‹ Le livre de familleChapitre 52 sur 197 · LE PAYSAN BIENFAITEUR DE SON PATS · texte numérisé non relu

LE PAYSAN BIENFAITEUR DE SON PATS

M. de Solis, dégoûté de bonne heure du séjour de la ville, venait d'acheter une petite maison de campagne, dans laquelle il se proposait de passer des jours paisililes, en les partageant entre l'étude et l'exercice de la bienfaisance. Son caractère, naturellement enclin à la mélancolie , lui faisait aimer les promenades solitaires. Il avait déjà parcouru les environs de sa demeure. Ses pas errans le conduisirent un jour dans une petite vallée dont le seul aspect était bien propre à flatter la disposition de son cœur. Entourée de hautes collines, dont le penflian! présentait . dans une agréable va-

riété, des vignobles, des cabanes, des jardins et des bosquets , elle semblait être l'asile du bonheur cliampêtre.

Les beautés naturelles de ce lieu n'étaient pas encore ce qui portait IVmotion la plus douce dans le cœur de M. de Solis. La vallée, dans toute son étendue, était couverte de chaumières neuves , chacune avec ses terres labourables , son jardin de fleurs et son verger. Les possessions n'étaient séparées que par de simples baies de groseillers , qui semblaient annoncer le prix du ton ain , et la confiance mutuelle des habitans. .AI. de Solis se réjouissait de voir qu'un homme n'eût

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pas cnvaîii , pour lui seul , celle plaine délicieuse. U se plaisait à penser que plusieurs familles pouvaient y trouver les tlouceurs de 1" aisance et du repos. L'abandon avec lequel il se livrait a des pensées si touchantes, ne lui avait pas permis de s'apercevoir que de sombres nuages s'assemblaient sur sa tête. Une pluie, mêlée d'éclairs, l'obligea bientôt à chercher un abri. U courut l'rapper à la porte de la première ferme. Une femme très-âgée, mais d'inie figure a qui la vieillesse donnait un caractère vénérable, vint lui ouvrir. Elle le reçut avec des manières franches et amicales. Je me réjouis, lui dit-elle, de ce que notre chaun)ière s'est trouvée la plus proche de vous , quoique je pense bien que nos enfans vous auraient fait un aussi bon accueil. Puisque l'orage vous a surpris au milieu de la plaine , vous ne pouviez guère aborder que chez quelqu'un de la famille. Mais je vois que vous êtes tout essoufflé. Remettez-vous, je vais vous faire un bon feu pour .sécher vos habits.

Pendant qu'elle allumait son fagot, M. de Solis observait avec attention l'intérieur de la chaumière. Il y voyait régner un ordre et un air de richesse qui lui firent plaisir. 11 avait compris, par les paroles de la bonne femme , qu'une grande partie des habitations de la plaine était occupée par ses enfans. Sa curiosité en piit un nouvel intérêt. 11 se disposait à la satisfaire par ses questions , lorsqu'il enlendit de la pièce voisine une voix qui disait : Ma femme, as-tu bien soin du voyageur ? — Oui , oui , mon ami , sois tranquille, lui répondit-elle.

— C'est donc votre mari qui vous parle? lui dit M. de Solis.

— Oui , monsieur , il est la dans celle chambre.

— Me permettez-vous de lui rendre ma visite ?

— Bien volontiers , monsieur , vous ne

serez peut-ôlre pas fâchés l'un et l'autre de vous connaître. Entrez , entrez.

M. de Solis, en entrant, aperçut un vieillard couché sur un lit dont la couverture était de la plus grande propreté. 11 avait la tête nue ; ses cheveux , blancs comme la neige, descendaient sur ses épaules. Sa physionomie, respectée par le temps, exprimait le calme et la bonté de son ame. Le sourire était sur ses lèvres, et un reste de flamme étincelait encore dans ses yeux. M. de Solis , attiré par un extérieur si prévenant, s'approcha de lui.

M. DE soLTs. — Qu'avez-vous , bon vieillard ? êles-vous malade ?

LE VIEILLARD. — Non , monsicur , grâces au ciel , je ne le suis pas ; mais quand on a quatre-vingts ans sur la tête, on ne peut jamais dire qu'on se porte bien , même avec de la santé. Il n'y a pourtant pas hmg-temps que j'ai quitté le travail; et si ce n'était la crainte d'affliger mes enfans mais ils ne veulent

piis que je laboure davantage.

