‹ Le livre de familleChapitre 53 sur 197 · IÔ · texte numérisé non relu

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HlBLlOTllEQUlî; DHS VILLAGES.

je m'en flatte. J'aime qu'on se réjouisse auprès de moi. J'ai derrière ma grange une pièce de gazon tout exprès pour la danse. C'est la dernière terre que j'ai Iravaille'e. J'ouvre le bal en embrassant ma femme; et puis tout le monde se meta sauter autour de nous deux, lis ont l'attention de danser toujours quel- (|u'uiie des contredanses de mon ancien temps. 11 me semble alors que la terre me soulève , et que je bondis aussi légèrement que cette jeunesse.

M. DE soLis. — Kst-cc quc vous avez des violons dans le pays ?

LE vjEiLLARD. — H n'y a pas de violons à payer chez nous. Mon petit-fils Alexis n'a-t-il pas son flageolet? le petit coquin n'a pas douze ans , et il en joue à mettre en branle tout un village : oh ! si je l'avais ici pour vous le faire voir I C'est mon portrait vivant , avec ces rides de n)oins , et des couleurs vermeilles que je n'ai plus. Aussi , c'est mon Benjamin , le favori do mon cœur. Je vous le dis, |)arce que vous êtes étranger ; je serais l)ien fâché qu'on en sût rien dans la famille.

M. PE SOLIS. — Mais le reste de la semaine doit vous paraître bien long, quand vous n'avez pas les mêmes plaisirs?

LE viEiLLABD. — Si jc n'ai pas ceuxlà , j'en ai d'autres. Je n'ai jamais quitté le pays ; je le connais comme ma cabane : je connais de même tous les habitans , je les ai vus naître. Us viennent me consulter sur les défricliemens ou les plantations. On n'a qu'à m'apporler un panier de terre: je la manie, je la goûte, et je dis tout de suite quelle espèce de grain y viendra le mieux. Si c'est de pauvres gens, je leur avance des semailles , qu'ils me rendent à la moisson ; je leur fais prêter des journées par ceux à qui j'ai pu rendre quel- (|ue service ; c'est tout le prix que j'y mets. J'ai vu le temps oîi chacun ne travaillait que pour soi, et y travaillait mal.

Il aurait cru s'enrichir de ruiner son voisin. Je suis venu à bout de leur persuader que plus le pays serait riche, plus chacun le serait en particulier; que les denrées se vendraient mieux , quand ils attireraient de ce côté les marchands par l'abondance et la bonne qualité ; que pour y parvenir, il fallait s'entr'aider les uns les autres. Selon que l'année est sèche ou pluvieuse, la récolte de la plaine est plus ou moins hâtive que celle de la colline. Je les accorde ensemble pour commencer par la plus précoce ; et tout se fait à son juste point. Aussi demandez au marché des nouvelles de nos grains. On se les arrache de préférence. On vient même quelquefois nous les enlever sur les lieux ; et ils se trouvent vendus avant d'être à terre. Au lieu de cela , qu'il y ait dix boisseaux de mauvais blé dans une paroisse, c'en est assez pour décréditer tout le reste.

M. DE soLis. — Ces réflexions sont simples. Cependant il est rare de les voir naître dans un village. Comment vous sont-elles venues?

LE VIEILLARD.— Peu à peu , par l'expérience de chaque année ; d'ailleurs , il faut vous dire que j'ai été bien secondé. Notre curé est un homme de sens. J'en avais fait une espèce d'évêque par les baptêmes et les mariages dont je l'avais enrichi. Il a fait valoir mes conseils dans ses prônes. M. de Fierville, notre voisin , est venu là-dessus. 11 a vu sa terre changée de face. Je lui faisais doubler tous les baux de ses fermiers. 11 m'a donné des marques dd considération. S'il y avait une expérience nouvelle d'agriculture dans vos gazettes , ils venaient tous deux me consulter. Je la faisais sous leurs yeux. Dès qu'elle m'avait réussi, elle était bientôt répandue. Le paysan suit sa routine, et méprise les découvertes faites dans les livres ; mais celles que j'avais approuvées, il n'v avait pas à y contredire. On les suivait " et l'on s'en trouvait mieux. Ma

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science, an reste, n'est pas longue. Je la débile tout enlicreeu peu de mots. Rude guerre avec son champ , douce paix avec ses voisins.

