PRÉFACE IX
Caliban homme de lettres! Que s est-il passé? 5\/ va-î-elle déjà plus, ta république y et en es-tu réduit, comme Lamartine y à vivre de ta plume après avoir appris la liberté aux hommes? Ou bien le pouvoir te laisse-t'il asse\ de loisirs y comme à éMarcodurèUy pour que tu puisses écrire ce que tu penses? ods-tu réalisé le rêve de cet homme de bien, trompé par sa femme et empoiâpnné par son fils y qui croyait que les peuples seraient heureux si les philosophes étaient rois ou si les rois étaient philosophes! La république de zAfilan est-elle vraiment libre y intelligentey respectée de ses voisins et même de ceux qui Font fondée? Ton parlement soccupe-t-il quelquefois des afaires? Ton budget est-il en équilibre? Ta police est-elle bien faite? cAs-tu pour conseillers et pour ministres quelques honnêtes gens connaissant à peu près les matières dont ils doivent traiter? Le pouvoir ia-t'il appris quelques-unes des choses que Ton croit savoir toutes avant îy arriver? oAs-tu mis ta conduite de chef éCÈtat en accord avec ce que tu demandais avant de têtrCy quand Trospero régnait et faisait de son mieux; il faut bien le reconnaître maintenant quil ri y est plus! Tu ne nous dis rien de
tout cela. Ton livre est plutôt celui Sun sceptique revenu des illusions de ce monde et définitivement convaincu, sans en plus souffrir qu'il ne convient, de la bêtise humaine, que celui d'un homme ayant encore quelque confiance dans la perfectibilité de thomme. Explique-toi. "De ce faite suprême où lu étais arrivé par un coup de main, as-tu été précipité par un simple coup de piedï Cela se voit de nos jours, bien que je ne m explique guères comment un homme arrivé au gouvernement de ses semblables peut s'en laisser déposséder. Il faut qu'un chef d'État soii bien maladroit pour ne pas rester le chef toujours. Il ne sait donc pas combien les peuples aiment à être gouvernés, et par n'importe qui, pourvu qu'ils puissent se dire, tous les Jours, en se couchant, que ce qu'on appelle les affaires publiques est T affaire £une seule personne. Ce qu'il faut que cette seule personne ait fait de sottises et d'infamies pour que les peuples se décident à la renvoyer, c'est incroyable! Et encore ceux qui le regrettent sont-ils plus nombreux que ceux qui l'ont renversé? c4 quel point les hommes ont besoin d'un tyran, on ne le saurait concevoir, si Ibistoire du monde n était là pour en faire la preuve.
Ce quil y a de panence, de résignation, de lâcheté dans le troupeau humain, ceux-là seuls qui le conduisem peuvent s'en remire compte. c4 peine a-t-on fini de s'étonner qu'un peuple ait supporté si longtemps un Louis XV, qu'on s'aperçoit que ce n était que pour se préparer à supporter un 'Robespierre ou un zMarai. Tu sais tour cela aussi bien que moi, Caliban, ei si ru n'es plus chef d'État, cest que tu n'as plus voulu l'érre. Tu te seras dégoûté des hommes en les voyant si soumis. Tu es un de ces philosophes dont iMarc~z4uréle vouloir faire des rois, oubliant que la première condition de la philosophie étant justement de mépriser le pouvoir, son rêve ne pourrait Jamais se réaliser. El te voilà simple citoyen de f éternelle république des lettres, indépendant, disant tout ce que tu sais, tout ce que tu penses sur les hommes et sur les choses, et le disant avec un bon sens irréfutable et une verve éilncelame. Vois-tu, Caliban, s'il est un bonheur en ce monde, c'est de bien regarder, de bien voir et de bien dire; et personne n'aura mieux regardé, n'aura mieux vu, n'aura mieux dit que toi sur F extérieur et le fond des choses contemporaines. Tu as fait un livre, Caliban, /en-
tends un livre qui doit rester, c'est-à-dire ce qu'il y a de plus rare. Et tu f as fait peut-être sans ten douter. C'est ainsi, je le crois, que se font les livres qui doivent rester. Je me défie beaucoup des gens qui se mettent à leur table avec Tintention bien arrêtée décrire un chef-Sauvre et qui, pour plus de sûreté, font connaître ^avance leur intention. Ceux-là ne manquent guères aujourd'hui, et s'il reste de la littérature actuelle seulement la centième partie des ckefs-d'auvre annoncés par leurs auteurs, leurs éditeurs et leurs amis, le vingtième siècle aura de quoi lire quand il sera sorti des difficultés politiques et sociales que le dix-neuvième lui aura léguées.
y ai doutant plus de plaisir à dire publiquement ce que je pense de ton livre, mon cher Caliban, que beaucoup des articles qui le composent m'ont charmé sans que Je connusse le véritable nom de celui qui les écrivait, alprès avoir lu ta première boutade humoristique dans le Figaro, /ai attendu impatiemment la seconde, puis t ayant trouvée de même saveur que ta première, je suis devenu un de tes attentifs. Je ne demandais pas qui était ce Caliban; non seulement je ne suis pas curieux, mais f adore Tano-