M. DE SOLIS. — Ils ont raison. Vous devez avoir acheté l)ien cher le repos?

LE VIEILLARD. — Saus lUC vautcr, je crois l'avoir assez gagné. Combien j'ai lié de gerbes dans tout le cours de ma vie ! Combien de vignes j'ai vendangées ! J'ai terriblement tourmenté mon pauvre corps. Eh l)ien ! au milieu de tant de faligues , j'ai toujours eu le front serein et le cœur joyeux; et c'est ainsi que je veux couler doucement le petit reste de jours que j'ai encore à vivre.

M. DE SOLIS. — Mais après une vie bi laborieuse, comment pouvez-vous passer une journée entière sur voire lit sans vous ennuyer?

LE VIEILLARD. — Meunuycr? vraiment j'ai bien autre chose a faire. Il n'y a que mes membres en repos , ma tête I va toujours son train. Ce ncst pas avec ' dix enfans, et cinquante pelits-Uls , ou

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airière-pclils-fils dans la pensée, qne Ion s'ennuie. Il n'y a pas Irop de douze lieures par jour pour songer à lant de monde. Chacun me rend compte de sa besogne, de l'étal de ses affaires et de sa famille; il faut que je travaille là-dessus. J'en ai toujours quelqu'un à marier; et j'y regarde à deux fois pour le bien pourvoir. S'ils ont tous prospéré, c'est à moi qu'ils le doivent. 11 ne s'en est pas établi un seul , que je ne m'en sois occupé un an d'avance. J'ai présentement trois mariages sur le métier, et j'espère qu'ils réussiront comme ceux de leurs pères.

M. DE soLis. — Vous êtes donc bien satisfait de votre famille?

LK VIEILLARD. — C'cst me gagner le cœur que de m'en faire parler. Allons, ma femme, va nous chercher une goutte de vin vieux. C'est pour m'aider à jaser de nos enfans.

M. DE soLis. — En avez-vous beaucoup auprès de vous ?

LE VIEILLARD. — Je u'ai que deux de mes petites-filles. Comment loger une armée? Ce n'est pas ma cabane , ce sont mes terres que j'ai voulu agrandir. Dieu merci , j'ai pu donner à chacun un bon quartier , sans me rendre plus pauvre.

H y avait dans le canton des terres en friche. On me les a cédées 'a bas prix. Je les ai d'abord mises eu valeur , et je les ai passées en dot à mes filles. Elles rendent de l'or à présent.

M. DE SOLIS. — Et dans ce grand Hombre denfans , aucun ne vous a causé de chagrin?

i.E VIEILLARD. — QucIquefois , par des ma'adies ; mais j'ai su les guérir avec mon régime , la diète et des simples que je connais. Du reste ils se sont tous bien conduits.

M. DE SOLIS. — C'est qu'apparemment vous leur avez donné de bons exemples?

LE VIEILLARD. — J'ose le dire. Dans ma jeunesse, j'étais fringant comme un

autre. Je courais les danses de tout le pays. Mais une fois que j'ai eu prononcé le mot sacré devant l'autel, j'ai laissé là ces enfantillages. Par bonheur, ma femme était belle, bonne et vertueuse. Cela tient un homme en respect. Ensuite sont venus les enfans. Je n'étais pas riche alors ; et quand je l'aurais été pour moi , j'avais assez de cœur pour vouloir l'être aussi pour ma race. .J'ai accoutumé de bonne heure mes garçons au travail. Je les ai menés aux champs aussitôt qu'ils ont pu marcher. Je faisais asseoir le plus petit sur ma charrue. Les autres allaient en gambandant tout autour. Mes filles m'animaient de leurs chansons eu filant leur quenouille. Je leur apprenais à tous à travailler joyeusement , pour manger gaîment leur pain.

M. DE SOLIS. — Et les voyez-vous quelquefois ?

LE VIEILLARD. — Si je Ics vois , mousieur? Quand j'étais plus ingambe, j'allais faire tous les huit jours ma ronde , pour observer si tout se passait bien dans leur ménage. Aujourd hui que je ne sors plus, c'est leur tour de me rendre visite. Tous les dimanches, après le service, mes filles , mes petites-filles et mes brus m'amènent leurs enfans. 11 faudrait me voir au milieu de vingt femmes , parées comme au jour de leurs noces , et belles comme des anges. Tout cela me baise et me caresse. C'est à qui saura le mieux me dorloter. Mais on connaît bien vite qu'elles ne sont coquettes qu'avec moi.

Tous leurs enfans ont un air de famille qui me ravit. J'en ai toujours une douzaine sur les bras ou dans les jambes.

C'est un babil que vous prendriez pour un vacarme , mais qui est de la musique à mes oreilles.

M. DE SOLIS. — Je n'ai pas de peine à le concevoir. Ce doit être un moment bien délicieux pour vous.

LE viEîLLAiin. — El pour eux aussi ,

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