A LA MER
Philosophes, vieilles ganaches, résignez-vous, la mer, l'épouvantable mer est à la mode.
C'est en août qu'elle devient v'ian. En août l'on va à la mer, comme on allait voir disséquer au siècle dernier. Ses naufrages sont bien portés. Celui qui n'irait pas danser dans les casinos pour la veuve et les orphelins d"un marin englouti ne serait pas du Tout-Paris des premières. Si les orphelins sont douze, c'est un succès. Qui est-ce qui disait donc que la République était froide pour la pèche à la morue ? Elle valse pour elle, devant les vagues!...
TES KÈVERIES
L'idée de la gaîié de la mer est particulière à notre fin dix-neuvième siècle, et même à sa seconde moitié, la bonne I II y a trente ans à peine, les médecins hygiénistes avaient un mal énorme à décider les malades à s'en aller vivre pendant vingt et un jours devant cette terrible force naturelle. Le bain de mer était une cure. On dosait même l'air salin aux poitrines délicates. Quant à la grande tristesse dont cette immensité menaçante enveloppe lame du plus robuste, on la combattait par ces casinos mêmes qui ne doivent qu'à cela leur origine. Ils étaient alors le temple du loto vertueux et de l'écarté vénérable.
En ce temps-là on arrivait dans des villages maritimes dont toutes les habitations tournaient le dos à la grève et qui n'avaient point d'ouvertures sur les vents. On descendait chez de bonnes gens vêtus de laine, lents, lourds et rêveurs, ne riant pas et contarit gravement, le soir, à la chandelle, les méchancetés de la femelle des femelles, ses caprices mortels, sesvertigos lunaires et son éternelle perfidie. Ils l'aimaient comme on déteste. Ils restaient là pour la maudire de plus près, boudeurs épris, fous de cette maîtresse enragée qui ment toujours et qji n'en est que plus charmeresse. Ils vous plâgnaient d'être
obligés d'avoir recours à elle, soit pour la santé de l'âme, sole pour celle du corps ; ils sencaienc que dès la première caresse de son flot, dès le premier chuchotement de sa brise, dès le premier regard échangé, vous alliez être pris comme eux ce réduits à l'esclavage. Mort à celui qui a vu la mer ! Tel semblait être l'arrêt de fatalité inscrit sur les chaumières, tapissées de Blets et sentant le coaltar, qu'ils partageaient avec vous.
Sans être bien vieux encore, j'ai connu, en Normandie et en Bretagne, quelques-unes de ces grèves, devenues plages mondaines et colonisées par le boulevard, à des époques où le terrain y valait un sou le mètre. Je me souviens d'avoir un jour, au hasard du tourisme, débouché d'un village cauchois sur l'une de ces grèves désertes que dominait un moulin à foulon. Auprès de ce moulin il y avait une maisonnette de style romantique, toute seule, devant laquelle un homme de haute taille, coiffé d'un petit bonnet de coton rose, binait des radis. Le village était à cinq cents mètres de là, au bout d'une cavée. Le dos tourné, toujours, et boudant la mer. Des mouettes croassaient et planaient. Un pêcheur lointain nettoyait son filet brodé de goëffiOns. C'était la solitude. La mai-
sornette romantique, bizarrement crénelée et bastionnée, qui s'abritait derrière le moulin à colsa, avait l'air d'un petit fort d'avant-poste opposé au débordement d'une armée en marche dout les armures et les boucliers luisaient et bruissaieni à perte de vue, jusqu'à l'horizon, avec des tumultes de guerre.
Le Normand gigantesque, le bineur de radis au pedt bonnet rose, se redressa un instant pour reconnaître L'audacieux qui attentait à la virginité de son petit golfe et faisait crouler les galets sous son pied profane. C'était le comédiei Mélingue.
Il vivait là, six mois de l'année, avec les siens, LU tête-à-tête avec l'immortelle traîtresse, en proie, lui aussi, à cette passion mélancolique qui ne pardonne pas, car il avait vu la mer dès 1 erfance. Si on lui avait dit qu'elle deviendrait à la mode, qu'on la déclarerait pschurteuse, et que des villas, des cottages, des chalets suisses s'élèveraient sur les falaises sauvages de sa grève, que l'on jouerait aux petits chevaux sur son plant de radis, il aurait jeté de fureur son bûnnet rose avec l'un de ces gestes superbes qu'il prétait à d'Artagnan. C'est fait pourtant.
La mode de la mer est venue; nous en sommes même à la vogue. Le commerce des
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coquillages et des galets peints est en pleine prospérité. Pas une famille de la petite bourgeoisie qui n'ait sur la cheminée l'une de ces conques où l'on colle I oreille pour avoir la sensation de l'immensité; et la conque est datée et porte le nom de la station balnéaire (oh ! station balnéaire !) où l'on a joué aux petits chevaux et même aux grands, pendant un bel orage, suivi d'un naufrage délicieux et d'un bal fructueux au pro6t de vingt-sept familles excessivement intéressantes. Quels gais souvenirs que ces conques !
