‹ Le livre de familleChapitre 28 sur 197 · LES CINQ SENS · texte numérisé non relu

LES CINQ SENS

Mad. DE VERTEDiL , PAULIIME ,

sa fille.

m"*" de verteuil. — Regarde bien , Pauline; voici ta poupée, qui a comme loi des bras , des jambes , une tcte , nu nez, une bouche. ïa poupée est-elle une chose comme toi? ou crois-tu être une autre chose que ta poupée?

PAULi?fE. — Oh ! il me semble que je suis bien une antre chose, maman.

m""" ue verteuil. — Quelle différence y a-t-il donc entre vous deux? Que peuxin faire, par exemple, que ne puisse pas faire ta poupée?

PAULINE. — Voyez, maman , jo puis

lever ma main, je puis courir, sauter, me tenir sur un pied ; et la poupée ne peut rien faire de tout cela.

m""' de VERTEUIL. — Tu as raison ; tu peux te mouvoir, et la poupée ne le peut pas; mais n'as-lu pas vu rouler le chariot de ton petit frère? il se meut aussi.

PAULINE. — Oui, maman , je le crois bien; lorsque Nanette le tire par-devant ou le pousse par-derrière, il faut bien alors qu'il se meuve. Mais moi , je n'ai pas besoin, pour me mouvoir, que Ton me pousse par-derrière , ou que l'on me lire par-devant. Voyez comme je sais courii ot sauter toute seule !

ji^B DE vERTEuiL. — U est vraî : le chariot et la poupée ne peuvent se mouvoir d'eux-mêmes ; il faut traîner l'un et porter l'autre. Mais toi, tu peux te mouvoir de toi-même comme tu veux. Tu peux te lever, l'asseoir, marcher lentement ou courir, comme tu le trouves bon ; tu peux faire usage de tes pieds , de tes mains, de ta langue, ainsi qu'il te plaît. Mais, Pauline, ton petit frère ne peut ni parler, ni sauter, ni courir; il a besoin qu'on le porte comme la poupée. ÎS'est-il pas au moins, lui, la même chose qu'une poupée ?

PAULINE. —Non, pas tout-à-fait, ce me semble, maman ; mon petit frère peut lever la main , remuer la tête , pousser des cris. Et puis les petits enfans deviennent grands , au lieu que ma poupée ne grandira jamais.

M™^ DE VERTEUIL. — Tou observatiou est très-juste; mais, Pauline, comment sais-tu que ton petit frère peut faire tout ce que tu viens de dire ?

PAULINE. — C'est que je l'ai vu plus d'une fois.

u""^ DE VERTEUIL. —Et avcc quoi l'as-

tU VU?

PAULINE. — Avec mes yeux, maman.

M'"'' DE VERTEUIL. — Et si tu n'avais pas eu des yeux , aurais-tu pu le voir?

PAULINE. — Oh! non, sans doute.

M""^ DE VERTEUIL. — Tu u'aurais donc pu savoir alors si ton petit frère est en état de remuer sa tête ou de lever sa main?

'PAULINE. — Non , vraiment , je ne l'aurais jamais su.

M™*" DE VERTEUIL. — Et pourrais-tu savoir quelque cbose si tu n'avais pas des yeux? Saurais-tu , par exemple, ce qui se passe autour de toi ?

PAULINE. — Je ne le crois pas, maman.

Je serais alors comme je suis pendant la nuit , quand je me réveille , et qu'il n'y a

pas de lumière. C'est comme s'il n'y avait plus rien dans la chambre.

M™" DE VERTEUIL. — 11 cst vrai , c'est la même chose. Mais ferme un instant les yeux, comme cela. Bon. Dis-moi maintenant comment est cette table sur laquelle tu es appuyée? Est-elle tendre, ou dure?

PAULINE . — La table est dure , maman.

5j<ne jjg VERTEUIL. — Comment sais-tu cela, ma fille? Tu ne peux pas le voir, puisque tes yeux sont fermés.

PAULINE. — Non , maman , je ne peux pas le voir , sans doute ; mais je sais bien que la table est dure quand je la touche.

m"^ DE VERTEUIL. — Aiusi tu peux le savoir par le toucher , sans te servir de tes yeux pour le voir ?

