SCÈNE XII
M. DE VERVILLE , THIBAUT , MARGUERITE
THIBAUT. — Allons , monseigneur, réjouissez-vous. Les deux plus belles têles Je vaches qu'on puisse voir dans tout le pays! Oh! laissez -moi faire. J'irai demain , j'irai moi-même au marché. Dix bonnes pistoles de chacune. Pas un sou de moins , quand ce serait pour un prince. Vous pouvez tabler là-dessus. Encore deux cents francs à rabattre de mon compte.
Nous allons le régler, s'il vous plaît. Les dettes me pèsent comme une montagne.
Il me tarde d'en être débarrassé.
M. OE VERVILLE — Je uc demande pas mieux, mon ami.
THIBAUT. — Vous savcz cc qu'il me reste à vous payer du prix de ma ferme?
M. DE VERVILLE, Ic regardant d'un œil fixe. — Oui ! mais avant tout, dismoi , Thibaut , est-ce bien sérieusement que tu me proposes de prendre tes meubles, tes habits, ton blé, tes vaches, tout ce que tu possèdes ?
THIBAUT. — Je parle toujours sérieusement, monseigneur, quand il s'agit d'affaires.
M. DE VERVILLE. — As-tu fait mûrement tes réflexions? Songe qu'il y va de tout ton bien.
THIBAUT. — Mon bien ? Il n'est plus a moi, il est a vous. Écoutez donc , monseigneur. Vous êtes riche, et je ne le suis pas. Vous sentez à merveille que je n'irais pas faire envers vous le généreux aux dépens de ma famille. Je ne vous remets que ce qui vous appartient. Soyez tranquille : je ne vous l'offrirais pas , si je
croyais pouvoir le garder en conscience. Vraiment oui! il me siérait bien de vous faire des cadeaux I Vous vous moqueriez de moi. Il n'y a qu'un mot en tout ceci. Je ne puis vous payer ma dette en argent comptant : je vous paie avec tout ce que j'ai , sans préjudice de ce que je vous devrai encore ; et je vous le paierai , oh , oui! je vous le paierai. Vous serez en ligne d'abord après les premières nécessités de la vie.
M. DE VERVILLE , tl'un aiv froicl. — A la bonne heure; mais il serait affreux de te dépouiller entièrement. Choisis parmi tous ces effets ceux que tu aimes le mieux. Je me flatte que tu ne refuseras pas un petit présent d'amitié de ma part.
THIBAUT. — Quand vous me parlez ainsi , j'aurais mauvaise grâce de ne pas profiter de vos bontés. {Il s'approche de la table, et prend une bêche et un râteau. ) Tenez, voici ce que je retiens, les instrumens de mon métier. Avec ces outils et du courage, on trouve toujours à se tirer d'embarras.
M. DE VERVILLE. — Quol ! tu UC prends rien de plus?
THIBAUT. — Non, monseigneur, c'en est assez. Que le ciel seulement me seconde , je ne désespère pas de nourrir avec honneur ma femme et mes enfans , et de ramasser encore peu à peu de quoi vous satisfaire.
M. DE VERVILLE. — Fort bien! A toi maintenant, Marguerite. Je ne veux pas faire de jaloux. Il faut que tu prennes quelque chose comme ton mari. Choisis ce que tu voudras.
MARGUERITE. — Moi aussi , monscigneur? Vous avez trop de bonté.
M. DE VERVILLE. — Poiut de complimens. Allons, que choisis-tu?
MARGUERITE. — Puisquc VOUS voulez me donner quelque chose de votre bien {Elle court vers le fond de la chambre, et soulevant le rideau) , je vous le de-
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mande en grâce, accordez-iuoi le berceau de mon nourrisson.
M. UE VERVILLE , avcc surprise. — Comment ! est-ce qu'il était compris dans ce que tu me cèdes? Quoi ! tu aurais privé ton enfant de son berceau?
MAKGiERiTE, €11 sc rapproclicml. — Ne Taurait-il pas toujours retrouvé dans mes bras?
M. DE VERVILLE. — Et tu crois quc je l'aurais accepté?
THIBAUT. — Je vous l'ai déjh dit, monseigneur, les enfans doivent payer pour leurs pères. Quand les uns souffrent, de quel droit les autres se refuseraient-ils à souffrir? 11 n'est rien que je ne sois prêt à faire pour mes enfans ; mais il n'est rien aussi que je n'en attende à mon tour. Mon sang est à eux, comme leur sang est à moi.
M. UE VERVILLE , à part. — Quel liomme ! comme il est inébranlable dans ses principes! {Haut.) Oh bien! mes amis , ce que vous avez retenu , je vous l'abandonne. .Me cédez-vous maintenant ce qui reste, vos meubles, vos habits, vos grains, et votre nouveau bétail? Me le transportez-vous en toute propriété?
THIBAUT , d'un ton ferme. — Oui , monseigneur.
MARGUERITE. — Et sans aucuu regret.
THIBAUT. — Ah ! plutôt avec une grande joie.
MARGUERITE , tirant la bourse de sa poche, et l'offrant à M. de Verville. — Recevez aussi tout l'argent quemous possédons. {M. de Verville la prend et la jette sur la table.)
THIBAUT. — Vous ne comptez pas? Il y a cent écus.
M. DE VERVILLE. — Je t'en crois bien sur ta parole. Ainsi , vous me rendez maître absolu de tout, et vous consentez à ce que j'en fasse tel usage qu'il me plaira, sans que vous puissiez, en aucune manière, vous y opposer?