M. DE soLis. — Sur ces principes, je me figure que vous n'avez pas enrichi le tribunal autant que le presbytère?

LE VIEILLARD , en sowiaut. — 11 est vrai. J'ai soufflé bien des procès à la justice. Je serais riche comme un avocat, si j'avais pris seulement douze sous par consultation. 11 y a toujours quelques petites querelles dans les villages, pour des partages de terre entre des he'ritiers. On vient demander mon avis. S'il y a des enfans à marier de part et d'autre , j'ai bientôt arrangé l'affaire. S'il n'y en a pas , ou qu'ils ne puissent se convenir , les parties me prennent sur un brancard, et me portent sur les lieux. Je fais arpenter en ma présence jusqu'au moindre recoin. Je balance la bonne ou mauvaise qualité de chaque partie du terrain, avec sa mesure, et je tâche d'accommoder également tout le monde. Lorsqu'ils se refusent à cet arrangement , je les invite a venir le lendemain chez moi. J"ai d'un excellent vin vieux, qui attendrirait des cœurs de rocher. Ou le goûte. Sitôt qu'il commence à faire son effet sur mes plaideurs , je leur fais sentir qu'un procès leur coûterait dix fois plus que la chose contestée ne peut valoir ; qu'il leur ferait perdre leur temps, leur argent, leur repos et le plaisir de s'aimer. Je leur cite l'exemple de ceux qui, faute de m'en croire, se sont exténués pour engraisser la justice. Avant la lin de la première bouteille, ils ne se regardent plus de travers ; la seconde n'est pas à moitié vidée , qu'ils se mettraient au feu l'un pour l'autre. J'y ai dépensé mon vin ; mais j'y ai gagné du plaisir pour cette vie , et des espérances pour celle qui vient après.

M. DE SOLIS. — Vous dcvez être regarde comme un roi dans celle contrée?

LE VIEILLAUI). — EcOUtCZ doUC , jC

gouverne de mon lit , comme un autre de son trône. Mais on ne m'aime pas seulement, on me craint aussi. Approchezvous de cette muraille. Voyez-vous des noms, avec des dates, que j'y ai gravés de la pointe de mon couteau? Les uns sont écrits tout droit pour les bonnes actions, les autres à rebours pour les mauvaises. Comme M. de P'ierville et M. le curé daignent quelquefois me rendre visite, et que tout le village afflue dans ma cabane, ce registre fait plus d'effet que celui du greffe, où personnene s'avised'aller. Votre nom écrit à rebours est une espèce de flétrissure publique. Tout le monde vous fuit , jusqu'aux enfans. Il faut changer de conduite ou déguerpir. Si vous changez, eh bien , je redresse votre nom , d'abord pour vous faire oublier la honte, et puis pour vous encourager à bien faire. De vingt noms à rebours que j'ai gravés dans toute ma vie, il n'en reste que trois qui serviront long-temps d'exemples. Au contraire, un nom écrit tout droit est un titre d'honneur. On craindrait autant que la mort d'en voir renverser une seule lettre, tant vaut l'avantage d'une bonne réputation.

M. DE SOLIS. — Je conçois que ce moyeu, tout simple qu'il est, soit fort puissant. Mais ce que j'admire le plus , c'est le parti que vous savez tirer de votre vin. 11 est ordinairement le perturbateur des villages, et vous en faites un ministre de paix.

