‹ Le livre de CalibanChapitre 57 sur 58 · JO APOTHÉOSE · texte numérisé non relu

JO APOTHÉOSE

J e paie. C'est-à-dire que j'agis exactement comme agirait Turenne en pareille circonstance. Il en a, des statues, ce Turenne! Eh bien alors?

J'espère que, au siècle de M. Mesureur, vous ne m'alléguerez pas la pudeur naturelle d'être immortalisé vivant. Personne ne la plus, cette pudeur. C'est la pudeur du vieux jeu. Comment, je rougirais de me rencontrer en bronze dans la rue, lorsque cette rue porte le nom d'un camarade à qui je viens de gagner deux consommations aux dominos, et qui allait corriger ses épreuves ? Vous plaisantez ! Pour rentrer chez soi, on n'a plus qu'à jeter son nom au cocher. Avouez que c'est banal, en fait de gloire, et que Caliban est modeste d'en vouloir un peu plus, soit quinze pieds d'airain sur six de quartz, dans une bonne place publique, non loin d'un bureau d'omnibus.

Je vous entends, affreux détracteurs, et vous dites encore : — Qui fera les frais de cette statue de Caliban?

Pas Caliban, bien sûr. 11 n'est pas assez riche. Il ne couvrirait pas sa propre souscription. Mais il y a son éditeur.

Que l'on permette seulement à cet éditeur de faire graver sur le socle, parmi les allégories circulaires, d'abord les titres puis les prix forts de

LA STATUE DE CALIBAN )fl

mes ouvrages, ensuite les petites notes autocritiques dont, selon l'usage, j'en accompagne l'envoi aux journaux, et encore le chiffre un peu exagéré mais si flatteur des éditions, enHn l'adresse exacte de la maison d'édition où on les trouve, l'éditeur se chargera de ma statue. Elle sera par-dessus le marché, la chère statue. Il est sûr de rentrer dans les frais du bronze.

Car si on savait s'y prendre, on aurait de la gloire pour rien. Nous vivons en des jours sereins où la Réclame fait d'avance toute la besogne de la postérité. La statue du pauvre Caliban ne coûterait pas un fifrelin à la France. Paris s'enrichirait de ce bronze sans s'en apercevoir; il se réveillerait un matin avec un Mathieu de plus sur un socle, dans un courant d'air, et il lui dirait, comme le Gavroche : Tiens, voilà Mathieu ! comment vas-tu, ma vieille?

N'allez pas croire au moins que dans ce rêve de statue il entre la moindre préoccupation de vanité. De la vanité, j'en al eu, à vingt ans, à en revendre à un paon. Hélas ! je n'en ai plus. Je sais que tout le monde, chez nous, est célèbre. On ne voit que grands hommes, hommes de génie, gibier de statue et chers maîtres. Nous pataugeons dans l'immortalité, ce macadam 1

Page 1