PAULINE. — Oui , maman.

M™" DE VERTEUIL. — Tu pCUX dOUC

savoir quelque chose de deux manières, par la vue et par le toucher?

PAULINE. — Cela est vrai, maman, jjme jjg VERTEUIL. — Fcrmc cncorc un peu les yeux , et place tes mains derrière le dos. Qu'est-ce que je mets sous ton nez? PAULINE. — Maman, c'est une rose. M"" DE VERTEUIL. — Tu as dcviué juste. Mais comment sais-tu que c'est une rose, puisque tu ne l'as ni vue ni touchée? PAULINE. — C'est que je l'ai sentie.

Rien au monde n'a une si bonne odeur.

m"'" DE VERTEUIL. — Aîiisi , ma fille, tu peux savoir encore quelque chose par l'odorat?

PAULINE. — Cela est vrai , maman.

ji^e Dg VERTEUIL. — Voila douc trois moyens par lesquels tu peux savoir quelque chose : la vue, le toucher et l'odorat. ( Paul'me entr' ouvre les yeux.) Non, non , Pauline , je n"ai pas iini. Les yeux encore fermés, s'il te plaît.

PAULINE. — Tenez , maman , je dois

VOUS en avertir ; je tricherais malgré moi.

M™" DE VERTEUIL. — Comment douc ?

PAULINE. — J'ai beau le vouloir , je ne

puis tenir mes yeux fermés si long-temps ;

I,E LIVUE Uli l'A.MILLt:.

ils s'ouvrent d'cux-mômcs avant que j'y pense,

m""' de vERTEUiL. — Yicns , jc vais te les bander avec ce mouchoir ; de cette manière tu ne pourras plus voir , quand même tu le voudrais. {Elle lui attache le mouchoir sur les yeux.) Eh bien ! vois-tu maintenant?

PAULiiNE. — Non , maman , je ne vois rien : c'est en bonne conscience. {Mail. de Verteuil fait signe, sans la nommer, à Henriette, sa fille aînée, qui joue avec son petit frère et sa bonne, à l'autre bout de la chambre, d'approcher doucement.)

M™*" DE VERTEUIL , à Paulûie. — Tu es bien sûre de ne rien voir ; ce n'est pas tout. Place l'une de tes mains derrière le dos , et bouche-loi le nez de l'autre pour être aussi sûre que tu ne pourras ni toucher ni sentir. Reste comme cela. Voici une visite que je t'annonce. {A Henriette.) Avancez , je vous prie; souhaitez le bonjour à Pauline.

HENRIETTE. — Boujour , PauUne.

pxvsLWE , vivemejit. — Bonjour , Henriette.

M""" DE VERTEUIL. — Hé, hé! Pauliue!

comment sais-tu donc que c'est Henriette qui te souhaite le bonjour?

PAULINE. — C'est que je l'ai entendue, maman. Je reconnais bien la voix de ma sœur, peut-être.

M™^ DE VERTEUIL. — Fort bien. Voici une découverte nouvelle. Tu sais encore quelque chose, non pour avoir vu, touché, ni senti, mais seulement pour avoir entendu ; ainsi donc , voilà déjà quatre moyens par lesquels tu peux savoir quelque chose : la vue , le toucher , l'odorat et l'ouïe.

PAULINE. — Vraiment oui, maman ; je suis savante de quatre façons.

M™^DE VERTEUIL. — Rcmets-toi comme tu étais tout à l'heure. Henriette va^ de ses mains, te boucher les oreilles par-

ilessus le marché. Dans cet état , lu ne peux ni voir, ni toucher, ni sentir, ni entendre. Essayons s'il reste quelque autre moyen par lequel tu puisses savoir encore quelque chose.

PAULINE. — Voyons, maman ; je vous attends à l'épreuve.

jjme pj, VERTEUIL. — Ouvrc Ui bouclic.

Qu'est-ce que je viens d'y mettre?

PAULINE , après avoir (joîité. — C'est de la gelée de groseille.

M""^ DE VERTEUIL. — Et conimcnt le sais-tu ?

PAULINE. — Fiez- vous à mon goiit; je suis connaisseuse.