LE VIEILLARD. — Je lui dois bien cet honneur pour les services qu'il m'a rendus dans ma vieillesse. C'est lui qui, depuis dix ans, renouvelle les forces de mon estomac , et empêche mon sang de se glacer dans mes veines. Je n'en ai jamais bu plus qu'il ne m'en fallait pour apaiser ma soif. Aussi je le trouve à présent plus salutaire. Un demi-verre suflit à me rani- Micr : il me rajeunit toujours pour une

BIBLIOTHEOL'E DES VILLAGES.

couple d'heures. Je ue sais si vous vous êtes altéré à m'entendre , mais je le suis un peu a vous parler. Je sens qu'une petite goutte viendrait en ce moment fort a propos. Le cœur me dit que je trinquerais volontiers avec vous. Qu'a donc ma pauvre femme? Elle larde bien à venir. Ah ! c'est que soixante et quinze ans sont encore plus lourds à porter qu'une bouteille. Mais chut, je crois l'entendre.

LA FEMME. — Oui , Diou liommc , me voici, me voici.

LE VIEILLARD, se relevant sur son lit.

— Allons, Suzette, ma chère Suzette, verse-nous a boire. Vous souriez , monsieur ? mais le verre à la main , je lui donne toujours son nom de jeunesse. Je n'ai qu'à la regarder à travers mon verre, elle me semble aussi vermeille qu'autrefois sous l'ormeau. A ta santé, Suzette ; a la vôtre, monsieur. (Ils boivent.) Eh bien! comment le trouvez-vous?

M. DE soLis. — Excellent, je vous assure; j'en ai bu qui pouvait coûter plus cher, mais jamais avec tant de plaisir.

LE VIEILLARD. — C'cst qu'il cst pur et franc comme nos cœurs. Comment donc, Suzette, tu le ménages? va, mon enfant, il en restera toujours après nous. Que je te voie une petite pointe de gaieté de sa façon. Nous lui en donnions autrefois; il faut qu'il nous en donne aujourd'hui ; je le sens déjà qui commence à me ragaillardir. Tiens , je t'aime autant que dans nos premières amours. Monsieur , si vous n'êtes pas marié, vous vous marierez sans doute. Croyez-eu mon conseil. Traitez si bien votre femme, que vous puissiez chaque jour penser à celui de la noce : c'est le moyen de ne vous sentir jamais vieillir. Demandez à Suzette. Parle, ma femme, te souviens-tu de la nôtre? comme je serrai tendrement ta main devant l'autel ! et quel regard tu me lanças! il pénétra jusqu'au fond de mon cœur. Il non est pas sorti. (/iH souriant.) U est vrai que cola

ne date pas de si loin encore ; il n'y a que soixante petites années.

LA FEMME. — Ah! cIlcS SC SOUt écOU-

lées bien vite : notre bon temps est passé, mon ami.

LE VIEILLARD. — Comment donc? estce que tu n'es pas heureuse? n'as-tu pas de l'aisance, du repos, et la santé de ton âge? Voyons, qu'as-tu à désirer? un peu plus de forces peut-être? Mais vois-tu , Dieu nous a conservé celles du cœur pour sentir la joie d'une longue vie. Quand celles du corps viendront à s'éteindre, le tombeau s'ouvrira doucement pour nous recevoir.

M. DE soLis. — Pourquoi vous occuper de tristes pensées dans ce moment de plaisir ?

LE VIEILLARD. — Oh ! monsieur, je ne crains pas la mort; qu'elle vienne quand elle voudra frapper à ma porte , je la laisserai entrer sans frayeur. Croyez-vous que j'aie oublié que je suis né mortel? Puisque l'on a commencé , il faut bien huir.

M. DE SOLIS. — Vous avcz su vous rendre la vie si heureuse ! pourrez-vous la quitter sans regret?

LE VIEILLARD. — J'cu aurais bien davantage si je l'avais mal employée, si j'avais été paresseux et débauché , si je n'avais pas fait tout le bien qui était en mon pouvoir, si je laissais par ma faute une famille nombreuse dans le vice ou dans le besoin ! Au lieu de cette peinture affligeante, j'ai devant les yeux quatreviDgts ans de travaux utiles , des terres défrichées , des amis secourus. Je vois mes fils et mes petits-fils riches, honnêtes et laborieux, unis étroitement ensemble , aimés et considérés de tout le pays. Je laisse à mon fils aîné ma cabane, il y remplira ma place et mes devoirs. Comme chef de la famille, il sera pour SOS frères et leurs enfans ce que j'ai élf^

liiniiOTHEyuii niis vii.lagks.

pour les miens. Il C!>t doux d'emporter cette consolation dans la tombe.

