‹ Le livre de CalibanChapitre 48 sur 58 · LE COR · texte numérisé non relu

LE COR

^i VOUS aimez les problèmes, permettezmoi de vous poser celui-ci. Par où le corde chasse exprime-t-il la joie d'un peuple en carnaval ?

Les jours gras, à Paris, la société se renverse. Les honnêtes gens, c'esc-à-dire le peu qu'il en reste, s'enferment chez eux avec des provisions de bouche, calfeutrent leurs fenêtres pour ne point voir ce qui se passe dans la rue, se bouchent les oreilles pour ne point entendre, ce ils entament des parties de loto pieuses, afin d'apaiser la colère céleste.Car, c'est horrible ! ... Il y faudrait Juvénal, Tacite, et peut-être Pétrone, et même tous les trois à la fois. L'enfer en goguette des-

cend de sa Courtille embrasée, roulant le torrent de ses bacchantes. Le vin coule (au litre) et inonde le pavé (en bois), rivière écarlate... ah ! mon Dieu ! Enfin, le tableau défie toute description, et l'on peut dire que le peuple s'amuse. Mais entrons dans de plus grands détails.

D'abord, et comme il s'agit d'une fête en plein air, on a bien soin de choisir un temps propice aux manifestarions publiques et surtout à la demi-nudité requise. Rien n'est plus allègre que le demi-nu. On s'arrête donc à cette époque de l'année où ce qui tombe d'un ciel verdâtre tient le milieu entre la glace fondue et l'eau de vaisselle puante. Aimable liquéfaction, qui prédispose à la joie. Et l'on obtient ainsi un cortège, tout à fait glauque, qui tousse la mort sous le pampre et la danse avec le thyrse. Quand je dis qu'on obtient ce cortège, c'est une simple hypothèse lyrique, car on ne l'obtient pas. Mais voici ce qu'on obtient.

Une foule effroyable , lente , désœuvrée , badaude et béante, emplit les voies. Elle esc toute noire. Elle a l'air de suivre un enterrement national et populaire. On dirait d'une émigration de tous les nécrophores de cimetières fascinés et attirés par la flûte d'un charmeur de scarabées ; ou bien d'une invasion bourdonnante de hanne-

tons trempés dans l'encre. Par instants, une végétation subite et cryptogamesque de paraplaies violàtres surgit au-dessus de cette cohue, la couvre,et l'eau de vaisselle crépite sur ces boucliers.

Alors l'orgie se passe sous les portes cochères. Du seuil de ces loges improvisées, que poétisent des courants d'air mortels, on voit s'écraser dans la boue les petits sorbets livides du dégel. Tout à coup un joli nuage fuligineux étouffe le reste de clarté qui flottait aux angles de» hautes toitures, et dans un demi-jour de caveau, le dégel regèle et se congèle. En6n voici la grêle, qui praline cette composition, et Paris se chocolaté. Parlezmoi des pays surnommés tempérés, pleins de coteaux modérés, riches en printemps réitérés, que Dieu fit ejcpressément pour les fêtes en plein air, les carnavals et les kermesses. Ici le délire public tombe en mars, avec les giboulées. Trois jours consacrés à la fluxion de poitrine, exclusivement. Mardi-Gras, ne t'en va pas, nous porterons des crêpes ! , . ,

Mais écoutez. — Quel est ce son?

Ce son est le son de la trombe en terre de pipe. Il a deux buts, il est à deux fins. En temps ordinaire il signifie : « Garez-vous ! voici le tramway qui arrive ! » Pendant les saturnales, il veut dire : « Ébattez-vous 1 ta démence est per-

mise ! » Et ce sont des enfants qui épandent ce signal orgiaque. Oh ! les chers petits ! Alors tous les visages s épanouissent : « Bbeû ! »

Est-ce que vraiment la postérité croira que nous ayons poussé Tenivrement du plaisir jusqu'à ce paroxysme ?

Encore étions-nous un peu modérés par la police qui craignait notre tempérament exalté. <c Bbeû! » L'application du cri des tramwavs à lallégresse, au détriment de tous les autres cris, rugissements, ululements, râles de locomotives, fut un privilège longuement débattu avant d'être accordé, et il fallut la République pour que le <( Bbeû! » fût. octroyé à la gaieté naturelle de nos enfants bien aimés. Il nous vint des préfets de police qui se souvinrent d'avoir été jeunes, ou qui étaient pères, ou qui étaient nés dans le Midi, enfin de bons zigs de préfets de police. Ils autorisèrent le « Bbeû I » exhilarant, rien que pour les trois jours de Bacchanale. Poètes de l'avenir, n'oubliez pas TÉvohé de la trompe en terre de pipe. Il est caractéristique.

Le « Bbeû! » fut caractéristique, mais il ne fut pas la dominante jubilatoire de nos Lupercales. Cette dominante, c'était le cor!

Mais ici il convient de gazer. Je prie même les familles de mon temps, celles du moins où il

restedes jeunes BUes à marier, de soustraire à leurs yeux ce dernier tableau de notre corruption. Le Carnaval parisien atteint au point culminant du babyionisme dans cet usage, encore sans précédent, qui consiste à autoriser douze piqueurs réunis chez un marchand de vin à sonner trois jours de suite la mort d'un cerf imaginaire I...

