‹ Le livre de familleChapitre 139 sur 197 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

LE VIEILLARD et BABET.

LE VIEILLARD, — Je u'ai pas dormi long-temps.

BABET. — Tant mieux.

LE VIEILLARD, — Je suîs blcu étonné d'avoir pu dormir : me voilà un peu reposé ; mais je n'ai pas moins faim. {Apercevant le dîner. ) Ah ! bon Dieu ! est-ce que je dors encore? Est-ce que je rêve?. . , Celui qui nourrit les petits des oiseaux n'abandonne pas les hommes.

BABET, — J'ai lu cela dans un gros livre.

LE VI.EILLARD. — Un augc cst vcDu de sa part.

BABET. — Le pauvre homme !

LE VIEILLARD. — Il a saus doutc envoyé aussi un de ses anges à mes enfans.

— Ils ont leur innocence : c'est par eux qu'il aura commencé. ( // prend la terrine. ) Dieu de bonté , si mon cœur est digne de toi, accepte son hommage. (// mange. )

BABET. — Comme il mange de bon appétit I

LA MÈRE , arrive , regarde et s'écrie :

— Ah ! ma fille ! ma fille !

FANCHETTE. — Quoi douc , maman ?

LA MÈRE soulève Fane hette, et luimon-

tre te vieillard à travers les branches. — Vois-tu , Fanchette , vois-tu ?

FANCHETTE, — 11 maugc Ic dîncr de ma sœur.

LA MÈRE. — Tais-loi , ne fais pas de bruit ; baise-moi , ma petite , tu ressembleras à la sœur. Promets que tu lui ressembleras.

CHOIX ne LECTURES.

ÔO.J

FANcuETTE. — Oiii , mamaii I et à vous.

LA MÈRE, — Allons l'embrasser. (E/Ze repasse du côté de Babel. )

BABET. — Il pourra bien porter son fagot après cela.

LE VIEILLARD , pose à terre la terrine. — Le pain et les pommes... oh ! non ! je ne les mangerai pas : mes enfans les mangeront. {Il les met dans ses poches. )

BABET. — Si j'avais encore ici celles qui sont chez nous !

LE viEiLLAiiD. — Mais la terrine, la corbeille, la cuiller, à qui dois-je les rendre ? On ne me les a pas données... Je n'ai qu'à les laisser là ; ceux qui les ont apportées viendront les reprendre.

LA MÈRE , à Babet , avec transport.

S ^ — Ah ! Babet ! que ta mère est heureuse! embrasse-moi. (La mère et les deux enfans se tiennent embrassés. )

LE VIEILLARD. — Mais ma route ! ma route ! qui me l'indiquera ? Comment sortir de ce bois ? Pourrais-je recharger mon fagot? ( // essaie et ne peut. )

LA MÈRE, après avoir reuirdé. — Allons le trouver: allons lui aider. [Elle fait cjuekjues pas.) Oh ! non , faisons plutôt comme si nous passions par là.

. BABET. — Maman, ne dites pas que c'est moi...

LA MÈRE. — Non, ma fille. Mais toi, Fanchette, songe à te taire. [Elles passent devant le vieillard. )

LE VIEILLARD, CH s' avançant. — Ma chère dame, écoutez, écoutez.

LA MÈRE, approchant. — Que voulezvous, mon ami?

LE VIEILLARD. — Ecoutcz ! j'ai perdu ma route , indiquez-moi. . . .

LA MÈRE. — où voulez-vous aller?

LE VIEILLARD. — Vous me tircrcz d'un grand embarras.

LA MÈRE. — Mais dites-moi où vous demeurez; comment s'appelle votre village?

LE VIEILLARD. — Vraiment oui! j'ai bien de l'âge.

LA MÈRE. — Je ne vous parle pas de votre âge. [Aux enfans.) Le pauvre homme est sourd. {Au vieillard, et plus haut.) Je vous demande le nom de votre village.

LE VIEILLARD. — Je demeure tout à côté de Yanvres; vous ne connaissez peut-être pas Yanvres ; mais indiquezmoi le chemin pour aller h Clamart; quand je serai à Clamart, je trouverai facilement.

LA MÈRE. — Yous n'en êtes pas bien loin ; mais le chemin est difficile.

