‹ Le livre de demainChapitre 72 sur 136 · CHANSON · texte numérisé non relu

CHANSON

Si vous plaist vendre voz baisiers, J’en achaitteray voulentiers Et en aurez mon cueur en gage Pour les prandre par he'ritage,

Par douzaines, cens, ou milliers.

Ne les me vendez pas si chiers Que vous feriez à estrangiers ;

En me recevant en hommage,

S’il vous plaist vendre voz baisiers, J’en achaitteray voulentiers,

Et en aurez mon cueur en gage.

Mon vueil et mon désir entiers Sont vostres, maugré tous dangiers ; Faictes, comme loyalle et sage,

Que pour mon guerdon et partage Je soye servi des premiers,

S’il vous plaist vendre voz baisiers.

Charles u’Orléans.

Des différentes manières defefervir de 1 Éventail.

Ui^Ui>ONS une femme delicieu-

fement aimable, magnifique-

ment Parée> Pétrie dc g^ce & Je gentilleffes, qui n’aime pas les bains, parce qu'ils font humides; les glaces, parce qu’elles font froides; le vinaigre, parce qu’il eft acide; le feu, parce qu’il eft chaud; une femme enfin qui ait toutes ces prérogatives, & qui conféquemmènt loit du meilleur ton; je dis que cette perfonne, malgré tant d’avantages, fera perfifflée,fielle ne fait pas manier l’Eventail. Elle prendrait du tabac auffi agréablement que le Duc de ***; elle fe mouche, roit auiïi artiftement que le Comte de ***; elle rirait auffi finement que la Marquife de *** ; elle allongerait un petit doigt auffi à propos que la Préfidente ***, que tous ces rares talents ne la fauveroient

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l’éventail.

pas du ridicule qu’on fe donne en ufant bourgeoifement de l’Eventail.

Il y a plus de cent manières de s’en Servir, quoique la Baronne du Chapt , dans le premier Tome de fes Œuvres philosophiques, n’en compte que quatre-vingtonze. On peut dire que c’eft par ces manières qu’on diftingue la Princeffe de la Comtefle, & la Marquise de la Roturière. Mais, avant d’entrer dans ces éclairciflements, il elt julte que nous faiïions la généalogie de l’Eventail. Il naquit à la Chine l'an vingt-fept mille trois cent huit; car les Chinois font bien plus anciens que le. Monde. Ce fut la toute belle Kciufi, Hile d’un très-vénérable Mandarin, qui, contractant l'habitude de tenir fonmafqueen main, &de l'agiter parfois, pour rafraîchir son vifage, lui donna la forme d'un Eventail. Cette forme, à la vérité, reflembloit plutôt à un écran, Sc elle fe conferve encore telle à la Chine ; mais un certain abbé Flatori , Gentilhomme Florentin, perfectionna l’Eventail en 1 6 3 4 , tel que nous l'avons aujoud’hui. Il lui donna ce jeu, qui le rend mobile, Sc qui en fait tout l'agrément.

L EVENTAIL

nuutb oc ies Moines cl Italie n ont pas manqué, depuis ce temps, de s’en iervir auiïi bien que les Dames, prétendant que Flatori n'avoit imaginé ce précieux colifichet qu'à l'usage des Eccléliaftiques.

Paris, qui enchérit fur tout, & qui s’elt fait un honneur d'embellir les Arts qui lui vinrent de Florence de la main des Médicis , reçut l’Eventail avec recon-

tails, qui, en 1745, montoient, dans Paris, au nombre de 2000000000000, &.

Ils font charmants, utiles, intéreffants ; ils font la fonction des Zéphyrs; ils confervent la pudeur, en laiffant voir tout ce qu'on peut défirer ; ils mafquent les perfonnes qui ne veulent pas se faire connoître ; ils écartent les rayons du Soleil, qui, Pins égards, brûlent le minois d’une Princeffe, comme celui d’une Paylanne ; ils confervent les yeux devant le feu ; ils cachent les vilaines dents, les fouris malins, les grimaces d’humeurs ; ils empêchent d’entendre les petits fecrets de la fine médifance; ils expriment les caprices, & quelquefois même ils parlent; ils ont, en un mot, mille bonnes qualités, et l'on peut dire que c’ell une des meilleures inventions de l'esprit humain.

