A L'HISTOIRE DE MON TEMPS
CABOTINVILLE
A 1 S aussi quelle ville !
Elle n'est que théâtre; elle ne pense que théâtre 3 elle n exprime que théâtre , A Paris, tout le monde agit, conçoit, juge, aime ou hait comme on hait, aime, juge, conçoit et agit sur les tréteaux, et c'est un spectacle grandiose dans le bouffon que celui de deux millions et demi d*âmes vivant leur vie factice de fantoches sous le lustre fumeux de notre soleil
d'hiver. Il semble que la nature s'arrête aux octrois et n'aille pas plus loin. En deçà des fortifications, le carton commence !
Paris! 11 y a des philosophes qui s'épuisent à chercher le mystère de la cité folle ! Mais il crève les yeux, ce mystère !
Partez de cette hypothèse : — Si un million et quart d'acteurs, avec un autre- million et quart d'actrices, étaient (par ordre d'un Dieu facétieux et cruel) enfermés ensemble dans une enceinte ou une île de 7,800 hectares de périmètre et condamnés à ne se mouvoir, à ne parler, à ne rêver même que d'après les rôles et selon les auteurs d'un répertoire donné, soit de se marier comme dans les comédies, de se tuer comme dans les drames, de causer conformément aux dialogues établis, de rire et de pleurer ainsi que dansleurmétier, c'est-à-dire h par cœur, » d'avoir des duels pour les seules causes qui appellent le sang au théâtre, d'aimer les enfants, d'être patriotes, de faire l'aumône et d'être cocus à la dose juste, exacte, réglée de paternité, de chauvinisme et d'adultère que fixe la rampe et qu'ordonne la w scène à faire; » — si, en d'autres termes plus graves, cette population insulaire de cabotinvillois avait dégagé de la pièce de théâtre un compendium de philosophie sociale, en avair
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extraie des lois, des mœurs, des usages, des dogmes particuliers, ne reflétant l'homme, la nature et la vie qu'à travers la vision dramatique dans le miroir concave et grimaçant de la convention, et si cette société absurde fonctionnait, en son île, par l'exerdce de ce lieu-commun formidable, enragé, épileptique qui est l'Evangile de chéàtre, quelle ville formeraient ces deux millions et demi d'histrions martyrs?
— Paris!
Étonnez-vous donc après cela du billet que mon confrère M Bernard-Derosne vient de recevoir de M™" Sarah Bernhardt! Partout ailleurs qu'à Paris il paraîtrait prodigieux, ce billet ! Mais ici, à Cabotinville, il est logique. Il explique et couronne la question Dudlay-Goblet. Il l'auréolise. Tous nos poètes vont chanter. C'est un événement populaire.
Mon confrère, M. Bernard-Derosne a le premier ton d'être critique dramatique, comme Fréron, Sarcey et Zoïle. Il se permet d'écrire sur le théâtre à Théâcropolis même, etc'est déjà par conséquent un révolutionnaire, un insurgé.
Ensuite, ayant jugé que M"'* Sarah Bernhardi était, dans le rôle d'Ophélie, inférieure à ce qu'il s'en promettait, il l'a dit!
Ici, je le lâche. C'est trop. Aussi lorsque la
première de nos comédiennes lui a répondu en style lapidaire « qu'il n'était pas de bonne foi » et que par conséquent « c'était on malhonnête homme doublé d'un imbécile, » il est évident ou que Paris n'est plus Paris ou que la comédienne est dans son droit strict.
Qu'est-ce qui fait, en effet, que notre Sarah Bernhardt est la grande tragédienne plus qu'européenne, dont la gloire éclipse toute autre gloire française et verse des torrents de lumière sur ses obscurs blasphémateurs ? Répondez, pâle Bernard-Derosne. C'est que Paris se mire en elle. L'énorme déformation du sens moral des insulaires de Caboiinviile jette ses fusées d'artifice dans les caprices de cette femme-synthèse. Cetce vie terrible qu'elle mène, sans repos aucun, impatiente de toute règle bourgeoise, toujours en fermentation de publicité, et d'une celle outrance que tout en pète autour d'elle, qu'est-ce sinon la condition d'être — normale — à Théâtropolis ? Serait-elle ce qu'elle est si elle devenait contestable? Vous représentez-vous Sarah Bernhardt, par exemple, faisant des progrès dans son art, et même dans un art quelconque, apptenant ce qu'elle ignore et suppléant à des défauts de nature ou d'étude? Mais c'est impossible, confrère, Qu'en dirait l'Europe?
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Il est de rhonneur de Paris, peut-être même de son existence, que ses représentants demeurent infaillibles d'abord et impeccables le reste du temps. Car il n'y a que dans la nature que Ton grandit, et la nature s'arrête aux octrois, vous le savez. Chez nous, dans l'île du factice, les grands hommes ont six pieds en sortant du ventre de leurs mères, et jamais ils ne rapetissent. La sublimité d'une Sarah Bernhardt ne doit jamais être soupçonnée sous peine de n'avoir jamais eu lieu. Personne ne doit s'apercevoir que Victorien Sardou lui fait des rôles à sa taille, et, si l'on s'en aperçoit, on ne doit pas le dire. Votre prévarication, confrère, est notoire quand vous doutez de l'Ophélie qu'une pareille individualité daigne nous donner d'après et malgré Shakespeare. Et si demain l'illustre omnicomédienne veut nous faire l'honneur et le plaisir d'incarner la Juliette de ce poète, mort jeune pour l'âge qu'il a aujourd'hui, vous devrez courber la tête et effacer simplement de votre exemplaire de Musset le vers désormais ridicule :
Quinze anSy à Roméo, Vàge de Juliette.