BABET, à sa mère. — Maman, je le conduirai. {Passant du côté du vieillai'd, et plus haut.) Je vous conduirai, bonhomme.

LE VIEILLARD. — Je VOUS Serai bien obligé, ma petite; mais écoutez, ditesmoi , u'avez-vous vu personne passer par ici?

BABET. — Personne,

LE VIEILLARD. — Poumez-vous me dire qui est-ce qui m'a apporté à dîner ?

BABET. — A dîner!

LE VIEILLARD. — Ouî ! à dîner, pendant que je dormais: voilà encore la corbeille, la terrine: avez-vous vu qui est venu?

BABET. — Je n'ai vu personne,

LE VIEILLARD. — 11 est pourtaut venu quelqu'un; je voudrais savoir qui c'est.

BABET. — Et pourquoi?

LE VIEILLARD, — Pour le bénir, pour lui souhaiter.,,,

BABET, — Bénissez tout le monde , bcii papa; celui-là aura sa part,

LA MÈRE, à Fanchette, qui tient la corbeille et la terrine. — Laissez cela , petite fille.

FANCHETTE. — Mamau , c'est pour les remporter chez nous.

LE VIEILLARD , cu souricuit. — Je m'en doutais déjà, mes enfans... Quand vous

CHOIX DE l.ECTOKËS.

me Tauriez caché, vous ne l'auriez pas caché à celui qui voit tout ; c est a lui de vous récompenser ; il vous récompensera. J'ai fait ce matin une action moins bonne que la vôtre ; il s'est servi de vous pour m'en payer.

BABET. — Et qu'avez-vous donc fait?

LE VIEILLARD. — En coupant mon fagot, j'ai vu que j'étais tout auprès d'un petit nid. La mère , je crois que c'est une fauvette, voltigeait autour de moi en gémissant ; elle n'osait approcher de ses petits. Ils étaient la tous les cinq à ouvrir le bec, en remuant leur petite tête : j'ai songé 'a mesenfans.

LA MÈRE. — Est-ce qu'ils sont encore petits, vos enfans?

LE VIEILLARD. — Mes cufaus a moi, ils sont morts : je vous parle des orphelins qu'ils ont laissés: c'est a eux que j'ai pensé! et je me suis dit 'a moi-même : Je peux aller plus loin faire mon fagot. Je me suis enfoncé dans le fond du bois, et j"ai perdu la route. Je serais mort de besoin, si vous n'aviez eu la bonté. . . oh ! cette bonté ne sera pas perdue; elle est écrite Ta: {En montrant son cœur.) elle est écrite encore ailleurs; le bien qu'on a fait se trouve toujours ; vous êtes encoi''e trop jeunes pour savoir cela ; mais vous verrez parla suite. Tenez, nous avions dans nos cantons une enfant ; elle n'était

pas plus âgée que vous , qu'elle était déjà si bonuo , si bonne ! le mal des autres lui faisait bien de la peine : quand elle pouvait les soulager, elle était si contente! Eh bien! elle a prospéré , on la bénit (i) tous les jours dans le pays. Je ne veux pas vous promettre que vous lui ressemblerez toutà-fait; mais pour le bonheur de votre mère et pour le vôtre, je souhaite que vous en approchiez un jour. Voudriezvous m'aider 'a charger mon fagot?

LA MÈRE. — De bon cœur.

BABET. — Maman , que j'aide aussi !

FANCHETTE. — Et lûOi doUC?

LE VIEILLARD. — Bicu obligé. (A Babel.) Vous avez promis de me mettre dans mon chemin?

BAÈET. — Oui ! oui ! ne craignez rien , j je vous conduirai.

i LA MÈRE. — En revenant ne t'amuse ! pas , je vais te faire a dîner , tu dois avoir I faim.

i BABET. — Ah! maman! mon dîner ! d'aujourd'hui ma fait tant de bien!... Par-ici, bon papa, par-ici.

I (1) Allusion au caractère d'une jeune prin- ' cesse , pour qui ce petit drame a été fait , et en ; présence de laquelle il a été représenté. Elle ' ;ivait fourui !a première idée de cette pastorale, : eu donnant aus enfaos qui l'ont jouée, l'Idylle de Gessner, Ménalqne el Alexis , et eu en recommandant la lecture.

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