ÉLÉOIE SUR LA MORUE
rouge, de vert, de tous les ions permis ou défendus à la morue par le gouvernement français.
IWais comme elle exprimait bien l'état de mon âme ! — Adieu, Céleste, voici ta séance. Ec j'embrassai cette fillette. Elle me donna un de ses coquillages comme souvenir.
— Et vous, monsieur, dit-elle enfir, prise d'une fierté singulière, combien gagnez-vous dans votre état?
— Moi, je ne gagne rien avec mes aquarelles.
C'est une manie que j'ai. Mais il y a à Paris des gens qui ne te lâcheraient pas un torchon de papier tel que celui-ci à moins de div mille francs, car, vois-tu, mon enfant, le gouvernement protège les arts, mais il ne protège pas la morue.
Alors je m'en allai et toute la marmaille blonde s'éparpilla. Le temps était radieux et la flottille de Cancale, soulevée par les vagues de la marée montante, dansait. Le brick de Barcelone, les voiles repliées, et tout noir, ressemblait à un grand oiseau blessé, les ailes pendantes, morne. Assises sur leurs portes, les Cancilaises iricotaicnr des jirrsiaises et parlaient du retour prochain des forçats de la morue. Et j'étais stupéfait de ne voir que des femmes et des enfanis ; point d'hommes. Cette observation, rapprochée
de la conversation de Céleste, m'inspira la méditation suivante.
Donc, Caliban, c'est une erreur de croire que la morue sort toute salée de la mer et qu'elle mec elle-même en bouteille l'haile de son foie pour les poitrinaires. Terre-Neuve n'est pas un banc sur lequel les gades s'ouvrent eux-mêmes le ventre, à la façon des Japonais qui ont cessé de plaire, et d'où ils se précipitent dans les tonneaux de marinade, après s'être préalablement tranché la tête. Buffon, Cuvier et Darwin s'opposent à une telle histoire naturelle. Pour arriver à l'étac auguste de brandade, le cabillaud remue bien des bras d'hommes, et au bout de ces bras sont des rames, et sous ces rames sont des barques, et près de ces barques sont des navires qui viennent de loin, traversent des orages fort sinistres, et parfois régalent les morues de leurs équipages avant de régaler leurs équipages de morues.
Tu en as mangé, Caliban, à la BéchameUe, qui représentaient sur ton assiette dix morts d'Iiorames comme toi, meilleurs que toi, plus utiles que coî, et la ruine de tout un village plein d'enfants. Rien n'est plus cher que ce plat bon marché !
Mais il résulte de tes observations et aqua-
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relies d'après nature que, si la morue disparait, le morptier se fait plus rare qu'elle encore. Le morutier trouve son sort trop amer. 11 juge et décide qu'une pension de cent soixante francs pour quarante ans de travaux forcés maritimes à Terre-Neuve, aller et retouFj c'est trop peu, et il lâche de plus en plus la salaison. De telle sone que le vrai cri venu à travers les mers serait celui-ci :
u Le morutier déserte!... le morutier fait grève ! ... »
Là est le nœud de la question, et c'est tout justement ce que les armateurs n'avouent pas à la République. Si la morue a neuf millions d'oeufs, le morutier a quinze enfants, et cette fois-ci c'est l'ovipare scandalisé qui refuse de prêter sa fécondité à l'exploitation du mammi-, fère. Les opinions de la morue rouge lui interdisent cette complicité. Elle aime mieux s'en aller dans u:ie autre planète. Elle a raison.
Telle fut ma méditation et, pendant que je m'y livrais, j'avais porté machinalement à mon oreille le coquillage de Céleste, et j'y entendais une v(MX qui disait le mot si triste de Puvis de Chavaanes : «Pauvre pêcheur!... Pauvre pêcheur!,.. »
ÉLÉGIE Saii, Loi \0iM':4!^CE
A dernière chanceuse de romances, M"" Iweins d'Hennin, vient de rendre à Dieu son âme plaintive. Les iuralistes diraient qu'elle a lâché sa nt idéaliste, je me borne à constater que jamais plus (oh! never more, never more!) oreilles humaines n'ouïront sur la terre le célèbre Fil de la Vit^rge de feu P. Scudo, car la Romance est morte, avec la dernière interprète de ce Fil. Ah! vous ne savez pas, vous autres, jeunes
adeptes du grand Paulus, qui courtisez les marquises sur Fair du Bi du Bout du Banc^ vous ne pouvez pas savoir ce qu'a été la Romance pour les enfants du Tiers, éclos vers 1845'! M""® Iweins d'Hennin a fait pleurer Caliban, mais pleurer! Je suis resté des années sans me consoler des pérégrinations lamentables du Fil de la Vierge, qui ne voulait s'accrocher nulle part, et venait peut-être « de Bethléem, » disait le texte. Aujourd'hui, on s'apercevrait tout de suite qu'il émane de la naïve araignée, car la mode est aux documents sérieux. Tous les fils de la Vierge s'accrochent à présent, soit au Bi, soit au Bout du terrible banc de la désillusion, et c'est pour cela que Paulus est un grand homme.