Ou bien, alors, si vous ne l'effacez pas, c'est que vous n'êtes pas un Parisien, soit un com-
plice idolâtre, un théâiropolitain avéré, un cabotinvillois patriote et fier de sa ville. Vous êtes un criùque,,un étranger, un jaloux. Et votre mauvaise foi est doijblée de la plus noire imbécillité. Elle ne vous l'envoie pas dire.
Dans une cité dolente où il ne se fait que du théâtre et qui n'est elle-même que le guignol gigantesque de l'univers, la critique dramatique est une anomalie. Feriez-vous de la critique gibbeuse dans une ville de bossus? Non, n'est-ce pas ? Or, ici, toute la population est bossue de cette bosse théâtrale, et M'"*Sarah Bernhardcest la reine. C^'est-ce alors que la critique théâtrale? — C'est de l'opposition, tout bêtement.
La reine vous a envoyé un communiqué, C'esc bien fait. 11 fallait la trouver naturellement admirable en Ophélie, Dans ces cas-là, on boit pour s'entraîner. Il est permis de boire, confrère!
Oh! je sais ce que c'est, allrà, j'y ai passé. Si la reine est implacable, ses sujets ne sont pas moins féroces. N'ai-je pas eu, l'autre jour, l'imprudence d'écrire cette phrase malencontreuse à propos de la triple démission annoncée de MM. Got, Delaunay et Coquelin : « Alors plus de "Députe de 'Bombignacl Plus de Smilis! Plus d'o4iitoinetie "B^gaud! Adieu, chefs-d'œuvre modernes 1 » Ce n'était pourtant pas bien méchant.
Le lendemain, je recevais mon avétcissement.
L'un des auièars (eh quoi! les auteurs aussi!) m'envoyait sur sa carte le petit ukase; cabotinvillois suivant: a Telum imbelte sine ictu! Le coup de pied de l'âne ! o J'en accuse réception à u ce vieux lion blessé, » car c'est ainsi, je crois, que s'appelle la fable d'où est tirée sa citation française. L'autre, la latine, est de Virgile, dit-on. Mais, évidemment, j'avais transgressé mon droit. II m'est permis de trouver, certes! qu'cAnroineiie 'R^iga^d est un chef-d'œuvre moderne, mais' il m'est interdit de le déclarer publiquement. Ça aussi, c'est de l'opposition.
De telle sorte, confrère, que nous avons marché cous les deux sur des cors et des ceils-depcrdrix auprès desquels l'enfer n'a point de tortures. La liberté d'apprécier les manifestadons d'art à Paris s'arrête devant cette manifestation même. C'est Paris qu'on attaque quand on discute ses produits. C'est le bon goût séculaire de la Ville-Lumière que l'on met en question quand on sort du rôle de spectateur muet, résigné et payant qui est U seule crinque possible à Cabotin ville.
Aussi, voyez ce que nous avons, dans l'espèce. Lorsqu'un brave homme, tel que vous me semblez l'être; confrère, sans autre souci que la recherche
lO NOTES SOCIOLOGIQUES
de la vérité et sachant à quoi il expose son crédit s'il se trompe (car enfin Sarah Bernhardt pouvait être excellente en Ophélie), se risque à écrire d'une œuvre manquée qu elle est « manquée, »
il n'y a qu'un cri dans la ville : « Qu'est-ce qu'il lui a fait? » Quant à l'œuvre, elle n'est pas en cause. Oh ! l'on s'en soucie bien, de l'œuvre. Mais un éreintement aussi formidable (manquée!) doit cacher une animosité mystérieuse dont le cabotinisme public sollicite l'éclaircissement. Car, en général, lorsqu'un producteur sympathique s'est trompé, le critique se borne à déclarer que le « nouveau chef-d'œuvre du célèbre auteur est supérieur à tout ce qu'on a de lui. » Et Cabotinville comprend ce que cela veut dire. Or il a écrit : « manquée, » le critique ! Est-ce que l'auteur lui aurait pris sa maîtresse? L'immortel cliché de jadis : « Nous attendons la revanche de cet homme d'esprit, » est une injure sanglante aujourd'hui et que peu de gens pardonnent. J'ai vu, de mes yeux vu, une actrice de talent trembler de tout le corps derrière la toile, à une dixième représentation, simplement parce que Sarcey était dans la salle et qu'elle l'avait aperçu par l'un des trous du rideau. « Sa présence me fait peur ! » me disait-elle. — Seriez-vous plus rassurée par son absence? lui demandai-je. —
Non, fit-elle. — Alors quoi? On ne sait plus. C'est la danse de Saint-Guy de la vanité. C'est le cabonnisme aigu!
Et partout la même angoisse. Chez les hommes publics, chez les industriels, les peintres, les fonctionnaires et jusque chez les concierges! Le désir d'être en vue et la terreur d'être éreinté se partagent l'âme de ce peuple. Est-ce le journal qui a développé cette ivresse tremblante de publicité? Est-ce elle au contraire qui fait la prospérité du journal? je l'ignore. Toujours est-il qu'il n'est pas un Cabotinvillois de Paris qui ne cherche d'abord et avant tout son nom dans la gazeite déployée. Oui, les concierges voudraient y être traités de concierges sublimes, et si l'on publiait d'eux qu'ils ont tiré mollement le cordon, ils intenteraient au rédacteur un procès en diffamation. Et ils le gagneraient! Car on les gagne, ô Voltaite!