CHAPITRE III
C’est encore ainsi que le jaune, rayon du Dieu-Soleil, est devenu le signe des représentants de la divinité sur la terre : jaune est la robe de l’empereur de la Chine, fils du Ciel ; jaunes sont les ornements sacerdotaux de nos prêtres (i).
On a fait du violet le symbole de la modestie en souvenir de la fleur qui , se cachant sous la verdure, ne se décèle que par son parfum, et nulle idée plus parfaite de la grâce ne pouvait être donnée que par la couleur de la rose. Le bleu d’un ciel sans nuage et le blanc immaculé de la neige expriment la pureté : « Le bleu, c’est la teinte discrète et idéale qui, rappelant l’insaisissable éther et la limpidité des mers calmes, doit plaire aux poètes par son caractère immatériel et céleste ». (Ch. Blanc).
Le blason avait consacré la signification des couleurs : dans son langage symbolique l’or désignait la puissance ; Y argent , l’inno-
(i) Cette couleur n’a été attribuée aux maris trompés que chez certaines nations et par suite d’une série de rapprochements complètement factices; de là vient probablement l’expression rire jaune, beaucoup moins générale que celles de peur bleue et de colère rouge qui tirent leurs origines des sensations naturelles indiquées plus haut.
■Tl
uuüuimiuiuiuuuuia
LA COULEUR
cence ; Ya^ur, la félicité éternelle ; les gueules, la vaillance; le sable, la tristesse; le simple, la joie.
Ces rapports entre les sens et la pensée, Gérard de Nerval les a notés dans une charmante fantaisie :
11 est un air pour qui je donnerais Tout Rossini, tout Mozart et tout Weber;
Un air très vieux, languissant et funèbre,
Qui pour moi seul a des charmes secrets.
Or, chaque fois que je viens à l’entendre.
De deux cents ans mon âme rajeunit:
C’est sous Louis Treize. . . et je crois voir s’étendre Un coteau vert que le couchant jaunit;
Puis un château de brique à coins de pierre,
Aux vitraux teints de rougeâtres couleurs,
Ceint de grands parcs, avec une rivière Baignant ses pieds, qui coule entre les fleurs;
Puis une dame à sa haute fenêtre,
Blonde aux yeux noirs, en ses habits anciens... Que dans une autre existence peut-être,
J’ai déjà vue! — et dont je me souviens l
Il ne suffit point toutefois d’éveiller certaines impressions, il faut encore savoir le frire de manière à produire ce je ne sais quoi d’indéfinissable qui varie avec les temps et les lieux et qu’on appelle le Beau. De même que
rnTmrrrmTtmmTrmmnTrrrrfrK
le musicien nous fait pleurer ou frémir avec des sons harmonieux, de même l’ornemaniste devra combiner les lignes et les couleurs de manière à satisfaire nos yeux.
La théorie de la musique a été donnée il y a longtemps ; on admettait qu’il n’y avait de notes formant accord que celles dont les nombres de vibrations pour un temps donné étaient entr’eux dans des rapports simples tels que i à 2,2 à 3, 4 a 5 ; l’école moderne appelle cela l’enfance de l’art et les savants compositeurs d’aujourd’hui emploient constamment ce que nos pères rejetaient comme des dissonances.
Il est certain que plus les civilisations sont avancées plus elles aiment le complexe.
L’homme étant en effet un être essentiellement raisonnable, son esprit cherche d’instinct à déterminer la nature de toutes les perceptions qui lui arrivent par les sens et à se rendre compte pourquoi elles se présentent de telle façon plutôt que de telle autre. Si la solution s’offre immédiatement à lui, il est satisfait, et il l’est d’autant plus que la solution était plus difficile à trouver. On est heureux d’entendre parler un orateur clair, mais on l’est encore davantage d’entendre un
orateur fin, parce qu’alors on est satisfait nonseulement de l’orateur mais encore de soimême ; toutefois il arrive un moment où les masses restent indifférentes devant les œuvres qui réjouissent les esprits cultivés : le public passe sans s’arrêter devant une machine très compliquée, parce qu’il ne la comprend pas, tandis que les hommes spéciaux en admirent les détails.
L’évolution à laquelle nous assistons en musique se produit également en littérature.
Il y a 300 ans, Montaigne blâmait déjà les écrivains de son temps de se perdre en une misérable affectation d’étrangeté et regrettait la mâle simplicité des anciens : « A ces
bonnes gens il ne falloit d’aigüe et de subtile rencontre : leur langage est tout plein, et gros d’une vigueur naturelle et constante . Il n’y a rien d’efforcé, rien de traisnant ; tout y marche d’une pareille teneur : Contextus virilis est; non sunt circa flosculos occupati... Quand je vcois ces braves formes de s’expliquer, si vifves , si profondes , je ne dis pas que c’est Bien dire, je dis que c’est Bien penser ».
Théophile Gautier, dans une étude sur