LE VERRE DE
retour énergique à « la vieille gaîcé française. » Saprisà! qu'est-ce qu'il leur faut donc? Elle luit en plein jour, la vieille lune ! Et la France tout enrière ne forme, de Marseille à Dunkerque, et de Dunkerque à Marseille, qu'un vaste rictus distendu devant elle.
La gauloiserie? Mais elle triomphe de tous côtés! Ses lieux communs, ses rcssassements sempiternels , ses calembredaines séculaires , ses proverbes usés , ses dictons flétris , ses sous-entendus populaires, ses pont-neul^, ses coq-à-I'âne, vieux sous les Druides, nourrissent encore les théâtres, les réunions, les livres, les journaux et les correspondances suivies. On leur a même élevé un temple dans le café-concert. Si Thérésa et M. Paulus officient selon Schopenhauer, c'est donc que Grille d'Egout est bouddhiste ?
Morte, la vieille gaîcé française? Ah! par exemple! Vous ne causez donc jamais avec des hommss d'un esprit célèbre, des vaudevillistes, des faiseurs de revues, des boulevardiers et des n toucparistes» de premières? Ils n'ont que cela à la bouche. Tout en dérive et tout y abourit. On ne parie pas d'autre chose. Ce bon vieux thème des aïeux, toujours nouveau, il a secoué les bedaines de quatre cent cinquante générations
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de Sicambres et de.Welches, et il remue encore nos petits ventres. Cest à ce point qu'un Français se reconnaît à ce signe qu'il ne peut plus voir une forme ronde sans se tordre sur le parquet. Lorsque le professeur de géométrie trace sur le tableau noir une circonférence, tous nos enfants s'écrient : Ah! oui, je sais! — et ils éclatent de rire.
La vieille gaîté française, ah! potence! elle bat son plein. Elle a même fini par tuer tout à fait Tesprit de la race, cet esprit dont les étrangers nous font encore honneur par politesse, et crédit sur parole. Plus nous devenons gais, plus nous nous faisons bêtes. Esprit, flamme du bon sens, éteins-toi sous les sabots de la grosse rigolade bourgeoise, car tes feux follets commencent à sentir bien mauvais, et ils volent lourdement au ras du sol. Oh! ce qui fait rire, à Paris, en ce moment, quand on y pense!... Et pourtant c'en est, de la vieille gaîté française, oui, c'en est.
Je vous parlais du Caveau, cet asile de la bonne humeur nationale, le dernier Conservatoire des traditions du rire sans cause, le temple du seigneur Momus. C'est là qu'on vous traite encore de « censeur morose » quand vous avez mal à la tête. C'est là qu on conserve et qu'on
montre le verre immortel de Panard. Tout s'y fait à la ronde, même l'amour et les entànn, sur des airs notés et numérotés. Sur le larira 296,244 de la Clef, les vieux gais Français poussent Jeanneton dans la coudrette. Us lui décrochent ses jarretières sur le larirette 683,243. Pour les polissonneries, il y a un air de Nicolo spécial. Et les métaphores chères à Momus, les irremplaçables métaphores de la rhétorique de Panard : Le bouton de rose, — la cage pour l'oiseau volage, — que sais-je ? Puis c'est l'éloge d'Anacréon, la gaîté de l'enfer où nous irons, les paysanneries où l'on dit : « J'ons et j'avions, n les satires sur l'eau, les défis a l'invasion étrangère, les goinfreries des moines et les soirées de Cadet-Buteux à l'Opéra. Si un de ces Épicuriens en délire bachique a célébré a Le Long, » l'autre se lève et chante « Le Rond, » concurremment. Celui-ci préfère la Brune à la Blonde; celui-là préconise les amours ancillaires. On ferme les portes et, dans un vaudeville imité d'Horace, un sexagénaire parle à mots couverts de Bathyle. Puis un jeune récipiendaire dit du bien de la femme de cinquante ans et la réhabihte sur l'air du tra. Alors, dans le verre de Panard, on boit à Plis, à Gouffé, à Désaugiers, à la vieille gaîté française.
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C'est elle, en effet, qui a présidé à la petite fête. Les Jeux et les Ris ont plané sur ce conservatoire de joie gallo-romaine. Si c'est à cela que nous devons revenir pour nous sauver du pessimisme, il est bien inutile de nous décarcasser, rien à craindre de Schopenhauer; on se trémousse selon la norme des aïeux. Tous les Français sont du Caveau. Tous boivent dans le verre de Panard.
Jamais on ne s'est mieux amusé des antiques imbécillités qui forment le fond de la philosophie bourgeoise. Jamais on na lancé des lanturlus plus dégagés aux problèmes inquiétants de la destinée. Pour le pied de nez aux choses graves, nous n'en redevons rien à nos pères. Comme on fait de lart pour l'art, nous nous faisons des pintes de bon sang à propos de bottes et nous sommes dans la tradition jusqu'au cou. Ce n'est même plus du scepticisme, c'est de la conviction ce panardienne ». Il y a un air numéroté pour chaque fatalité, chaque douleur, chaque désastre, à la clef du Caveau de notre optimisme jubilatoire. Et comme d'un autre côté nous avons pour étalon de la vieille gaîté française le vieux gai français magistral qui signa le glorieux Carorin (oh ! Carotin !), comme nous savons de lui pourquoi on rit sur la terre, et quels sont les
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éternels sujets du rire, ceux auquels ne résbte aucun misanthrope et aucun Auvergnat, je ne vois pas pourquoi nous avons si grand peur de ce farceur de Schopenhauer.
La terre est ronde, le soleil est rond, ronde est la lune, cette Mouquette céleste, er pour peu qu'il vente frais, la rate française se désopile. La France moderne, comme l'ancienne, se défend du pyrrhonisme par le génie de ses vaudevillistes, de ses chansonniers, de ses chroniqueurs, de ses conteurs et de ses causeurs nationaux. C'est pourquoi je lève le verre de Panard et y boisa votre santé.