LES EGARDS DUS A NOS SERVITEURS
M. DE VERTEUIL , ADRIEN , son fils , une petite fille et sa mère.
ADRIEN. — Voyez, je vous prie, mon papa : voici une poiDme de terre sur le chemin ; en voici encore une ; en voilà bien d'autres encore.
M. DE VERTEUIL. — Il cst vrai ; qui peut donc les avoir perdues ?
ADRIEN. — Je ne sais. Je ne vois personne autour de nous.
M. DE VERTEUIL. — Ni IDOi UOU pluS.
C'est dommage. Si nous pouvions rencontrer celui qui les a perdues , nous les ramasserions pour les lui rendre , ou du moins nous pourrions l'avertir qu'elles sont tombées.
ADRIEN. — Elles se perdront ici ; voulez-vous que je les ramasse , mon papa ? nous les emporterons à la cuisine.
M. DE VERTEUIL. — Nou , mou ami ; elles ne sont pas à nous. Si leur véritable maître ne vient pas les chercher, il ne manquera pas de passer ici des pauvres gens 'a qui cette rencontre fera plaisir, et qui les raïuasscront pour leur souper.
ADRIEN. — Venez , venez , je vous prie , et regardez de ce côté , mon papa : derrière ce buisson , j'aperçois une petite
tille. Oh ! elle pleure : la pauvre enfant ! c'est elle sûrement qui aura perdu les pommes de terre.
M. DE VERTEUIL , s'avançnnt vers la ■pcùle fille. — Qu'est-ce donc , ma chère amie ! qu'as-tu à pleurer ?
LA PETITE FILLE. — Hélas ! mousieur, mon maître m'a envoyée ce matin à la ville pour acheter des pommes de terre : tenez, voyez ce sac tout plein. [Montrant un sac qui est à terre auprès d'elle. ] Mais la charge est trop pesante pour que je puisse la porter ; je suis si lasse, que je ne peux plus faire un pas. Je ne sais guère comment j'arriverai à la maison.
M. DE VERTEUIL. — Quî CSt doUC tOU
maître , et où demeure-t-il ?
LA PETITE FILLE. — Mou maître s'appelle Bertrand ; il est marchand fruitier. Voyez -vous la -bas, l'a -bas ces grands arbres ? C'est la qu'il demeure. 11 me fait bien gagner les trente sous qu'il me donne par semaine. Ah! comme il va me battre ! (Elle se met à pleurer et à sangloter.)
M. DE VERTEUIL. — Ne plcurc pas , ma chère enfant , cela ne sert 'a rien ; nous allons voir si nous pourrons te tirer d'affaire. Mais , dis - moi , nous avons
LE LIVUK DK KAMIIJ.K.
frouvé tant de pommes de lerrc sur le chemin ; sont-elles à toi?
LA PETITE FILLE. — Oul , monsieuf.
M. DE VEHTEUIL. — Est-CC qUG tU leS
aurais jetées ?
LA PETITE FILLE. — II Il'eSt qUC trOp
vrai. Le sac était si pesant ! J'ai jelé un peu de ma charge pour la rendre plus légère. Ilélas ! cela ne m"a pas servi de beaucoup.
M. DE VERTEUIL. — Mais , moH enfant , cela n'est pas bien. Ces pommes de terre n'étaient pas a toi ; elles sont à ton maître, quia donné son argent pour les avoir, et tu ne devais pas jeterlebien deton maître. Va les ramasser, et tu viendras les remettre dans le sac ; nous verrons ensuite , mon fils et moi , de quelle manière nous pourrons te secourir. ( La petite se lève en soupirant. )
ADRIEN. — Mon papa , elle est bien fatiguée. Voulez -vous me permettre de lui aider ?
M. DE VERTEUIL. — Ti'ès-volontiers , mon fils : c'est un bon service à lui rendre ; en attendant , je resterai près du sac. ( Adrien et la petite fille vont ensemble , et limassent les pommes de terre. )
ADRIEN , revenant le premier. — Mon papa, voici toutes celles qui peuvent tenir dans mon mouchoir ; faut-il que je les remette dans le sac ?