M. DE soLis. — Mais vous entendrez leurs gémissemens. Que cette séparation sera douloureuse !

LE VIEILLARD. — Jc crois , eu effet, qu'ils auront un grand chagrin de me perdre ; mais je saurai l'adoucir. Un paysan connaît mieux qu'un autre la loi de la nature et la force de la nécessité : il voit chaque jour de vieux arbres remplacés par de plus jeunes ; il voit chaque année l'hiver dévorer ce qu'ont produit les autres saisons. Je présenterai ces images à mes enfans, lorsqu'ils seront tous assemblés autour de mon lit de mort. Je leur ferai sentir qu'après m'a voir donné une longue et heureuse vieillesse, Dieu met le comble à ses grâces , en me retirant de la vie, avant qu'elle me soit devenue à charge par les douleurs et les infirmités. Je leur dirai que je ne les quitte que pour aller joindre mon père qui me tend les bras de lu-haut, et que je ne cesserai jamais de leur tendre les miens, tant que leur race se conservera sur la terre. Voilà ce que je leur répéterai jusqu'à mon dernier souffle. Il faudra bien qu'ils se consolent de ma mort, lorsque je la regarderai moi-même comme un bienfait.

M. DE SOLIS. — Courageux vieillard, d'où vous vient cette fermeté?

LE VIEILLARD. — D'uu cœur inuoceut; et c'est du ciel qu'elle y est descendue ; de ce ciel que je vais habiter, je l'espère.

M. DE soLis. — Vous n'avez donc pas de crainle sur l'avenir?

i-E VIEILLARD. — Aussi long-teoips (|ue j'ai pu commettre du mal , j'ai craint le Seigneur : à présent je ne sais plus que l'iiimer, et je crois que cette confiance doit lui faire plaisir. O Dieu de bonté, après tant de bénédictions que lu as rcpan<lues

sur ma tête, oserai-je t'en demander une encore? regarde la compagne que tu m'as donnée pour partager les douceurs et les peines de la vie ; nous avons vieilli tous deux ensemble , accorde-nous de mourir tous deux à la fois. Comment pourrais-je lui survivre? Ma main tremblante auraitelle la force de lui fermer la paupière? De son côté, que deviendrait-elle à son âge , après m'avoir perdu , lorsqu'elle n'entendrait plus ma voix plaintive, lorsqu'elle serait ensevelie comme en un tombeau dans la solitude de cette cabane? Ne permets pas que la mort sépare deux personnes que rien n'a séparées depuis soixante ans. Accorde-nous cette grâce, ô mon Dieu, cette dernière grâce; c'est la seule que tu nous laisses à te demander. Nous ne voulons point reculer notre arrêt : dispose de nous quand tu voudras. Laisse-nous seulement mourir nos mains l'une dans l'autre, et nous présenter ensemble devant toi, pour te rendre compte de notre vie. Tu le sais bien , elle n'en fait qu'une seule, dont chacun de nous deux a porté la moitié. Que nous n'ayons aussi qu'une mort à souffrir !

Le vieillard , qui s'était soulevé sur son lit pour adresser à Dieu ces touchantes paroles, retomba de fatigue en les achevant. M. de Solis effrayé courut chercher sa femme pour le secourir. Elle s'était mise à genoux dans un coin dès le commencement de cette prière : ses bras étaient encore tendus vers le ciel. Il la porta tout éperdue auprès du vieillard , qui les rassura l'un et l'autre par un sourire, et par la vivacité avec laquelle il leur tendit les mains. Cependant M. de Solis jugea quil fallait lui laisser prendre du repos, après une émotion si forte pour son âge. Il remercia ces braves gens de leur hospitalité , et sortit en rendant glaces au ciel de lui avoir montré tant (le vertus sur la terre.

BIBLIOTHEQUE DES VILLAOTS.

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