‹ Le livre de familleChapitre 51 sur 197 · MES CHERS AMIS · texte numérisé non relu

MES CHERS AMIS

Si vous voulez être bien servis par vos domestiques , vons devez également éviter d'être trop sévèies ou trop faibles à leur égard. Par une sévérité excessive , vous remplissez continuellement votre maison de troubles et de querelles , vous

vous faites détester de vos gens , et vous en êtes quelquefois abandonnés à la veille d'un labourage ou d'une récolte , à linstnnt où vous auriez le plus pressant besoin de leurs secours. Par une molle faiblesse , vous les rendez paresseux , trompeurs et méchans , vous vous exposez à leur mépris, et vous introduisez

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dans voire ménage la licence et la dépiéliation.

IVe donnez jamais vos ordres d'une voix dure , avec un air d'insolence et de dédain ; mais soyez toujours fermes à les faire exécuter. Si vous savez établir uue bonne fois l'obéissance, elle se maintiendra toujours.

Votre autorité serait bientôt perdue si vous mettiez la même importance à des vétilles qu'à des choses essentielles. On ne se croirait pas plus coupable de négliger les unes que les autres ; et vos recommandations les plus fortes n'auraient aucun effet dans uue grande occasion.

Si vous avez à faire des reproches ou des peines h infliger , que ce ne soit jamais dans l'accès de la colère. Laissez-en toujours passer la première chaleur. Examinez alors de sang-froid jusqu'où doivent aller vos réprimandes et vos punitions. C'est le moyen de leur donner un caractère de justice qui les fasse respecter.

Aussitôt que vous remarquerez quelque relâchement dans le zèle de vos serviteurs , que vous entendrez circuler sourdement parmi eux quelques murmures, que vous verrez se former un esprit de résistance et d'indocilité, hâtez-vous de porter remède à ce mal naissant. Le moindre délai pourrait le rendre infiniment plus grave. Vous êtes obligés, pour le bien de ceux qui vous sont soumis, autant que pour le vôtre , de les ramener à leur devoir. Mais, je vous le répète , que ce ne soit jamais par des reproches violens , et encore moins par des coups. Faites-leur des représentations fortes , mais d'une voix tranquille. Qu'elles paraissent venir d'une ame pleine de justice et de fermeté. Cette modération vous sera encore plus nécessaire , lorsque les fautes que vous aurez à reprendre ne viendront pas d'un vice habituel , mais que vous aurez raison de croire qu'elles

sont l'effet de la faiblesse , de l'ignuranco et de la légèreté.

En vous recommandant la douceur envers vos doraesliques, je n'ai pas prétendu vous mettre dans leur dépendance.

Pour n'être pas tyran , je ne veux pas que vous soyez esclaves. Vous êtes maîtres dans votre maison , et c'est votre loi qui doit y être suivie. Gardez-vous donc bien de vous laisser dominer par vos gens, et, pour cet effet , sachez régner sur vousmêmes.

Si vous vous abandonnez à l'ivrognerie, est-ce dans les fumées du vin que vous pourrez gouverner votre ferme et faire valoir votre autorité? N'êtes-vous pas alors à la merci de vos gens , qui sont môme quelquefois obligés d'user envers vous de contrainte , soit pour vous tirer du cabaret et vous ramener chez vous, soit pour vous empêcher de commettre mille extravagances auxquelles vous voudriez vous livrer dans l'absence de votre raison? Quel empire conserverez-vous sur eux , après avoir excité leur dérision et leur mépris?

Si le mari et la femme ne vivent pas bien ensemble, s'ils se plaisent à se contrarier , saura-t-on à qui des deux il faut obéir ?

Si vous êtes susceptibles d'orgueil et de vanité , que ne fera- t-on pas de vous avec des louanges et des flatteries ?

Si vous êtes assez insoucians pour ne pas voir les désordres qui se passent sous vos yeux , ou assez pusillanimes pour ne pas oser les réprimer , jusques à quel point ne se jouera-t-on pas de votre indolence et de votre lâcheté?

Si c'est le caprice qui dicte vos commandemens, comment les rendrez-vous respectables? S'ils sont dictés par l'injustice, comment les empêcherez -vous de paraître révoltans ?

Si , négligeant le soin de voir tout de vos propres yeux , vous vous en rappor-

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lez à la vigilance des autres , ue dépeiidrez-YOUs pas de leur opinion, et ne serez-vous pas ainsi réduits à ne vouloir rien que par leur volonté?

Si vous leur laissez le moyen de vous tromper à votre insu, ne leur inspirezvous pas la tentation , et ne les forcez- vous pas en quelque manière d'y succomber ?