Cet hallali funèbre fait déborder la joie galloromaine qui est en nous d'une manière tellement frénédque, que, à ce moment-là, on peut réellement dire que nous retournons à l'état sauvage, que le singe reparait sous l'homme et que la queue nous repousse au derrière. Ah ! on l'attend, le moraliste ! S'il revenait un Thomas Couture pour peindre, d'après nature, le spectacle que nous offrons alors au monde, il n'oserait peutêtre pas rendre ces cors ni la danse de Saint-Guy épileptique où leurs grands tontons tontaines tontons nous précipitent. Pourquoi les sons du cor, qui en tous autres temps sont mélancoliques, deviennent-ils trépidacoires en Carnaval? voilà ce que l'on n'a jamais pu savoir. Mais c'est ainsi. Dans tous les entresols des roastroquets, douze piqueurs empilés font reluire les pavillons de leurs cors comme des soleils de cuivre, et les voilà qui pleurent le cerf!...

Quel cerf?... On l'ignore. Accents lugubres,

désespérément lointains, qui semblent exprimer la douleur des forêts sous le givre, la neige et les avalanches d'un ciel malade. D'un quartier à l'autre ils s'appellent, ils se répondent, ils unissent leurs gémissements alternés et correspondants. Les moelles se figent dans les os à les ouïr pleurer ce .cerf poursuivi par une chasse infernale qui est tantôt à BatignoUes et tantôt à Ménilmontant ! On a beau se répéter qu'il n'y a pas de cerf et que c'est pour rire, parce qu'on est en carnaval, que ces piqueurs en vacances n'ont d'autre but que de nous désopiler la rate, une tristesse immense vous saisit, un spleen morne vous empoigne et l'on commence à regarder la poutre transversale de son plafond pour voir si elle pourrait vous supporter au bout d'une corde, par le cou •

Oh ! le cor ! le cor de chasse pendant les jours gras ! Oh ! tous ces Viviers, qui nous montent la scie colossale de nous chatouiller le pessimisme jusqu'à ce qu'on entre en agonie. Tayaut! Tu-Tu ! Et la chasse du jeune Henri ! Et le roi DagobertI Tontaine, tonton! Où fuiv} Le cerf brame à présent vers la place Maubert! Et le dégel regelé redégèle. « Bbeû! Bbeû! » Et voici des voitures de masques. Mais quelle noce!

C'est donc l'apogée du plaisir ?

Car il y a les masques aussi. N'allons pas oublier les masques. Il n'y a plus qu'à Paris qu'on se déguise. Les blanchisseurs, au son du cor, se promènent vêtus en blanchisseuses. Les blanchisseuses, au même son, arborent les cjlotces des lavandiers. L'imagination costumière ne saurait aller plus loin. Facétie énorme, irrésistible, poignante, dernier cri du balthazar, suprême pensée, conception néronienne! Ousqu'est mon De Sade ?

Enfin les chars. Fermez les yeux, gens vertueux.

D'abord, c'est Old England, tout rouge. Ce char, qui ne contient rien, qui n'explique rien et qui est rouge, marche silencieusement au pas, guidé par un jockey rouge, n'allant nulle parc. Et le cheval aussi esc rouge. Est-ce de honte ? Il a l'air d'emporter des âmes de guillotinés.

Autres chars. Dans ceux-ci on préconise une pommade dentaire; dans ceux-là on propose le troc de vieux chapeaux contre des chapeaux neufs. Celui qui suit annonce sur ses toiles tremblantes l'ouverture de la saison de cacême et des occasions magnifiques aux magasins du Tout Pour Rien. Sur cet autre on lit ces mots faits pour dérider : « On pleure à l'Ambigu ! » Et d'autres succèdent plus joyeux les uns que les

autres, réînpiis de nymphes absentes, et féconds en prospectus!.,. Alors il s'élève un petîtventdu Nord ! ... Le dégel redégelé regèle. Et toujours les cors pleurent le cerf imaginaire !.. .

Il est clair que cette orgie, souvenir et tradition des antiques fêtes de Saturne, ne peut pas durer. On s'amuse trop à Paris pendant le Carnaval. On dépasse les bornes, on va trop loin. Une procession de pénitents noirs, en cagoule, portant des cierges à la main, et accompagnant un hérétique à son btîcher, n'est pas une chose gaie certainement; mais sans aller jusque-là, nous devrions nous modérer. L'univers nous accuse d'être un peuple ivre de volupté et de passer, sous le soleil, dans une ronde scandaleuse de rigolade permanente. Eh bien, on linira par lui donner raison. Nous vivons pendant trois jours la tête en bas et les pieds en l'air. Nos enfants («Bbeù !...") pourraient naître dans cène position et y rester. Ce serait une race gâchée. Enfin le cor de chasse est un instrument trop t;>;citani peut-être, on en abuse.

Et puis notre climat est si doux ! Si on s'écoutait, on serait toujours dans la rue!

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