Audi, quelles grâces ne donne pas l’Eventail entre les mains d'une Dame qui fait s’en fervir à propos! Il ferpente, il voltige, il fe rellerre, il fc déploie, il s'élève, il s’abaiffe, félon les occafions & les circonftances. Tertullien a fait un Traité du Manteau ; pourquoi n’en feroit-on

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I, EVENTAIL

pas un de l’Eventail? Il eft fi joli, fi commode, fi propre à donner de la contenance à une jeune Demoifelle,& à la tirer d’embarras, lorsqu’elle fe présente dans un cercle, & qu’elle rougit, qu’on ne fauroit trop l’exalter. Je vais gager que dans tout l'attirail de la femme la plus galante & la mieux parée, il n’y a point de colifichet ou d’ornement dont elle tire parti comme de fon Eventail. On le voit errer sur les joues, fur la gorge, fur les mains, avec une élégance qui produit partout des admirateurs. Audi, une perlonne bourgeoifement mife, qui n’a d’esprit que comme cd, qui n’eft belle que comme çà, devient fupportablc fi elle connoît les différents coups d’Eventail, & fi elle fait les adapter à propos. Mais il eft temps d’entrer en matière.

Il faut d'abord connoître que la fituation la plus naturelle aux Dames, c’eft la mauvaife humeur, & que, par conféquent, il leur eft très-important de favoir quel doit être alors l'ufage de l’Eventail. Ecoutez, jeunes Demoifelles, et profitez. Je ne dirai rien de moi-même ; je ne ferai que rapporter, à ce fu jet, les avis

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l’éventail.

d’une vieille douairière à sa petite fille ; douairière , qui, pendant plus de soixante & dix ans, n'a connu d'affaires que celle de grimacer, de minauder Sc de gefticuler. Sitôt qu'on commence donc à bouder, Sc qu’on font un tiraillement de nerfs qui ride le vifage Sc qui le décompofe tant foit peu, on doit, fans perdre un moment, fe rengorger d’un air plus que lerieux, déployer fon Eventail tant qu'il peut s'étendre, Sc l’agiter devant le front à toute force, de maniéré à faire quelque cli cli. Ce mouvement rapide fert la colère, en coupant les paroles, Sc donnant le loifir de fe mordre les lèvres tout à l’aife.

S'il survient un autre cas, Sc que, dans une converfation célèbre, on raconte quelque nouvelle ou quelque hiffoire, alors l’éventail doit aller Sc venir comme une aile de pigeon, et fe replier en tombant lur lui-mème au bout de chaque période: fi, au contraire, on parle de quelque plaifir qu’on a reffenti, de quelque rendez-vous qu’on efpère, de quelque partie amusante qu’on doit faire, l’Eventail, entièrement plié, 8c vraiment en forme de bâton,

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L EVENTAIL

doit frapper fur une main ouverte, & faire un bruit qu'on puifle entendre à dix pas.

La décoration change lorfqu’il eft queftion de quelque affaire importante, & voici comme elle s'annonce. L’Eventail s’ouvre très- négligemment ; & après l’avoir tourné et retourné entre les mains tout déployé, on le fixe, comme s’il étoit un livre, &on paroît réellement y lire ce qu’on dit. Bien des Dames, par ce feul ffratagème, ont paru femmes d'un grand lens, Sc de beaucoup de réflexion.

Parlons maintenant de ces inffants badins, où quelque conteur de fleurettes s’avance, et lâche quelques mots un peu équivoques ; c’efl: alors que l’Eventail, entièrement reflérré, doit partir comme un éclair, Sc aller frapper avec une certaine force les doigts, ou, tout au moins, le bras du faux plaifant. Mais ce coup doit être fi agilement Sc fi mignonnemcnt donné, qu’on puifle l’accompagner d’un sourire fignificatif, Sc d'un finijfe \ qui porte jufqu’au cœur.

Toutes les partions fe peignent chez les femmes bien maniérées, par les différents

l’éventail.

tours & contours de l’Eventail. La jaloulie appuie les lèvres fur l’extrémité de l’Eventail, qu’on tient comme un cierge, & ne dit mot. L’ennui l'emploie pour fe gratter le deffous des oreilles, & accompagne ce gefte de trois à quatre bons bâillements ; car il n’y a que les femmes à large & longue bouche qui ne bâillent qu’à demi, aux rifques meme de s’étouffer. La curiofité, en fauvant les dehors de la pudeur, ne regarde jamais les objets indécents qu'à travers les bâtons, qu’on déploie tant qu’on peut, à moins qu’une Dame ne foit affez fortunée pour avoir, dans certaines rencontres, un Eventail à filigrane, ou de gaze. On crie alors : Ah ! quelle pofture ! quelle horreur ! & l’on voit tout, fans être aperçue. L’amour se fert de l’Eventail comme les enfants fe fervent d’un hochet, & lui fait prendre toutes fortes de figures, jufqu'à fe briser, et tomber mille fois par terre. Combien d’Eventails que l’amour a déchirés! ce font les trophées de sa gloire, & les images des caprices du beau Sexe.