Voilà comment les fermes les mieux établies sont bientôt ruinées, et comment on tombe d'une douce aisance dans la pauvreté la plus affreuse.

Par les engagemens que vous avez contractés envers vos serviteurs , vous devez leur payer exactement les gages dont vous Êtes convenus , leur donner une nourriture saine et abondante , mesurer les travaux à leurs forces , et ue pas leur en imposer qui soient de nature a détruire leur ban té. C'est a la rigueur tout ce que les lois humaines vous ordonnent. Mais la conscience et l'bumanité vous prescrivent d'autres obligations qui ne sont pas moins sacrées. Vous payez vos gens, à la vérité, pour les services qu'ils vous rendent; mais ces services sont pénibles , et vous en retirez le plus grand profit. Cherchez donc "a les leur adoucir, en leur témoignant que vous êtes sensibles à leur zèle; donnez- leur de justes louanges lorsqu'ils les auront méritées. Ne négligez pas aussi de leur faire de temps en temps de petits cadeaux pour les récompenser de leur ardeur , ou les animer à de plus grands efforts.

Ce que vous devez considérer comme un premier devoir, dont vous n'êtes pas moins tenus envers eux qu'envers vos enfans , c'est de leur donner l'exemple d'une conduite raisonnable et de bonnes mœurs. De quel front pourrez-vous exiger qu'ils soient sobres et laborieux , s'ils vous voient plongés dans la débauche et esclaves de la paresse? Est-ce dans le découragemenloù vous auront jetésquelques légers revers, que vous leur demanderez

de la constance pour leurs travaux ? Seront-ils bien disposés à vivre entre eux en bonne intelligence, lorsque vous reviendrez tout échauffés d'une querelle avec votre voisin? Pourrez-vous enfin leur demander une grande exactitude dans les comptes qu'ils auront a vous rendre , si vous manquez sous leurs yeux a la délicatesse et à la droiture, dans vos entreprises et dans vos traités? Qu'ils vous voient à l'abri de tous les reproches, si vous voulez que les vôtres produisent un bon effet. Ne les épargnez point quand vous les jugerez nécessaires , mais toujours avec la modération que je vous ai recommandée. Gardez-vous surtout d'imiter ces maîtres avides, qui ferment l'œil sur la corruption de leurs gens, parce qu'ils leur trouvent d'ailleurs des talens utiles , et qu'ils craindraient de les voir s'éloigner, s'ils leur montraient un front de censeur. Ne voyez-vous pas que celui qui n'a aucun frein pour le retenir dans la pente du vice, va bientôt devenir un serviteur dangereux? Et par votre indulgence intéressée, ne vous rendez- vous pas complice de sa perversité?

Si vos gens deviennent malades, vous devez leur donner les secours nécessaires, et leur faire administrer tous les remèdes dont ils ont besoin , sans en retenir les frais sur leurs gages , puisque c'est pour votre intérêt qu'ils sont tombés dans ce triste état. Vous devez aussi les garder près de vous , a moins qu'ils ne demandent eux-mêmes à être transportés dans un hôpital. 11 serait affreux d'envoyer un malheureux qui souffre dans un endroit pour lequel il aurait de la répugnance , ou de vous en défaire pour toujours, parce qu il cesse de vous être utile pour quelque temps. Conservez-lui sa place pendant sa maladie , allez souvent le vi- ! sifer, envoyez-lui votre femme et vos enfans pour lui donner de petites douceurs • et des consolations. Vos bontés, croyez-

lilliLlOIHIiOLE DES VlLL.VUliS.

moi , ne seront pas perdues. Vous le verrez, aussitôt qu'il sera revenu en santé, reprendre ses travaux avec une ardeur nouvelle, et clierclier à vous témoigner sa reconnaissance par un soin plus vigilant pour tons vos intérêts.

Lorsque des affaires importantes, ou des devoirs de famille à remplir, appelleront pour quelques jours l'un de vos gens hors de votre maison , ne lui refusez point le temps, et même, s'il le faut, les avances qui lui seront nécessaires. Un conseil que j'ai à vous donner dans cette occasion , c'est de ne pas répartir sa lâche tout entière sur ceux qui restent, mais de vous charger vous-mêmes d'en remplir une partie. Vous n'exciterez, de cette manière, aucun murmure parmi ses camarades sur la longueur de son absence ; et lorsqu'il apprendra , à son retour, que vous vous êtes occupes de sa besogne , et que rien n'est resté pour lui en arrière, grâces à vos soins personnels , il eu sentira mieux le prix du bienfait que vous lui aurez accordé.