M. DE VERTEUIL. — Oui , mOU fils.
( La petite fille remet aussi dans le sae les pommes déterre qu'elle rapporte dans son tablier. }
LA PETITE FILLE. — Comment ferai-je maintenant pour me charger de tout ce poids ?
ADRIEN. — 0 mon papa ! si j'avais ici mon chariot , nous pourrions y mettre le sac ; et j'aiderais la petite fille à le tirer.
M. DE VERTEUIL. — Ce Serait un fort bon moyen ; mais ton chariot est a la maison.
ADRIEN. — Oui, mon papa , voilà ce
qui me fâche. ( // veut prendre le sae. ) Oh ! qu'il est pesant ! Je ne peux seulement pas le soulever.
M. DE VERTEUIL. — Jc le crois bien.
La petite fille est plus grande que toi , et à peine peut-elle le porter. Mais moi , je puis m'en charger aisément. Je vais le prendre sur mes épaules , et nous irons avec la petite fille.
LA PETITE FILLE. — 0 iiiousieur ! le porter vous-même ! vous avez trop de bonté.
M. DE VERTEUIL. — Laisscz-moi faire.
( // prend le sac. ) Allons , mon enfant , marche devant nous , et montre-nous le chemin. (Ils font ensemble quelques pas.)
LA PETITE FILLE. — Ah , mousieur !
je suis perdue ! Voici ma mère qui vient; elle va me gronder, et me battre peutêtre.
M. DE VERTEUIL. — Nou , moH enfaut, sois tranquille; je vais lâcher de l'apaiser.
LA MÈRE. — Eh bien, petite fille, qu'est-ce donc ? Pourquoi tarder si longtemps à revenir? Ton maître est bien en colère contre toi. Il dit que tu es une paresseuse , et que tu t'amuses à baguenauder. Je vais l'apprendre à perdre ton temps. Où sont les pommes de terre que tu es allée acheter ? Est-ce que tu n'en as pas ?
LA PETITE FILLE. — Pardomiez-moî , ma mère , j'en ai ; et voilà ce brave mousieur
LA MÈRE . — Eh bien , que veux-tu dire ?
M. DE VERTEUIL. — Ma bounc amie , ne grondez pas votre fille ; elle n'est pas coupable. Est-ce m\ fardeau si lourd qu'il faut donner a porter à un enfant? Nous l'avons trouvée ici près qui se désolait. Elle était si lasse, qu'elle ne pouvait plus faire un pas. Alors j'ai pris son sac, et je lui ai dit que je le porterais pour elle.
LA MÈRE. — Quoi ! moucher monsieur, vous avez pu avoir tant de boulé ? (Elle prend le sac et le eliarye sur sa tête. )
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LE LlVllK DE FAMILLE.
M. DE VERTEllL. — Et pOUrqUOÏ IIOU ,
ma bonne amie? Ne sommes -nous pas lous dans ce monde pour nous aider les uns les autres? Aurais-je dû laisser celte petite fille pleurer de douleur sans lui tendre la main pour la secourir ? Je vous îe demande "a vous-même , n'aurais-jepas été bien méchant ?
LA MÈRE. — Âh , monsieur ! que je vous ai d'obligations ! Il est bien vrai que son maître est un peu dur, et qu'il demande trop d'un eafant. Ce sac est sûrement trop pesant pour elle. Il n'y a pas de reproches a lui faire. Console-toi, ma pauvre Madelon , tu ne retourneras plus
chez ton maître. Je le placerai chez un autre qui sera plus compatissant. Remercie bien ce brave monsieur, pour l'avoir sibonnemenlsecourue. Tu peuxretourner tout droit à la maison. Je vais porter les pommes de terre chez M. Bertrand , et lui dire que tu n'es plus à son service.
M. DE VERTEUIL. — Oui , ma bonne amie , cherchez pour votre fille un maître plus sensible et plus raisonnable. Ceux qui ne savent pas ménager les gens qui les servent , et qui , sans pitié , leur imposent un travail au - dessus de leurs forces, méritent de s'en voir abandonnés.