Mais au temps dont je vous parle, Paulus n'eût point obtenu de gloire. Le débat entre la romance et la chansonnette demeurait indécis, et Thérésa n'y avait pas jeté l'épée lourde de son génie de cantinière.
Il me souvient d'une pension où Geraldy donnait des leçons de musique. Une mince cloison séparait notre étude du parloir, orné d'un piano dans lequel l'artiste professait. Or, il possédait une romance, ce bon Geraldy, mais une romance!... Elle était intitulée Ïc4nge déchu. Je n'en écris encore le titre qu'en tremblant d'émo-
LA KOMANCE î8î
don. C'était un ange amoureux d'une demoiselle, et qui ne pouvait pas, je crois, la posséder. Sa plainte était bien déchirante. Il finissait par demander au bon Dieu de lui accorder la honte d'être homme. Et naturellement il la lui refusait, car les romances ne sont pas forcées de bien finir.
Eh bien, Paulus peut en rire, toute la pension compatissait à la douleur de ce pauvre ange, à qui Geraldy prêtait un organe mâle de basse chantante, plus cruel encore si l'on y songe, et encore aujourd'hui j'en veux un peu au Père Eternel de sa dureté vraiment inexplicable.
Hélas! qui se souvient de l'excellent Jules Geraidy? Qui parle même de Darder, son maître? Mais, comme dirait Villon, où est madame Iweins d'Hennin?
La Romance avait ceci de vénérable qu'elle maintenait la bourgeoisie en état de grâce lyrique. C'est donc une bêtise de l'avoir blaguée d'abord et lâchée ensuite, car, par elle, on était arrivé à ce résultat énorme de donner une poésie et une musique à la fois à l'être déshérité que Balzac a appelé l'épicier. Par la romance, l'épicier rêvait. Et quand l'épicier rêve, pour peu que le poète soit un tantinet pratique, voilà deux
classes de la société bien près de s'entendre et de frarerniser.
Elle avait lait de beaux mariages, la Romance. Elle en eût fait encore. A force d'entendre, le dimanche, sa fille solliciter sur l'ivoire les vieux échos de la Bretagne, ou jurer d'aller revoir sa Normandie, soit encore d'apostropher les fils d'araignée venus de Bethléem, les notaires les plus droits se familiarisaient avec l'idée d'avoir des chantres pour gendres. Ils se laissaient déjà dédier des volumes de vers. Quelques efforts de plus, ils allaient en payer les frais peut-être.
Aussi dur que soit un notaire, le fût-il comme un avoué, il ne résisterait pas longtemps à ['a4nge déchu, si tous les soirs la voix vibrante de son enfant lui en détaillait les douleurs. Enfin ça venait, quoi! la fusion des C3s:ps, et ça venait par la Romance. Les brahmincs souriaient aux parias épris de leurs brahminettes.
Car enfin il faut être juste aussi. Nul de nous ne peut exiger qu'un avoué, aussi arnste qu'il soit, et le fût-il comme un notaire, perçoive tout d'un coup, sans préparations, les grandes révéladons lyriques et se rende, avec l'abrutissement requis, aux splendeurs de notre glorieuse déliquescence! Pour connaître ce chemin de Damas, il faut être de Damas même. Au temps de la
Romance, ils y étaient conduits par te Fil venu de Bethléem et guidés par l'Ange déchu, et s'ils allaient d'abord revoir leur Normandie, les échos de la Bretagne ne tardaient point à les troubler assez profondément pour les rendre aptes à tout entendre.
Mais aujourd'hui?
Aujourd'hui, plus de transition. Ou le Bi du Bout ou Stéphane Mallarmé. Ou Paulus ou la Tétralogie! Avouez que c'est dur pour des gens d'ailleurs pleins de bonne volonté, mais auxquels la nature et la société n'accordent qu'un jour de dilettantisme par semaine? C'est même tellement dur qu'ils vont tous au Bi du Bout, et que le grand homme est Paulus.
