LIBERTÉ, VOLONTÉ
Mad. DE VERTEUIL, PAULINE,
sa tille.
PAULINE. — Maman , je viens de serrer proprement toutes mes petites affaires , comme vous me l'aviez ordonné. 11 n'y a plus rien qui traîne dans ma cbambre.
Que vais-je faire à présent?
m""^ de VERTEUIL. — Tu pcux aller travailler dans ton jardin , ou t'amuser à jouer avec ta grande poupée. Lequel de ces deux amusemens te plaît davantage? Je te laisse entièrement la liberté de choisir.
PAULINE. — Je crois, maman, que
j'aurai plus de plaisir à jouer avec ma poupée.
M""^ DE VERTEUIL. — A la boDoe heure.
Mais il y a long-temps, ce me semble, que tu n'as travaillé dans ton jardin. Je viens d'y jeter tout à l'heure un coup d'œil en passant, et j'ai cru voir qu'il y avait une quantité de mauvaises herbes.
Les fleurs me paraissent aussi languir sur leurs tiges. Sûrement tu auras laissé passer quelques jours sans les arroser.
PAULINE. — Il est vrai, maman, vous m'en faites souvenir.
l.Ii LIVKE UE lAMILLi:.
m""' VE VERTELIL. — LcS floUlS SOUf-
freut beaucoup de la chaleur et de la sécheresse. ^e serait-il pas a propos d'aller à leur secours?
PALLiiNE. — Oh! elles peuvent attendre encore ; au lieu que ma poupée meurt deuvie d'essayer son tablier neuf. Il faut que je voie s'il lui va bien.
m""" de verteuil. — Tu es la maîiiesse, comme je te l'ai dit, de satisfaire là-dessus ta fantaisie; mais je ne te demande qu'un moment de réflexion. Si tu laisses épuiser ton jardin par les mauvaises herbes, si tu négliges de l'arroser, les fleurs seront demain encore plus languissantes qu'elles ne le sont aujourd'hui. Demain au matin , tu le sais , nous parlons de bonne heure pour aller passer la journée chez ta grand'maman, nous n'en reviendrons que dans la nuit. Mais si tes fleurs manquent d'eau pendant deux jours encore, elles seront peut-être après-demain dans un état si triste, que toute l'eau du réservoir ne saurait plus les ranimer.
PAULINE. — Oh ! ce serait bien dommage.
M""" DE VERTEUIL.— Et puis tou jardin restera dépouillé pendant six semaines, jusqu'au temps des fleurs de l'automne; car tu sais bien ce que ton papa vous a dit, en vous donnant à chacun un petit coin de terre : celui qui négligera son jardin, et qui laissera périr ses fleurs, n'en aura plus de toute la saison.
PAULLNE. — Il est vrai; mamnn.
m"" de VERTEUIL. — Or, maintenant, qui vaut le mieux , à ton avis , ou d'avoir un moment de plaisir à jouer avec la poupée, et d'éprouver ensuite, pendant six semaines, le chagrin de ne voir que do mauvaises herbes dans ton jardin , ou bien de laisser une heure ou deux ta poupée, avec laquelle tu peux jouer tous les jours, et d'aller travailler dans ton jardin , aCn de jouir^ pendant tout le reste de l'été ,
du plaisir de le voir orné des plus belles fleurs ?
PAULINE. — De la manière dont vous me représentez les choses, maman , il me semble qu'il n'y a pas trop a balancer.
m"'" ue vERTELiL. — Jc le crois aussi.
PAULINE. — Allons , mon parti est pris ; je vais descendre tout de suite dans mon jardin.
51°'*' de VERTEUIL. — Cela sera fort bien fait. Mais attends encore un moment , Pauline. Il faut d'abord que tu remarques avec moi ce que nous venons de faire.
Prête-moi toute ton attention.
PAULINE. — Voyons, maman, je vous écoute.
M™'' DE VERTEUIL. — Ne vcuons-nous pas de raisonner sur ta poupée et sur ton jardin , comme nous raisonnâmes hier sur la fenêtre et sur l'escalier? N'avons-nous pas examiné les avantages et les inconvéniens déjouer avec ta poupée, ou d'afler travailler dans le jardin , pour trouver lequel des deux était le meiUeur à faire?
PAULINE. — Il est vrai, maman; je n'y pensais pas.
m""' DE VERTEUIL. — Et que viens-tu de faire en disant qu'il était mieux d'aller travailler dans ton jardin, que de jouer avec la poupée?
PAULINE. — Je m'en souviens , maman ; c'est un jugement que j'ai porté.
^me pj. VERTEUIL. — A meiveille, ma fille; mais lorsque tu as dit ensuite : Allons, mon parti est pris , je vais descendre tout de suite dans mon jardin?
PAULINE. — Vous ne m'9vez pas encore
appris, maman, comment cela s'appelle.
M™^ DE VERTEUIL. — .Te te le dirai tout
à l'heure. Réponds-moi d'abord. N'est-ce
pas de toi-même que tu t'es décidée a aller
travailler dans tou jardin?
PAULINE. — Oui, maman.
M"'*" DE VERTEUIL. — Quoiquc tu aios
pris ce parti , parce qu'il te semblait le
meilleur a suivre, n'étais-tu pas libre de
Lli LIVRE DE FAMILLE.
donner a l'autre la préférence daus ton ame ?
PAULINE. — Oui, maman ; jen éais la maîtresse.
m"" de verteuil. — Eh bien , Pauline, ce pouvoir qu'a notre ame de se décider à son choix entre deux ou plusieurs partis à suivre , se nomme liberté ; et l'opération
par laquelle notre ame se décide à suivre l'un de préférence, se nomme volonté.
PAULLNE. — Je vous remercie, maman, de celte petite instruction. Je lâcherai de la bien retenir.
m"^ de verteuil. — Viens me donner un baiser, et ne perds pas un moment pour aller travailler dans ton jardin.