois.
Voilà ce que c'est que de payer vingt sous la ligne des affabulations, trois fois romanesques, où l'on raconte que le crime est toujours découvert et que Vidocq a fait des petits. Le peuple a la foi en ces choses. 11 se dit que tôt ou tard Rycambole finit par être pincé par la brigade, tantôt au bout de deux cents feuilletons et tantôt au bout de douze volumes, et qu'il faut savoir attendre. Si la jusdce de Dieu est boiteuse, celle des hommes est cul-de-jatte. Le tout est d'avoir confiance. Les romanciers répandent cette confiance, à vingt sous la ligne, et le pauvre peuple
esc trompé. La brigade ne fonctionne que si le cadavre est chamarré d'ordres et un peu ministre.
Quant aux assassins, ils jubilent! La victoire, en chantant, leur ouvre la carrière. Ils parlent dès à présent de se constituer en société, d'avoir une bannière à eux et d'adopter un costume romantique, quoique clair, afin que le sang s'y voie à quinze pas.
Comme je suis du camp contraire, tout cela m'a donné une idée. La voici dans sa simplicité.
On peut réveiller la brigade de sa torpeur.
Oui, on le peut. Mais il importerait que ce réveil fût déiînirif, c'est-à-dire que l'habitude une fois reprise par eux de découvrir les assassins, ils la conservassent.
J'offre dore ma tête. Elle est belle encore.
Sans compter que la Comédie- Française la paierait un bon prix. Il y aurait là une entrée à vie pour la brigade. Ce boni n'est pas à dédaigner peut-être. Quoiqu'il en soit, je me sacrifie.
J'avertis donc ceux de la sûreté que^ mardi prochain, à midi au plus tard, Caliban aura l'honneur d'assassiner le président de la République française, en son joli petit palais de l'Elysée, (Voir les Guides de l'étranger dans Paris.)
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Cette fois-ci, s'ils ne découvreof pas l'assassin I...
Voici d'ailleurs comment je procéderai. Je me lèverai comme d'habitude et me livrerai d'abord à mes ablutions, le visage tourné vers le soleil levant, sans essayer de faire partir mon tatouage. Ce tatouage est connu : « A bas ledit de Moscou ! » Puis, saisissant sur mon bureau de travail une feuille de papier, blanche et marquée à mes initiales, j'y écrirai lisiblement ces mots pleins de lucidité: — «J'avoue ma prémédiia- « tion. Je vais, de ce pas, faire passer le goût « du pain au premier citoyen de la République « contemporaine. Je ne lui en veux pas du tout, « et même je le plains. Mais il faut qu'au moins « une fois, au dix-neuvième siècle, un assassin « français ait été découvert par les gens des- « tinés à cet office et préposés à cet usage, a De là la nécessité oii je suis de choisir un « assassiné bien en vue, celui donc la Bgure « domine nos vagues dissensions, et qui déjà (( trempe un peu dans l'histoire. Adieu, société « mal faîte ! » Et je signerai. Je daterai même. Que dis-je? Je donnerai mon adresse. J'espère que M, Gragnon ne me forcera pas de faire enregistrer.
C'est à partir de ce moment-là (pourquoi me
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le dissimuler ?) que ma tâche sera rude. Non pas qu'il soit bien malaisé d'assassiner M. Grévy, oh! non. C'est un vieillard d'abord, et un vieillard accessible, visible, j'allais dire visable. Il arrache lui-même les mauvaises herbes de ses allées, le matin, pour ses lapins. On n'a qu'à monter sur le mur, du côté de l'avenue Gabriel, et on le voit en train de biner. Le foudroyer pendant qu'il bine, oui. Mais la brigade n'y croirait pas, elle conclurait à une maladresse du factionnaire. Je ne serais pas arrêté. On étoufferait l'affaire. On la classerait peut-être. Voici donc ce que je compte faire.
Je prierai un sergent de ville de m'accompagner, et, tout le long du chemin, je lui expliquerai mon plan. Je tâcherai qu'il le comprenne: « Voyez-vous, mon ami, lui dirai-je, ce que j'en « fais c'est pour l'honneur de la police nationale, H à laquelle vous appartenez. Vous n'arrêtez plus « que des malheureux, ivres de faim et chance- <( lants de misère, qui demandent l'aumône, et (( vous fourrez au poste des mères de sept u enfants, réduits à brouter leurs paillasses, sous « prétexte qu'elles vagabondent. Ce n'est pas « digne de l'uniforme. Vous, évidemment, vous « ne savez pas; vous exécutez vos ordres, sans Il les comprendre. Mais moi, je suis un philo-
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« sophe, un bon diable de philosophe, qui com- « prends pour vous et qui ai le droit de raisonner. <( A mon sentiment, vous devez surtout arrêter « des voleurs et des assassins; le reste est moins « important. Venez avec moi, et je me fais fort (( de vous procurer' une besogne digne de votre <( épée. » Et j'arriverai ainsi avec lui devant la porte de TÉlysée. Là, je le posterai, et l'ayant posté, je lui recommanderai d'accourir dès qu'il remarquera du remue-ménage dans le palais et qu'il entendra crier : A l'assassin ! « Cet assassin, mon ami, regardez-moi bien, ce sera moi. N'hésitez pas à me mettre la main au collet. » Et làdessus, j'entrerai et je ferai passer ma carte au général Pittié.
