LES TRAINS DE PLAISIR
f T il y en a qui les blaguent? Tas de marchands de République!..,
Créé par le sainc-simonisme (socialisme doux) des compagnies, le train de plaisir est au besoin de locomotion ce que le bouillon Duval est au besoin de déjeuner, — une nécessité. Nos députés à parcours gratuit diraient : C'est un progrès. Et ib le blaguent!...
Le train de plaisir est la joie du sédentaire, lisEz de tous ceux qui vivent assis, bureaucrates, professeurs, employés, et qui n'ont que huit jours par an pour se dégourdir les jambes. Je trouve en lui la poésie du chemin de fet. Il
PETITES BÉVÏRI
m'atrendrit. Je vais le voir passer afin de voir passer des gens heureux.
Axiome : Le train de plaisir donne le plaisir du train.
Celui qui ne disclngueraic pas un train de plaisir d'un train d'affaires serait peut-être un bon naturaliste, mais à coup siîr, demeurerait un fichu observateur. Je pense que, dans le roman qu'il prépare sur les chemins de fer, Emile Zola ne s'y méprendra pas. Le train où la petite Rougon rencontrera le jeune Macquart sera un joli train d'été, menant au Havre pour neuf francs, plein de Lantiers facétieux, avec, dans une gare, un coquin de Mouret à casquette galonnée et zélateur des express arrogants. Je devine qu'à l'entrée des tunnels Mes-Bottes saisira son cor de chasse et en sonnera dans les ténèbres, parmi les petits cris des dames et demoiselles, car c'est ainsi que cela se passe.
<i ... On débouchait dans la clarté. Mes-Bottes retira son cor de la portière. Il était cramoisi. D'un revers de main, il s'essuya les lèvres, qui avaient un goût de cuivre. Bibi-la-Grillade tenait sa bouteille sur le genou droit, ne pouvant pas boire dans l'obscurité. Il la termina d'un seul trait CI il la jeta, par la baie ouverte, sur un talus. Elle s'y brisa, et fit plie ploc, comme font
toutes les bouteilles en pareil cas. — Oh!
mince! s'écria-t-il, en se rejetant dans le wagon, le porte-drapeau!.,. Je l'ai raté d'une longueur de tête!... — C'était la première aventure de voyage. Elle dilata de joie toute la wagon née.
"... Le train filait toujours, brûlant des stations insignifiantes) Coucy-les-Vieux, Tronjonla-Rivière, Château-Codec, des noms à coucher dehors, disait Bec-Salé, qui les criait à tue-tête, sans cesser de manger son fromage d'Italie, posé sur un papier en travers de son pantalon. — Si on en grillait une? proposa Lantier. Et il ajouta galamment : — Avec la permission de ces dames? Cette politesse était surtout à l'adresse de Zéphyrine Rougon, perdue dans l'extase du paysage et que les chaudes effluves du corps d'Arthur IWacquart troublaient profondément. Jamais elle ne s'était sentie si près de lui. Leurs omoplates se touchaient.
— «Oh! des vaches! Gt-elle tout à coup, pour se donner une contenance.
— et Ce n'est pas ça qui manque sur la terre, lança l'aimable chapelier, et ce fut un éclat de rire universel.
a Le train filait toujours. Une casquette parut à la portière de gauche. C'était Mouret. Il était
blême : — « Vos billets ? dit-il d'une voix sombre.. . »
Bien entendu, ce n'est ici qu'une esquisse suggestive du chapitre sur les trains de plaisir qu Emile Zola écrira dans son roman. Il y manque le faire du maître. Mais il est permis de rêver. J'espère que vous ne les oublierez pas, mon cher confrère, les joyeux trains à prix réduit, les trains socialistes qui filent si vite qu'ils ont l'air de déblayer la voie, car tel est leur caractère sur l'espace. Et vous les peindrez plus ressemblants encore si, à vos personnages habituels, vous ajoutez quelques types du Sédentaire, pour qui ces trains mènent à Chanaan.
Ayez pitié, ayez grand'pitié des pauvres sédentaires ; ils sont les malheureux de ce monde. Commis, employés, bureaucrates, buralistes, professeurs, gens de petit négoce et de gagnepetit, amphibies sociaux, moitié bourgeois et moitié artisans, ô peuple du rond de cuir, vous à qui aucun gouvernement ne songe et que la République oublie toujours, dépouillez enfin vos manchettes de lustrine et rangez vos petits papiers. Voici l'heure d'échapper aux caprices maussades des supérieurs et des patrons. Le train de plaisir chauflfe en gare. Dans six heures, vous serez au Havre, patrie de feu Casimir Delavigne,
LES TRAINS DE PLAIÎ[R ]^l
et vois aurez la sensation exquise de courir le monde, comme ces gredins d'Américains qui sonc [Qujours en route.
— On ne voyage que pour avoir voyagé! die Alphonse Karr, et cela est vrai chez les riches. Mais chez les sédentaires, petites gens, rivés au tabouret professionnel, et qui n'ont que huit jours par an pour vivre, le voyage est une joie en lui-même; il est le remuement, le dégourdissement et l'activité. Ayez grand'pitié des pauvres sédentaires, et vivent les trains de plaisir, avec leurs tâces épanouies aux portières.
Chacun a ses pauvres en ce monde; moi, je suis, avec beaucoup d'autres sceptiques, pour les misérables de l'habit noir et de l'instruction, et particulièrement pour ceux qui vivent assis, car c'est l'horreur. Tout ce qu'on fait pour alléger leur supplice me va au cœur. Car ils ont des jambes, hélas I et n'en connaissent plus l'usage. La nature les avait donnés ingambes et nomades à la société, qui les lui rend culs-de-jatte et séden [aires. Et voilà pourquoi j'aime les crains de plaisir et pourquoi l'absurbe son du cor me semble doux sous les tunnels.
On n'imagine pas le nombre de bacheliers (ô sainte Université, ma mère!) rivés aux affreuses professions libérales, pour qui le monde finit au
bureau où ils s'atrophient de corps et d'âme. Ah ! ce n'est pas pour eux que la Terre est ronde ! Ils n'ont d'autres données certaines sur les fbrêfs que celle des tuyaux de cheminées que leur fenêtre domine. Leurs connaissances ornichologiqucs s'arrêtent aux combats de moineaux sur les toits ou au sautillement inquiet d'un canari en cage. Les Sédentaires ressemblent à leurs canaris, ils chantent à tue-tête pour un pot de réséda.
Mais depuis qu'on voit le Havre pour neuf francs, ils commencent à croire à la République. Car, ne vous y trompez pas, tout a changé en France depuis trente ans, tout, excepté le sort des sédentaires. La libération s'est faite par la vapeur, l'électricité, le jeu, la vie démocratique, l'abus des toxiques et des hypnotiques, par tout ce que vous voudrez, mais elle n'a opéré que sur deux classes, la haute et la basse. Elle n'a point atteint la moyenne, celle des misérables en habit noir, tes parias de la bourgeoisie, les ilotes de l'instrucdon, les martyrs de la profession dite libérale. Dans la haute couche, pour parler le style gambettique, les fortunes ont centuplé; dans la basse, les salaires ont décuplé. Seul le traitement du sédentaire est resté fixe : le bureaucrate français est payé sous Boulangei