M™^ DE VERTEUIL. — Tou goût ne t'a point trompée. Ton goût ! mais voilà donc un cinquième moyen par lequel tu peux savoir quelque chose. Pourrais-tu me les nommer , ces cinq moyens ? ou veux-tu que je te les dise encore une fois ?

PAULINE. — j'aime mieux que vous les disiez, maman, pour les mieux retenir.

Moi , je pourrais en laisser égarer quelqu'un; et, franchement, j'aurais du regret à les perdre.

jjme pj. VERTEUIL, uprèsavoir débandé les yeux à Pauline. — Ces cinq moyens par lesquels nous pouvons savoir quelque chose, ou acquérir des connaissances, sont : la vue , le toucher , l'odorat , l'ouïe et le goût. Ou les appelle les cinq sens.

PAULINE. — Je suis bien aise d'être assurée qu'il ne m'en manque pas un. Je sais très-bien voir , toucher , sentir , ouïr et goûter.

M^"* DE VERTEUIL.— Et ta pOUpéc pCUt-

elle faire quelques-unes de ces choses ?

PAULINE. — Je la défie d'en faire une seule. Je lui donne à choisir.

m""" DE VERTEUIL. — Voilà douc unc grande différence entre vous deux. Ta poupée ne peut ni se mouvoir d'ellemême , ni voir , ni toucher , ni sentir , ni ouïr, ni goûter comme toi. Et sais-tu

Li; LIVIUÎ UE FAMILLE.

comment on appelle ceux qui peuvent faire cela?

PAULINE. — Non, maman.

M™^ BE vERTEDiL. — On Ics appelle êtres vivans et animés. Ainsi tu es un être vivant et animé , et ta poupée ne l'est pas. Mais, dis-moi maintenant, les animaux, comme les chiens, les chats et les oiseaux, sont-ils des êtres vivans et animés , ou non ?

PAULINE. — Je crois qu'ils le sont, maman.

M™^ DE VERTEUIL. — Tu as raison de le croire ; car le chat peut se mouvoir de hii-mêrae aussi bien que toi ; et je me doute qu'il sait même courir un peu plus vite et sauter un peu plus haut ; n'est-il pas vrai ?

PAULINE. — Oui , maman ; je lui cède ces avantages.

5,me jjg VERTEUIL. — Et lorsque tu vas à lui , en frappant dans tes mains , peut-il entendre le bruit que tu fais?

PAULINE. — Oh ! il l'entend sans doute, car il se met aussitôt à fuir.

M"^ de VERTEUIL. Et lOFSqUC tU lul

fais toucher par derrière ton bâton ?

PAULINE. — Il s'enfuit plus vite encore.

m""' DE VERTEUIL. — 11 CSt doUC SCU-

sible au toucher?

PAULINE. — Oui, maman, je vous assure ; il est fort douillet sur ce point.

m'"*' DE VERTEUIL. — Mais saus le pour-

suivre , lorsque tu lui montres seulement le bâton, en le menaçant du geste?

PAULINE. — 11 le voit si bien , que bientôt je ne le vois plus lui-même.

M""' DE VERTEUIL. — Voilh déjà trois sens qu'il possède comme toi ; la vue , le toucher et l'ouïe. Voyons encore s'il a l'odorat et le goût.

PAULINE. — Oh! je vous en réponds.

Il sent de fort loin une fricassée; et jetezlui en même temps un morceau de gigot et un bouchon , il en sait très-bien faire la différence.

M™*" DE VERTEUIL. — Il eu est dc même | de tous les autres animaux. Ils peuvent I se mouvoir d'eux-mêmes comme ils veu- ] lent. Ils peuvent voir, toucher, sentir, " ou'ir et goûter comme nous. Ils sont donc, comme nous, des êtres vivans et animés. Ta poupée ne peut rien faire de tout cela : ta poupée est donc une chose sans vie , t une chose inanimée, ainsi que cette table i et ces fauteuils.

PAULINE. — J'ai donc quelque chose de plus que ces fauteuils, que cette table et que ma poupée? Mais qu'ai-je de plus que le chat ?

M™^ DE VERTEUIL. — Une chosc bien précieuse, et dont nous parlerons dans un autre Entretien; une chose que tu pourrais trouver dans ta question même ; car Minet , de sa vie entière , n'aurait été en état de me faire cette question.

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