Le général Francis Picrié sera évidemment sans défiance, car il est poète. Et puis il m'a envoyé son volume de vers, c4 travers la vie^ où il y a de bien jolies choses. Prétextant du besoin de le remercier de son présent, je pénétrerai d'abord dans la place et ensuite dans ses bonnes grâces. (( Général, je viens pour tuer M. Grévy, voulezvous me présentera ma victime? » Évidemment, il rira, car il la trouvera très drôle. Elle le sera beaucoup moins qu'il ne l'imagine, mais n'importe. Il faut que tout soit limpide pour la brigade. Si le général hésite, s'il est pris d'un soup-
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çorij s'il flaire ma canaillerie enfin, je lui avouerai que je suis un locataire de l'une des maisons du patron, ei que je viens pour payer un terme d'avance. Nous verrons bien s'il est vraiment poète, ce Francis Pittié. Si il l'est, il me conduira lui-même à mon faux propriétaire, car il croira au terme d'avance.
Donc me voici en présence de M. Grévy. Il sera onze heures, onze heures et quart. Le parfum de l'omelette aux échalpites annoncera les approches du déjeuner. Ce sera mardi prochain. Surtout que la brigade ne vienne pas mercredi, il serait trop tard ; ou lundi, il serait trop tôt. Je dis mardi, à onze heures (consultez le calendrier).
Et alors je resterai seul avec lui.
Ce qui se passera entre nous. Dieu seul le saurait si je ne le dévoilais d'avance. Il m'aura prié de m'asseoir, et j'aurai répondu que je sortais d'en prendre. Alors, pour l'étourdir, je lui aurai parlé en volapuck :
«( Om prœs, dom sen iz divil, o es mena ce dol Ph eze y cena eto ? »
Ce qui signifie : « Mon président, homme vieux et riche, je vous parle avec douleur.
Silence ! Comment vous portez-vous encore? »
Et il est évident qu'il aura tout de suite perdu
la tête, et moi j'en aurai tout de suite profîré pour lui faire signer la grâce d'un assassin donc le nom sera resté en blanc. Ce papier soigneusement plié et rangé dans mon porcefeui^te, avec, dessus, l'adresse de mon avocat (qui est Léon Cléry, je le choisis d'avance parce que je tiens à payer ma dette à Dieu et aux hommes), je me serai levé et j'aurai crié : Faites vos prières ! Et la voix lui sera restée dans le gosier. Il atra voulu appeler M. Wilson, et ilne l'aura pas pu. Pourvu qu'il ne me demande pas d'embrasser une dernière fois sa petite Marguerite! Je me connais, je faiblirais, et tout serait perdu. Pendant un siècle encore, les assassins floriraient en plein soleil, sans être inquiétés par la brigade de sûreté. Ma mission serait racée et tes sociétaires auraient ma tête pour rien.
Vers onze heures et demie, le crime sera consommé. Seulement, comme il ne restera aucune trace nulle part de ce qui fut le troisième président de la troisième République française, je dois encore guider la police dans la découverte de l'instrument révélateur dont je me serai servi. II ne sera ni tranchant ni contondant; il ne sera qu'explosible. C'est une composition savante où l'électricité se combine avec la dynamite dans des proportions suffisances pour envoyer le dôme
des Invalides sur le Pic du Midi en l'espace de quatre secondes. M. Grévy n'aura pas soufièrc.
Le coup fait, je supplie M. Gragnon de me faire arrêter, juger et guillotiner. Qu'on ne dérange pas les aliénistes. J'avoue et je préviens. Mon but est national et humanitaire. Il ne s'agit que de piquer au jeu la brigade, de la contraindre à ne pas se dépoétiser et de justifier le prix de vingt ious la ligne que l'on paie aux romanciers judiciaires qui l'exaltent en douze volumes. Une fois encouragée par ce succès (la découverte de Caliban, assassin de M. Grévy) elle volera de triomphes en triomphes, et pas une fille ne sera chourinée à Paris, pas un marchand de vin, pas un sous-préfet même, sans qu'elle en produise le meurtner et les complices. Alors Paris sera une ville plus sûre que l'ex-forêt de Bondy, et l'on ne risquera pas de faire une partie de dominos avec des gens qui vous présentent en souriant un partenaire en ces termes : u Monsieur Jud, mon ami! u