J'ai vu des fermiers assez fiers pour refuser de manger avec leurs valets. Je ne sais s'ils s'en trouvaient plus grands à leurs propres yeux ; mais il me semble que tous les gens raisonnables trouveront cet orgueil bien petit. Puisque vos serviteurs sont occupe's des mêmes travaux , qu'ils sont confondus pêle-mêle avec vous , avec vos femmes et avec vos enfans , dans vos sillons et dans vos prairies, pourquoi ne s'assiéraient-ils pas à la même table? Pouixiuoi leur refuseriezvous de goûter à votre côté ces fruits que vous avez fait naître ensemble? Ne devezvous jamais les dédommager de l'assujettissement de leur état? Leur subordination n'est-elle pas assez marquée par les ordres quils reçoivent de vous dans tout le cours de la journée? Hélas! c'est bien assez que ces dislinctions injurieuses se soient élevées de la corruption des villes :

laissez toujours subsister au sein des campagnes un monument précieux de l'égalité primitive des humains dans les beaux jours de leur innocence.

Les valets, surtout ceux qui s'engagent pour la bergerie, entrent quelquefois en service très-jeunes et très-ignorans. Quelques-uns n'ont pu aller à l'école, parce que leurs parens étaient trop pauvres pour les y envoyer. Vous excuserez leur ignorance involontaire , et vous leur donnerez tout le temps de se faire instruire. Tantôt vous engagerez vos enfans à leur faire répéter leurs leçons , tantôt vous les associerez vous-mêmes aux instructions que vous donnerez à votre famille. N'en sont-ils pas devenus en quelque sorte des membres , en entrant si jeunes dans votre maison? et h ce titre, ne seriez- vous pas responsables devant votre conscience, de toutes les suites fâcheuses où leur abrutissement pourrait les entraîner?

Si la mauvaise éducation qu'ils ont reçue leur a fait contracter quelques défauts. Vous les reprendrez sans humeur, et vous chercherez à les amener vers le bien. Dans le cas où vos conseils, vos représentations, et même des punitions modérées, n'auraient aucun succès, vous devez renvoyer de votre maison des sujets vicieux; mais vous ne chercherez pas à les perdre entièrement en publiant partout leurs fautes, ce qui leur ferait peutêtre perdre pour toujours le désir de les effacer par une meilleure conduite.

Ne souffrez pas que vos enfans les traitent avec rudesse ou avec mépris , et quils vous portent continuellement des plaintes à leur sujet pour la moindre bagatelle. Ayez soin de représenter à ces petits orgueilleux qu'il suffirait peut-être de deux ou trois mauvaises années pour consommer votre ruine, qu'ils seraient alors obligés d'entrer eux-mêmes en service, comme ceux qu'ils maltraitent. De-

BIBLIOTUÉQUI- DI'S \ ILl.AGES.

maudez-leur ensuite si dans cet état ils seraient bien aises qu'on les traitât avec la même dureté.

En retour des soins que vous avez pour vos serviteurs , vous pouvez sans doute exiger d'eux qu'ils ne négligent aucune de vos affaires , qu'ils veillent sans cesse a ce qu'il ne vous arrive aucun dommage, qu'ils ne se querellent pas entre eux , qu'ils ne tiennent pas de mauvais propos à vos femmes ni a vos enfans , qu'ils prennent le plus grand soin des animaux qui leur sont confiés , qu'ils ne les chargent pas de fardeaux trop pesans, qu'ils ne les excèdent pas de coups ou de fatigue, qu'ils ne manquent jamais de vous prévenir de tous les accidens qui leur seraient arrivés, afin d'y remédier de bonne heure ; qu'ils économisent sur leurs gages pour se vêtir décemment, surtout qu'ils n'aillent pas dépenser leur argent au ca-

baret , quïls ne voient pas de mauvaises compagnies , et qu'ils ne courent pas la nuit a la ville pour fréquenter de mauvais lieux. Vous avez le droit d'exiger d'eux toutes ces choses , et ils ne peuvent manquer d'en sentir la justice. Aussi tous ceux qui veulent bien remplir leurs devoirs, éviteront-ils avec soin de mériter les reproches que vous seriez fondés a leur faire, convaincus du tort considérable qu'ils se feraient à eux-mêmes. Il vous sera facile de leur faire sentir que ce n'est que par leur zèle , leur attachement et leur fidélité, qu'ils peuvent vous engager 'a les servir de tous vos moyens et de tout votre crédit , pour contribuer a leur procurer un bon établissement, et les faire jouir à leur tour du bonheur qu'ils vous auront vu goûter dans votre ménage par votre bonne conduite et par vos vertus.

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