LES SENSATIONS
Mad. DE VERTEUIL , PAULINE ,
sa fille, jjme pg VERTEUIL. — Pauliue, fcrmc les yeux , et ne les ouvre pas que je ne te le dise. Fort bien. Pense maintenant à Nanelte. N'est-ce pas comme si tu la voyais ?
PAULINE. — Oui, maman; il me semble la voir en effet.
m""" de VERTEUIL. — Et commcut la vois-tu ?
PAULINE. — Comme si elle était devant moi , ou plutôt comme si elle était dans ma tête.
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m'"'^ de verteuil. — Eli bien! Pauline, lorsque, Nanette étant absente, lu la vois cependant comme si elle était dans ta tête ou devant toi , alors tu te représentes ce que l'on appelle une image de Nanette.
PAULINE. — Puis-je maintenant ouvrir les yeux ?
m""" de verteuil. — Oui, ma fille.
Mais, dis-moi, comme tu viens de penser à Nanette , ne peux-tu pas aussi penser de même à ton petit frère, à ta sœur, à ta poupée, à la maison de ta grand'maman ?
PAULINE. — Oui , sans doute. Je viens de penser à tout ce que vous venez de dire , à mesure que vous le nommiez.
M™^ DE VERTEUIL. — N'cst-Ce paS
comme si tu avais eu tous ces objets devant toi, lorsque tu y pensais?
PAULINE. — Oui, maman j je les voyais devant moi, quoique j'eusse les yeux ouverts. Pourquoi me les faisiezvous fermer tout à l'heure?
M™" DE VERTEUIL. — Parcc quc n'étant point distraite par autre chose, tu devais ne penser uniquement qu'à Nanette , et par conséquent t'en retracer une image plus vive. Tu en as dû aussi mieux remarquer ce qui arrive proprement lorsque l'on pense à quelque chose. Mais tu peux bien y penser , même lorsque tu as les yeux ouverts. Par exemple , pense maintenant à ton petit frère : ne vois- tu pas son image , sans avoir besoin de fermer les yeux?
PAULINE. — Oui , maman ; je le vois qui me sourit.
m'"'' DE VERTEUIL. — Pcusc à préscut à la table qui est là-bas dans la salle à manger. Ne saurais-tu me dire précisément de quelle couleur elle est, comme si tu la voyais ? Est-elle noire, ou blanche?
PAULINE. — Ni l'un ni l'autre, maman.
Elle est couleur de marron.
M'"^ DE VERTEUIL. — Est-clIc fOndc ,
ou carrée?
PAULINE. — Elle est ronde.
M'""" DE VERTEUIL. — A mervoillo. Tu vois donc qu'en pensant à la table tu peux t'en représenter une image , et me dire sa couleur el sa forme aussi bien que si elle était sous tes yeux.
PAULINE. — 11 est vrai, maman. Mais comment cela se fait-il?
m""" DE VERTEUIL. — Celte table a frappé fortement ta vue, qui est, comme tu le sais, l'un de tes sens. Cette impression, une fois bien faite , suffit pour te rappeler l'image de la table , toutes les fois que tu y penses.
PAULINE. — Mais, maman, il m'arrive quelquefois de penser à des choses que je n'ai jamais vues. Par exemple, je me figure en ce moment une poupée deux fois plus grande que la mienne ; je lui donne une belle robe d'or et d'argent, des agrafes de perles et un col'ier de diamans. Je n'ai jamais réellement vu de poupée de cette taille, ni qui fût aussi bien parée. Comment donc est-ce que je puis me représenter son image ?
u'^" DE VERTEUIL. — Cette explication nous mènerait actuellement trop loin. Il suffit que tu conçoives qu'en pensant à une chose que tu as bien vue, tu peux le représenter son image toutes les fois qu'il te plaît. Mais, dis-moi, il t'est souvent arrivé d'entendre un tambour , de sentir une rose , de manger des fraises , de toucher du satin?
PAULINE. — Oui , sans doute , maman.
M™" DE VERTEUIL. — Pcusc au tambour; qu'est-ce qui t'arrive?
PAULINE. — Je crois en entendre le bruit.
M™*" DE VERTEUIL. Et la rOSC ?
PAULINE. — Je crois en respirer la douce odeur.
M™" DE VERTEUIL. — Et Ics fraiscs ?
PAULINE. — Je crois en goûter. L'eau m'en vient à la bouche.