ELEGIE SUR LA MORUE
; se meurt!... La morue esc morte!...
Ce cri nous arrive de Terre-Neuve à travers les mers. La pêche a manqué cette année dans cette grande pêcherie, et le désastre aiteint toutes nos populations côtières, qui vivent presque exclusivement de l'exploitation de ce gade.
Mais, fait plus grave encore, it paraît que non seulement la morue déserte le banc de Terre-
PETITES RÉl
Neuve, mais encore cous les autres bancs, ceux du Labrador comme ceux de l'Islande, et qu'elle s'en va. Elle en a assez. Elle quitte le globe. La morue demande à changer de planète. Vous n'êtes pas dégoûtée, ma mie !
De reste, on ne sait pas ce qu'elle a. Les armateurs que j'ai consultés diffèrent d'avis sur sa résolution. Les uns disent qu'elle se fatigue d'être salée. — Pensez donc, monsieur, déposer chaque année neuf millions d'œufe sur le sable et retrouver, quand on passe, tous ses petits dans la saumure, il y a de quoi décourager l'optimisme de la mère la plus féconde!...»
— Mais cette explication n'est pas sérieuse. Je n'y crois pas.
D'autres armateurs, faisant allusion au décret récent et si intelligent, si intelligent, si intelligent, qui proscrit le commerce de la morue rouge, inclinent à supposer une grève. — « Elle est vexée de ne pouvoir être rouge, oui, monsieur, car ses mœurs sont démocratiques, et vous savez que ces poissons se mangent les uns les autres? » — Maïs cette grève me parait encore hyperbolique et ces armateurs me font l'effet d'être d'affreux réactionnaires.
Quoi qu'il en soit, la morue s'en va. Hélas!
oii va-t-elle? Maïs ce que j'y vois de plus clair,
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c'est qu'il faudra désormais attendre d'être en paradis pour manger de la brandade. Et puis il y a encore ceci que la disparition du gade est la ruine de deux provinces. Elle jette à la famine douze ou quinze mille familles normandes ou bretonnes. J'ai la faiblesse d'appeler cela une calamité. Il y a là un bal pour cet hiver. Peutêtre parviendra-c-on à y intéresser le Président de la République en lui expliquant qu'un brick de pêche étant essentiellement mouvant, il est impossible d'y jouer au billard, surtout pendant les tempêtes. Ça le touchera.
Vous rappelez-vous la mélancolique rêverie de Puvis de Chavannes intitulée : Tauvre 7ickeuT' Décharné, réduit à l'état de squelette, le visage plissé par une angoisse morcelle, un misérable à demi nu se traîne au bord de l'eau et il y mire son infortune. Ce tableau me hante quand je songe à ce que sera ma pauvre Bretagne sans sa morue.
Mais enfin pourquoi s'en va-t-elle et qu'est-ce qu'on lui a fait? Découragé de consulter vainement des armateurs sans gravité, dont la zoologie est facétieuse, j'ai pris à tout hasard ma boite d'aquarelle et je m'en suis allé à Cancale causer avec des morutiers. Les gens de Cancale sont très doux, très honnêtes et fort affables ; comme
ils aiment beaucoup les peintres, ils posent volontiers devant eux, et pendant la pose on les fait causer. On apprend de la sorte bien des choses que les armateurs ne savent pas ou ne veulent pas dire. C'est pour cela que j'emporte toujours mon atnrail.
A peine descendu sur la Houle> qui est le part de la ville, je fus tout de suite abordé par une fillette de douze ans, qui vendait des coquilles d'oreilles de mer. Son petit panier en était tout plein et il miroitait au soleil. Elle était si jolie avec ses cheveux blonds en broussaille, ses yeux couleur de pervenche, son sourire pensif et son attitude modeste, que je lui offris de gagner une pièce blanche en se laissant dessiner. Dès qu'ils m'avaient vu causer avec elle, tous les cifancsdu port étaient accourus; il en venait des ribambelles ; de toutes les rues il en descendait. Une nuée de blondins et de blondincs, cous les pieds nus et secouant leurs petits paniers pleins de nacres. A Cancale on ne mendie pas, et M. de Rothschild serait bien embarrassé d"y lasser un louis sans acheter quelque chose, quand ce ne serait qu'une oreille de mer,
— As-tu des frères et des sœurs là-dedans?
demandai-Je à Céleste. Elle m'avait appris son nom^
— J'en ai douze. Nous étions quinze. Les deux aînés sont morts, là-bas, à la pêche.
— Quelle pêche, celle des huîtres?
— Oh! non, monsieur. A celle-là on ne meurt pas. Ce sont les femmes ici qui la font. L'huître, c'est pour les riches de Paris; la morue, c'est pour les pauvres gens. Mes frères sont morts à Terre-Neuve, l'un du scorbut, l'autre noyé. Le premier avait seize ans, le second quatorze, 1
— Quatorze ans? On les emmène naviguer à quatorze ans?
— Il faut bien vivre, disait-elle.
Puis me montrant du doigt, dans le port, une barque autour de laquelle nageaient et s'ébattaient des galopins : « En voilà deux qui vont partir cette année. Le père les emmène. »
— Ton père, où est-il? repris-}e.
— Là-bas! fit-elle. Voilà six mois qu'il est parti. Il a soixante ans, il n'est plus jeune. Et puis il a eu un bras cassé en glissant sur le pont. Mais c'est sa dernière année. L'an prochain, il aura sa pension.
— De combien est-elle, sa pension .^
— Cent soixante francs, monsieur.
^— Par mois? demandai-je.
— Non, par an, monsieur.
276 PETITIS RÊVERIES
Je baissai les yeux sur mon aquarelle, ec il me parut qu'elle était un peu tremblée. Céleste continuait à poser debout, haute sur l'horizon, enveloppée de lumière.
— Vous voyez bien ce brick à l'ancre, dans h baie, monsieur ? Il vient de Saint-Pierre. Il est chargé de morue, mais il ne peut pas la vendre. Il paraît qu'il en demande trop cher. On dit qu il va partir pour Barcelone, en Espagne. En France, on n'en veut pas; c'est de la morue rouge. Elle est pourtant bien bonne, je vous assure, et aussi dure à pécher que la verte.
— Dis-moi, Céleste, quand ton père revient de Terre-Neuve au bout de six mois, il repart tout de suite et tu le vois à peine ? Mais combien laissc-t-il à la maison pour vous nourrir, toi, ta mère et les autres petits?
— Il laisse tout ce qu'il a gagné.
— Bon, mais combien ?
— Cela varie, monsieur. J'ai vu jusqu'à quatre cents francs. L'an dernier, il n'a eu que deux cents francs. Cette fois, on dit que la pc'che est mauvaise, nous n'espérons que cent francs, à moins qu'on n'en veuille pas à Barcelone, en Espagne.
Je me levai. Ce que l'aquarelle représentait, je n'en sais rien. C'était un gâchis absurde de