LE VERRE DE PANARD
ANS le joli débat byzantin engagé ces temps derniers entre le Pessimisme (Heraclite) et l'Optimisme (Démocrite), il a été beaucoup traité de « la vieille gaiié française. »
Peut-être n'avez-vous jamais songé à vous demander ce que c'était que " la vieille gaîté française, u et en quoi elle consistait. « Poser la question c'est la résoudre, comme diraient les stylistes politiques; la vieille gaîté française, c'est la vieille gaité française, cela s'entend de reste, si les mots ont un sens. » Hélas! ceux-ci n'en ont aucun, il faut bien le reconnaître. Si l'on
vous priait de préciser par un nom de piosaieur ou de poète le type du « vieux gai français, » vous seriez peut-être fort embarrassé. Vous finiriez par citer Paul de Kock, à défaut d'an plus explicite. Il n'y a en effet que l'auteur du «Cocuu qui individualise l'idée que l'on se fait dans le reste de l'univers de cette gaîté dite « française» et a vieille» par-dessus le marché. Eh bien! cet auteur du Cocu m'apparaît comme un franc imbécile. — Oserai-je le dire?
Je sais qu'à une époque oii l'on réhabilite tout et où l'on explique Marat par la philanthropie ec Néron par la musique, il a paru drôle d'inventer le génie de Paul de Kock. Certains normaliens de l'école pince-sans-rire vous disent encore: " L'avez-vous lu? Non, eh bien, lisez-le! m et l'assimilent ainsi à Baruch. Un jour, je coupai dans le pont; sur le conseil d'Edmond About, qui l'aimait en haine du naturalisme, je lus de ce « vieux gai français » et je crus en devenir notaire.
Je ne sais plus quel roman c'était du romancier, mais il n'y était question que de gens montrant leur derrière ou en tirant des flatuosicés. Il y avait de quoi devenir fou, à savoir lequel, de l'amant, de la femme, du mari ou de la servante, flatulaîc avec le plus d'impétuosité, et c'était vraiment
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une cruelle énigme, celle-là. Je constatai en outre avec stupeur chez le « vieux gai français » par excellence, un système pittoresque (tout à fait allégorique, certes), mais d'une esthétique sommaire, qui consistait à particulariser ses créalions par des attributs exhilaranis, tels que un melon, par exemple, ou un parapluie rouge, soit un accroc à la culotte ou encore une queue de billard, enBn quelque signe de reconnaissance topique, grâce auquel leurs llatuosités propres nieraient attribuables à aucun autre. De là une clarté dans l'intrigue, une force dans les caractères, une certitude dans la physiologie dont Edmond About avait voulu me poser le triple lapin.
Ce jour-là, comme dit Dante, je n'allai pas plus loin. Car j'étais mort. La « vieille gaîté française, )) la traditionnelle, l'authentique, était venue à bout de moi par le désespoir. Et pourtant je sais optimiste, ayant l'estomac excellent.
Toutefois je dus à cette lecture pénible le bénéfice de comprendre ce qu'on appelle en philosophie : i( la vieille gaîté française » et par où elle diffère de l'autre, la gaîté cosmopolite. « L'homme ne peut rire que de ses misères, me dis-je, de ses infirmités, de ses accidents, de la constatation ironique de sa faiblesse intellec-
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tuelle, morale ou physique, en disproportion avec le rôle qu'il joue dans la nature. Le seul être comique de la création, c est lui, Thomme. Il le sait, et il en pouffe devant la glace. Or dans les écoles de gaîté européennes, le civilisé rit de toute sa civilisation, et son être entier, des pieds à la tête, le déride lui-même, sans préférence et sans parti-pris. Mettons sans choix. Tandis que « la vieille gaîté française » choisit. D où Paul de Kock, son maître, proposé par Edmond About^ et le Caveau^ son Académie, que je vous propose. »
Pour la Société nationale du Caveau et pour l'auteur de « t/n de plus, » le rire élit une partie favorite de l'être ridicule que nous sommes, il s'y borne, s'y fixe et s'y ébat. Puissante synthèse! Aux yeux du « vieux gai français » l'humanité se résume en un postérieur immense, symbolique, grand comme le monde, qui rend son bruit à tout coup. Décochons,, décochons nos traits! Et c'est par cette sélection qu'on explique l'esprit inouï de la race, nos grands succès de théâtre et notre préexcellence dans les harmonies imitatives et désopilantes.
Nombre de bons auteurs, épouvantés des ravages du pessimisme (qui n'est qu'une dyspepsie philosophique), préconisent comme remède un