LA FRANCE PEINTRE
'la» les Peintres! Sauve qui peut!...
Ils viennent du Nord, comme la lumière. Ces hordes échevelées, prolifiques et sanguinaires apparaissent en mai, — dès que le Printemps pleure. Elles remontent le cours dei fleuves, ces chemins qui marchent, a dit Pascal, et notamment la Seine, faisant retentir à tour de bras des tambours de toile graissée dont quelques-uns ont un kilomètre carré, au bas mot, Et elles assiègent Paris, s'en emparent et y campent, jusqu'à ce qu'on leur ait payé rançon. Tels les Normands ravageaient la Neustrie, sous la conduite du farouche Rollon, tels
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les Peintres sont menés au butin par le sombre Turquet.
Sauve qui peut, le Printemps pleure.
On espère qu'à l'exemple de ces barbares, leurs modèles, ils finiront par se fondre, au moyen de riches mariages, avec la population autochtone du pays, — et Ton croit que, avant la fin du siècle, les ethnologues ne pourront plus distinguer, dans un Français, où finit le Français et où commence le Peintre. Mais que nous sommes loin encore de cette période de calme !
Des politiques de premier ordre ont essayé de traiter avec leur chef; on leur a offert une province, où ils auraient été parqués avec leurs tambours kilométriques; ils s'y seraient reproduits entre eux, et la contrée aurait pris d'eux le nom de « La Peintrie. » Ils n'ont pas consenti à cette transaction, ils veulent toute la France. Us l'auront. « La France sera Peintre, ou elle ne sera plus ! » s'est écrié leur terrible capitaine.
Je crois qu'il faut céder, pour avoir la paix. Quand nous serons tous Peintres, il n'y aura plus de Peintres. Voyez les Normands d'aujourd'hui : qu'est-ce qui les distingue des Gascons? Rien. Ils sont assimilés.
Donc, soyons les plus malins puisque nous ne sommes pas les plus forts. Et d'abord apprenons
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leur Langue. Parler la Langue du vainqueur, c'esr déjà la revanche du vaincu, et les prafesseuis d'allemand nous le jurent.
En France, la Langue Peintre est à peu près ignorée. Il n'y a guère qu'une trentaine de savants qui l'écorchent. On les appelle des critiques d'art. Ils servent d'interprètes, aux avantpostes, entre l'état-major fiançais et les chefs peintres. Seuls ils peuvent dire au sombre Turquet :
— Vous êtes un peu embu, ce matin, capitaine !
Ce que l'on peut traduire par : Quelle fichue mine vous avez I IVlais les autochtones ne comprennent pas, eux, ce que cela veut dire. Ils demeurent béants en face de l'ennemi, et ils ne savent pas si les critiques d'art les trahissen[. L'obstacle est là. Pas d'assimilation possible, pas de fusion par te mariage. Pas d'incorporation des conquérants tant que cet état de choses durera. Il iàut donc apprendre « le Peintre. »
C'est excessivement facile, et vous pouvez m'en croire, car je l'ai su en deux heures, et je n'ai pas le don des langues. Le gouvernement du Seize-Mai m'avait envoyé en mission diplomatique auprès des Peintres campés dans les Champs-Elysées, car le Maréchal en avait peur.
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J'avais lu quelques dissertations savantes de vieux critiques d art chenus sur les rapports mystérieux du Peintre et de l'Argot, et je savais seulement que les radicaux sont les mêmes. Là-dessus je me lançai. Arrivé devant les tentes des conquérants, je me laissai bander les yeux. On m'introduisit dans le camp, et je vis tout de suite, c'est-à-dire dès que mes yeux furent libres, un chef terrible et chamarré qui battait avec furie un tambour de toile démesuré. Ce Peintre, en d'autres termes, peignait. Et je crus deviner qu'il appartenait à la tribu des Peintres d'histoire, la plus redoutée.
— C'est quelque chose, dis-je, comme un César passant le Rubicon ?
Et me rappelant immédiatement quels rapports étroits unissent le langage peintre à l'argot :
— C'est très chouette ! osai-je m'écrier.
Le chef sourit poliment, mais vaguement; il me savait gré de l'effort. Peut-être avait-il, par nos critiques, des données confuses sur l'argot.
Un peu décontenancé, toutefois, j'allais me décider à m'exprimer par gestes, lorsqu'un autre chef surgit, qui me parut, lui aussi, relever de la même tribu sauvage des peintres d'histoire. Il se plaça devant la toile et dit :
— Ça manque d'enveloppe. Le César est bou-
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diné. \-3i facture ne vibre pas. Peint en pleine pâte, soie, mais sans rehauts, avec des maigreurs de brosse. Ça ne jute pas. Le Rubicon est assez fluide, mais il ne fiche pas assej^ le camp dans le fond... Ciel trujué. Style poncif. De bons morceaux dans le soldat de gauche, mais il ne Joue pas dans l'air ambiant. Demi-succès.
El tandis qu'il parlait, j'apprenais le peintre.
Je me laissai mener devant une autre toile sur laquelle il y avait un portrait, et j'écoutai attentivement. Mais les peintres n'en disaient rien; ils se bornaient à hausser silencieusement les épaules. Je me risquai à émettre quelques sons de ma langue autochtone et naïve : « Ah ! la jolie femme ! J'aimerais mieux souper avec elle qu'avec mon propriétaire!... » Alors, tous les peintres parlèrent à la fois :
— « La chair n'a pas de morbidesse!... Pas de transparence dans les ombresl... Les tons n'^/iirent pas les uns dans les autres... Ça sentie blaireau!... On s'est assis sur la figure !... Il n'y a pas de noir dans la nature... C'est un n»ii'«/...»
Je savais le v. peintre. *>
Rentré chez moi, je m'y exerçai tout de suite, et comme ma cuisinière venait de me servir pour mon repas un poulet rôti au cresson, je l'engueulai illico comme il suit :
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— Qu'est-ce que c est que cette nature-morte,^ Elle n'est pas Saplomb d'abord. Et puis vous auriez pu prendre la peine, Rosalie, de la modeler en vigueur^ ton sur ton^ jaune sur jaune, sans la trueller au couteau à palette. Vos rapports sont faux entre le vert mat du cresson de fontaine et les reflets mordorés de la demi-teinte. Enfin, qu'est-ce à dire, Rosalie, vous fignole^ ! Votre plat nt plafonne pas et vos valeurs sont de chicl Mort au pompier y Rosalie, mort au pompier!...
Cette dernière exclamation en langue peintre précipita la pauvre fille dans une telle épouvante qu'elle laissa tomber le poulet et s'enfuit en hurlant. Et je vis que je parlais le peintre. Et, depuis ce temps-là, je fus reçu critique, et je servis d'interprète entre le Seize-Mai et les envahisseurs.
Je le répète, il n'y a que cela à faire, apprendre la langue du conquérant, car ils nous dévoreront, et plus nous allons plus ils deviennent féroces. Leur descente de cette année sur les bords fleuris qu'arrose la Seine prouve une telle fécondité qu'il devient inutile de les exterminer; ils reviendraient plus nombreux encore. Que la France soit peintre puisqu'elle doit l'être.
Une fois l'habitude prise, ce volapuk des ateliers deviendra peut-être aussi amusant à pratiquer qu'il est facile à apprendre. Je vous signale