Ce n’eft pas une chofe indifférente qu'un Eventail qui tombe. Une pareille

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l’éventail.

chûte eft ordinairement réfléchie, comme fervant à faire connoître l’ardeur & la célérité des foupirants. On court, on fe proflerne, & celui qui, le premier, relève l’Eventail, $c le rend en fachant baii'er la main à la dérobée, & fans qu’on s’en aperçoive, remporte la victoire. On lui fait gré de sa promptitude, Sc c’eft alors que les yeux, en figne de remerciement, parlent plus haut que la bouche meme.

• Mais quel rôle brillant l'Eventail ne fait-il pas, lorsqu’il fe trouve au bout d’un bras qui gefticule & qui salue du fond d’une voiture, ou du fond d’un jardin! Il devient l’interprète de l’amour, ou de l’amitié, Sc il dit à qui fait l’entendre, que celle qui le tient entre les mains, eft ravie de vous voir. Ce n’eft pas tout. Lorfqu’on veut se procurer la vifite d’un Cavalier qu’on foupçonnc amoureux, on oublie son Eventail, Sc très-souvent cette rufe réuiïit; car ou l'Eventail eft apporté par le Monfieur luimême, ou renvoyé avec des Vers élégants qui l’accompagnent et qui donnent presque toujours lieu à une réponse.

Je n'irai pas plus loin dans tous ces

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L'EVENTAIL

détails ; mais on peut voir comme ils font infinis, & combien l'Eventail eft éloquent, énergique, expreflif & utile entre les amants. C’eft un centre de réunion, dont on fe fert lorfqu’on ne fait plus que dire, ou lorfqu’on eft fur le point de fe brouiller: alors l'Eventail tombe à propos, coupe la converfation, ou la fait naître, & tout-à-coup la fcène change.

Si Ovide en eut connu l'ufage & les reffources, combien ne l’auroit-il pas célébré dans fon Art d'aimer ! Les femmes, qui ne les ignorent pas, ne le quitteront jamais, Sc les modes auront beau changer, celle-ci fera toujours nouvelle.

Que ne dirions-nous point ici des avantages qu’une belle main tire d'un Eventail? Armée d’un pareil fceptre, qu’on peut appeller celui de Vénus , elle a l’occafion toute naturelle de s’allonger, de fe fermer, de fe bailfer, de fe lever .

Les modes ont une marche plus ou moins rapide, félon le génie des nations. On voit, dans Paris meme, des quartiers où les modes n’arrivent que fort tard. Le Marais, par exemple, ne

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L EVENTAIL

les reçoit jamais , ainfi que les nouvelles qui fe débitent à la Cour, que trois mois après. Le Palais-Royal commence, le Fauxbourg Saint-Germain fuit, d’où, après quelques femaines, les nouveautés prennent l’effor, arrivent dans l’Ifle Saint- Louis, Sc viennent enfin, comme par hazard, fe fixer aux Marais, & fur-tout dans la veille Rue du Temple, où il y a, au moins, quatre-vingt vieilles Marquifes ou Comteffes, qui ne favent que depuis hier la victoire des François remportée à Berghen, & qui fe mouchent encore avec des mouchoirs rouges ou bleux.

Le Jardin de l’Hôtel Soubife efl leur

rendez-vous ; Sc quel rendez-vous ! .

Toutes ratatinées, malgré leur affectation à vouloir fe rajeunir de vingt ans, on croit voir les fiècles raffemblés, ou plutôt des Matrones qui viennent fe raconter leurs aventures, Sc pleurer leurs charmes éclipfés .

Le jeu de l’Eventail chez ces fortes de femmes a encore quelques grâces ; car il eft bon d’obferver que c’est le dernier agrément qui meurt chez les Dames. On

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L EVENTAIL

prend un gant pour cacher la main toute ridée & qui femble une patte d’oie, &, moyennant cette rufe, les mouvements paroiffent encore élégants, &fereftentir de leur première qualité. Ainfi l’Eventail eft de toute faison, 8c jusques dans la vieillefteil eft d’un grand fecours.La Baronne Glingloff , femme brouillée depuis plus de vingt ans avec fon extrait de baptême 8c fon miroir, difoit l’autre jour que de toutes les vanités du monde qu’elle avoit touchées, il ne lui reftoit plus qu’un Eventail à manier. C’eft, du moins, une reftource pour les perfonnes d’âge que chacun fuit; car, n’en déplaife à Newton, fon attraction générale devoit fouffrir une exception à l’égard des vieilles femmes. Elles n’attirent rien, et repouffent tout le monde.

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