THIBAUT. — Puisque c'est à présent votre bien, nous n'y avons pas plus de droit qu'à votre ferme. Il serait beau vraiment que nous nous donnassions les airs de VOUS contrarier !
M. DE VERVILLE. — SoDge Meu à quoi tu t'engages ! Mon dessein n'est pas de le contraindre à cet arrangement; mais s'il esl une fois terminé
THIBAUT. — Oh! ne craignez pas de me voir revenir contre ma parole. Non, monseigneur, nous sonmies déjà trop sensibles à votre grâce, puisque vous daignez nous accorder du temps ! Disposez de tout ceci comme vous le jugerez à propos. Nous nous contenterons de prier le ciel que tout prospère entre vos mains.
M. DE VERVILLE. — Voilà qui est dit. En ce cas , je reconnais , à mon tour , que je n'ai plus rien à prétendre, étant pleinement satisfait , moyennant les effets que VOUS m'avez rerais , de tout ce que vous pouviez me devoir.
THIBAUT , avec vivacité. — Mais non , monseigneur , vous auriez trop à perdre. Cela n'en vaut pas seulement la moitié. Comment donc, ces guenilles quinze cents e'cus !
M. DE VERVILLE. — Mais s'il me plaît à moi de les prendre sur ce taux , n'en suis-je pas le maître?
THIBAUT. — Je n'ai rien à vous dire.
Cependant il serait mieux de les faire estimer, pour savoir au juste
M. DE VERVILLE. — Va, mou ami, elles ont à mes yeux une valeur que personne au monde ne saurait apprécier.
C'est le fruit du travail et de l'économie d'une honnête famille. Quand je songe aux sueurs quelles vous ont coûtées , je leur trouve un prix bien capable de me satisfaire. Vous voilà quittes envers moi, mes enfans.
THIBAUT, ôtant son chapeau, et baisant avec transport le pan de l'habit de M. de Verville. — Quoi . monseigneur! . . .
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{Use reloiime, saule au cou de Mar- (juenle , et l'embrasse. } Le ciel soit loué, ma femme , nous n'avons plus do detles !
MARGUERITE. — Bonté diviiic ! comment reconnaître tant de générosité !
THIBAUT , lui serrant la niaiu. — Avec notre cœur, iMargueriie; et nous sommes en fonds pour y répondre. (// s'avance vei-s M. de Verville.) Si vous vouliez maintenant me dire où nous porterons tout ceci, et quand il vous plaira recevoir les clefs de la ferme.
M. DE VERVILLE. — Je vais te l'apprendre , pourvu que tu te gardes de m'interrompre. (// leur prend la main à l'un et à l'autre, et leur dit avec un mouvement de joie: Mes amis, je suis riche, et mes parens m'ont instruit dès l'enfance à faire du bien aux honnêtes gens; mais jamais je n'en ai goûté si vivement la douceur qu'aujourd'hui. Mon brave Thibaut ( il lui serre la main) , ta conduite m'a pénétré d'attachement et d'admiration. Tout ce que tu viens de me donner pour l'acquitter envers moi de ta dette, jeté le donne 'a mon tour, pour m'acquilter d'un devoir que m'imposent ton malheur et ta probité.
MARGUERITE , levant les yeux au ciel.
— Quoi ! je n'aurais plus a craindre la misère pour mes enfans ! 0 notre digne et bon seigneur! [Elle baise sa main avec vivacité. )
THIBAUT, Stupéfait. — Je n'ose en croire ce que je viens d'eutemlre. ^'on , monseigneur , il n'est pas possible. Et quand ces paroles vous seraient échappées dans un premier mouvement de bonté, moi , j'aurais lindignitédem'en prévaloir! ^on , non , je ne souffrirai pas
M. DE VERVILLE , avcc un sourirc. — Doucement, Thibaut. Tu viens de convenir tout à l'heure que j'étais maitre absolu de ton bien, parfaitement libre d'en disposer à ma fantaisie ; et maintenant tu voudrais me priver de mes droits?
THIBAUT, se jetant a ses (jenoux , qu'il embrasse. — Ah! monseigneur, vous m'avez attrapé ; mais le moyen de m'en plaindre ! Quoi ! je recevrais du
j prince le pain qu'il me donnerait pour mes enfans , et je ne le recevrais pas de
. vous , qui êtes bien plus pour moi, vous, mon ange tutélaire! Oui, je me rendrai
; digne de vos dons , en les recevant comme
j vous me les offrez , avec une ame pleine
! de sentiment et de joie. Mais donnezmoi donc aussi des paroles pour vous remercier. [En versant un torrent de larmes.) Je crains de ne pas vous paraître assez reconnaissant de vos grâces. M. DE VERVILLE, en le relevant. — Rassure-toi , Thibaut; je vois ce qui se passe au fond de ton cœur , peut-être encore mieux que toi-même , et j'en suis satisfait. .Marguerite, appelle tes enfans. Je sais avec quelle tendresse ils vous ai-
! ment ; je veux qu'ils voient aussi que je
i sais vous aimer.
MARGUERITE , s' élançant vers la porte.
— Jeannette, Louison, venez, accourez
de toutes vos jambes. M 'en tendez- vous?
JEAX.NETTE et Louisox , du dchors. —
Nous voici , nous voici , ma mère.