C'est pourquoi je pleiire la Romance. Oui, la bonne ganache de romance, écho du romantisme de 1850, sentimentale, barcarollique et sérénadeuse, je la regrette. Elle m'a bercé dans une Venise de chic^ m'a emporté sur le coursier fidèle de l'Arabe, m'a vêtu de la veste soutachée du pallikare, m"a fait émigrer avec les hirondelles de Notre-Dame et m'a jeté aux pieds des manolas andalouses dont je ne soupçonnais pas l'existence dans la fabrique de mon père.
Béni soit ce Paul Henrion, à qui j'ai dû.des
rêves ! Béni cet Aristide de Latour, qui fit sangloter la Bretagne! Oui, Frédéric Bérat, oui, j'irai la revoir, ta Normandie, puisqu'il est « un âge dans la vie où chaque rêve doit finir! » Que Dieu ait dans son paradis l'auteur de : Fileyfile, Jeanne 1... Qu'il y reçoive aussi Panseron, Clapisson, Abadie, Arnaud et Léopold Amat, à cause de son « Rêve, Parfiim ou doux Murmure! ii Et toi, ô Loisa, mère du Rocher de Saint-Malo, pour qui je voulus m'embarquer, et toi, Hippolyte Monpou, et vous tous qui crûtes à la Romance, soyez assis auprès de Schubert, père des lieds, sous le vent des cithares célestes.
Car vous semiez de l'idéal, en somme, dans un peuple avili par la contemplation de sa décrépitude, et si la graine n'en était pas de qualité supérieure, elle poussait tout de même sous sa gazonnée et mettait des pots de fleurs aux fenêtres.
Il se peut toutefois que vous ayez été ridicules et que nous ayons pâti, ainsi qu'on le dit en Amérique, de la poétique « pendule » propagée par la Romance. Peut-être a-t-elle développé en nous le goût de la convention , à laquelle nous devons l'affaiblissement de nos dons créateurs et innovateurs, et comme certains plaisirs sont à
la portée des petites bourses, a-t-eile mis lesarts à la portée des petits esprits. C'est fort possible. Il esc évident que l'esthétique contemporaine esc toute à La Romance. Et là est le combat que nous livrent les naiuralisces.
Mais si Thérésa d'abord et Paulus ensuite leur viennent en aide, dans ces terribles cafès-concerts oii sombrent définitivement la raison et l'esprit fiançais, est-il bien démontré que des destinées plus heureuses soient promises aux générations formées par le Bi du Bout et par la Femme à Barbe? Seront-ils plus pratiques que leurs pères, ceux pour qui Loisa n'est qu'une vieille baderne et qui savent qu'une manola n'est qu'une femme de chambre? Décrocheront-ils la timbale au mât de cocagne de la félicité, parce qu'ils pourront prouver scientifiquement qu'un fil d'araignée ne peut pas venir de Bethléem, attendu qu'il serait rompu par toutes les flèches des cathédrales avant de parvenir jusqu'à nous? Je n'en sais rien. Je me borne à vous interroger.
Je pense toutefois qu'il n'y a pas trop a se Lamenter d'avoir été élevés dans l'erreur mélancolique d'un petit idéal. On est toujours Libre de l'élargir à la mesure de ses capacités ou d; ses acquisitions intellectuelles, sans en dégoûter les
' autres. Je n'irai- jamais entendre Paulus ec je continuerai à aimer la Romance. Elle garde pour moi le charme des lèvres chéries qui me la chantèrent à l'heure où l'on croit que les oiseaux parlent et que les anges aiment des demoiselles.
Du temps qu'Edouard Thierry était directeur de la Comédie-Française, je demandais souvent des places pour ce théâtre, afin d'y étudier un arc auquel je comptais alors m'adonner. Or, sous prétexte de pousser ces études jusqu'aux dernières limites, celles où Scribe vous initie au mystère de la recette, j'abusais un peu de l'amabilicé du charmant directeur. Un jour, enfin, il me refusa les deux entrées nécessaires à mon instruction, parce qu'on jouait le Vue Job et que dans le "Duc Job il n'y a rien à apprendre. Comme j'avais promis à une personne très intéressante de la conduire à ce spectacle, je me trouvai fort mortifié, vu que cette personne n'admettait que les places gratuites, étant Parisienne.
Tout à coup je me souvins d'une romance ! . . . Cette romance était une de mes préférées, Son romantisme truculent m'enthousiasmait. Elle avait pour titre : « les Lavandières du Couvent» et c'était Edouard Thierry lui-même qui en était l'auteur.
Je me glissai donc jusqu'à la porte de son
cabinet, et d'une voix stentorique j'attaquai : « Holà! la fîUe brune ec blanche!... » Thierry sortit épouvanté : « Chut! fit-il, si mon Comité le savait!... » Et j'eus une loge!
Vous voyez que la Romance a du bon.