Quant aux galets peints, ils ont révolutionné l'art de la peinture, comme aussi son commerce. On ne vend que cela chez les marchands. Si les arts d'un temps reflètent les mœurs de ce temps, la vie de plage et la casinoterie laisseront leurs Téniers et leurs Ostade, Le galet peint forme à lui seul une branche de l'École française, et ce genre enrichit nos salons : petites Parisiennes bleues, avec des ombrelles rouges, faisant jouer de petits chiens verts sur le sable jaune, une rangée de belles cabines, sur la droite, sur la gauche, des baquets à bains de pied coquettement empilés. Ou bien c'est la rêverie sur la falaise, allégorisée par un pouf gigantesque, quoique vu en raccourci, au bout duquel est un
chapeau cabriolet, mauve sur mauve, ou puce sur puce, le tout posé sur l'émail d'une prairie plafonnante. Cette fois l'ombrelle est retournée et gît le manche en l'air, pour exprimer la rêverie demandée. Un périt point blanc représente, là-bas, là-bas, le départ d'une flotrille pour Terre-Neuve. Ce que c'est joli! Nos peintres ont la mer gaie, eux aussi. Et même ils ont la mer en chambre. J'attends avec impatience celui qui nous donnera (ce sera pour le Luxembourg, dites?) la synthèse déHnirive du thème, soit un groupe de jeunes actrices ratissant avec des râteaux exquis le sable d'une grève fashionable et vlantesque.
Car voilà tout ce que la mer leur inspire, à nos arristes pleins d'âme et d'une philosophie si profondément humaine ; des galets peints !
A l'heure où nous sommes, c'est-à-dire dans une ère de renouveau magnifique de la marine française d'abord, — ec ensuite lorsque le monde infini de la Mer, sa vie, ses phénomènes, présagés par les poètes, sont explorés par les savants, nous n'avons pas, sur vingt mille peintres, un seul peintre de marine! Et il y en avait sous Louis-Philippe! iW. Thiers aeu Gudin.
Ils peignent des galets après les expéditions de l'amiral Courbet, cas naturalistes de malheur.
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d'agréables presse-papiers de galets, où l'on voit leur bien-aimée tremper son orteil rose dans la première vague, en poussant de petits cris. Les voyages d'exploration, les splendides cuirassés, tes trombes, les bourrasques, les tourbillons, les courants, les torpillages affreux, les abordages magnanimes, l'Iiéroïsme à Téiat quotidien et permanent de ces concitoyens qui sont l'élite, la réserve et la suprême espérance d'un peuple voyoucraiisé, tout cela les enlève, nos artistes, les émeut et les enthousiasme jusqu'à leur suggérer les motifs maritimes que vous voyez, soit une grue maigre trempée dans la saumure par un marsouin de baigneur hilare! Et l'on me demande quelquefois pourquoi les peintres me font rire!
Mais laissons ces enjoliveurs de galets. Ils suivent la mode et l'expriment. Si l'enfer était visible et s'il devenait à son tour pschutceux et high-lifè, ils le célébreraient à Faquardle ; ils nous montreraient de jeunes élégantes péchant le goujon dans le Styx. lis ne sont pas respon* sables et le Seigneur leur pardonne ce qu'ils tbnt. N'est pas Ruysdael ou Van de Velde qui veut. Paix aux canotiers !
Toujours est-il qu'à force d'écouter l'immensité dans des conques, les bons bourgeois de la
fOé PETITES RÊVERIES
République Troisième sont venus en peupler les bords. Us se découvrent amphibies.
Les vertus maigres de leurs épouses se mêlent sins rougir, dans les <( frascatis i> des casinos, ajx corruptions étiques du cocottisme pavoisé, e: les bébés de toutes les classes fraternisent, la pelle en main, devantdes trous de sable. Chaque plage est un théâtre d'été, où, comme à Paris, l'hiver, les soirs de premières, tous les mondes se confondent; les mœurs y désarment. On y joue des « Maître de Forges » conciliants, mais ce sont les poissons qui assistent à la comédie. Ils accourent des profondeurs céruléennes pour voir s'ébattre et s'ébrouer les boulevardiers et les torconisces aux beaux torses. Dans les premières vagues transparentes, et tels de jeunes phoques, les tortonistes, les bignoniens, les brébanteux, tous les mangeurs d'actuahté otfrent au peuple de la mer des représentations de pur parisianisme. L'orchestre est retenu par les huîtres, et l'amphithéâtre par les moules, je vous réponds qije les poissons s'amusent.
Ils emportent surtout, et pour tout l'hiver, un souvenir inoubliable des douces femelles de ces actuaUvores, car elles sont charmantes! Le hareng dit à la sardine : — « Les as-tu vues, ec bien vues, ma sœur, ces riches créatures mode-
lées sur le modèle de la ligne d'horizon ellemême, et, à cause de cela, appelées horizontales ? Ah ! comme entre les bras de ce Matliurin de baigneur ellesavouent candidement le manque de fondement des bruits qu'on fait courir sur elles!... — Oui, répond la sardine, elles sont belles à leur manière ! Le bambou avec lequel on nous appâte est moins noueux que leurs corps tubiques; l'appât de ce bambou est moins vert que leurs têtes savamment morbides; nos rocs ont plus de varech qu'elles n'ont de cheveux réels sur l'occiput, et certainement, si elles se noyaient, ce qu'à Dieu ne plaise, nos frères les requins ne voudraient pas de leurs cadavres. Tu sais cependant qu'ils avalent tout et n'importe quoi, jusqu'à de vieilles savates, s'il en traîne. »
Ainsi causent ces spectateurs dans leurs stalles. Et le brillant maquereau, leur voisin, consulté, se récuse, sous prétexte que, étant de l'espèce spécialement maritime, il n'a que les goûts modestes et purs de son élément.
O mer pleine d'épouvantes ! poluphlosboio tkaîassès, comme dit l'autre, en grec!... A la mode!...